Villa Chagrin

Gail Godwin · Chapitre 31 sur 43

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Villa Chagrin

Chapitre 31

 

« Qu’est-ce qu’une coloscopie ?

— Quelque chose dont tu n’auras pas besoin avant un bon moment. Qui en a eu une ? » En équilibre sur son pied droit, Tante Charlotte extrayait de sa main gauche, qui tenait déjà une banane, un pot de yaourt du réfrigérateur.

« Charlie Coggins, l’agent immobilier, a utilisé ce mot pour expliquer les tours que nous joue le temps quand on vieillit. Il pensait en avoir eu une il y a cinq ans, mais il s’est avéré que c’était il y en a onze.

— Où est-ce que tu l’as vu ?

— À la Villa Chagrin, où j’étais allé prendre des photos pour toi. Il y était et nous avons visité l’intérieur. Il a appelé ça notre “tournée” dans la maison.

— Vous êtes vraiment entrés ?

— Oui, l’étage est dans un sale état. J’ai bien failli passer à travers une marche pendant que nous y montions.

— Marcus !

— Aucun problème. Il était là pour me retenir. J’ai utilisé deux appareils jetables. Je peux aller chercher les tirages demain. Comme ça, quand tu recommenceras à peindre ces tableaux qui se vendent si bien, tu les auras.

— Si je retrouve un jour toute ma mobilité. »

Elle avait dû de nouveau rester devant son écran et regarder défiler de terribles histoires de poignet.

« Tu la retrouveras. »

Elle a répondu à ma remarque optimiste par un regard acerbe. « Mais bon, tu es là, juste à temps pour peler ma banane et ouvrir une bouteille de vin. Oh, mes draps sont dans le lave-linge. Mais on peut attendre qu’il soit plein. J’en ai remis des propres.

— Seule ?

— Les manchots doivent apprendre à faire leur lit.

— Où en est ton… ton projet secret ?

— Je suis peut-être sur une piste, ou alors je me fais des illusions, je n’arrive pas à travailler correctement. Une coloscopie est une intervention au cours de laquelle on introduit dans ton rectum une caméra que l’on fait ensuite remonter dans tes intestins à la recherche d’éventuels polypes – ou pire. J’en ai eu une. Si tu le désires, tu peux, pendant ce temps, regarder ce qui se passe sur un écran de télé.

— Tu as regardé ?

— Naturellement. Je suis une visuelle. On aurait dit l’intérieur d’un doux tunnel rose qui montait, montait, avec des petits cratères et des petites bosses tout du long. Aucune bosse inquiétante, en ce qui me concernait. Ouvre-moi cette bouteille, Marcus, que je retourne à mon obsession ou mes illusions du moment – comment savoir ? »

Alors que je me dirigeais vers la villa « dénaturée » des Upchurch pour y prendre la liste de courses de Roberta, je me suis demandé si les anciens piliers de briques étaient ou non plus beaux dans leur état originel. Finalement j’ai décidé que le treillis blanc donnait à cette maison un air mieux entretenu, plus solide.

« Pas de liste aujourd’hui, Marcus. Cet après-midi, elle va chez le coiffeur et la manucure à Myrtle Beach, et pendant ce temps je ferai les courses au Piggly Wiggly, a dit Roberta.

— Il y a une raison particulière ?

— C’est toujours autour de la date de demain qu’arrive Mr. Billy.

— Mais… comment… ?

— Comment allons-nous affronter ça ? À la manière des chenilles. » La main de Roberta s’est avancée comme sur des montagnes russes. « Quelques centimètres à la fois. Elle n’est pas folle. Il lui faut du temps, c’est tout. Elle sait qu’il ne viendra pas, mais elle veut célébrer l’occasion à sa manière. Elle espère que tu lui rendras visite demain à l’heure habituelle.

— Et qu’est-ce que je devrais faire ?

— Ce que tu fais d’habitude. Elle s’occupera du reste. »

En pédalant vers le supermarché de l’île je me demandais quels plats alléchants je pourrais bien cuisiner pour que Tante Charlotte mange un peu plus. Et je me creusais le cerveau à la recherche des possibilités que j’avais, tout en sachant que le véritable problème était ailleurs, qu’il planait au-dessus de moi comme un gremlin narquois attendant le moment de bondir.

Tante Charlotte accordait peu d’importance à ce qu’elle mangeait. Et depuis que je vivais avec elle, il en allait de même pour moi. Des choses plus intéressantes nous occupaient. Lors de l’étrange matin voilé où le garçon-fantôme s’était montré sur le seuil de la Villa Chagrin, je n’avais pris pour petit déjeuner qu’une poignée de céréales avant de pédaler à toute vitesse vers le nord de la plage ensorcelée.

Maman et moi appréciions nos repas. Le dîner était généralement le seul que nous prenions ensemble ; et même si elle était épuisée par son travail, nous en profitions pour parler, avoir l’un avec l’autre le genre de conversation où l’on raconte sa journée, où l’on se plaint et où l’on bâtit des projets d’avenir. Tante Charlotte et moi n’avions pas de vraies conversations. Nos échanges se résumaient plutôt à de brèves questions-réponses (« Où est-ce que tu l’as vu ? » « Où en est ton projet ? ») ou à des demandes (qui venaient surtout de sa part depuis son accident – lui couper les cheveux, lui peler des bananes et ouvrir des bouteilles…).

« Enfin ! a hurlé le gremlin en plongeant dans l’espace pour enfoncer ses griffes dans mon dos. Tu as dit bouteilles ! »

Les caisses étaient régulièrement déposées par huit sur notre seuil. Je les emportais à l’intérieur, je les empilais dans le cellier et les en sortais une à une. Avec quatre-vingt-seize bouteilles, au rythme de trois par jours il y avait de quoi tenir trente-deux jours. Quand elle arrivait au bout de ses réserves avant, elle en recommandait huit douzaines. Jamais plus, mais depuis mon arrivée à la mi-mai, les livraisons étaient devenues plus fréquentes. Elle commandait surtout des bordeaux et des bourgognes et bavardait toujours, plus qu’elle n’en avait généralement l’habitude, avec celui ou celle qui était à l’autre bout du fil chez le marchand de vin de Myrtle Beach. Elle réussissait à donner l’impression qu’elle avait souvent des invités et qu’ils connaissaient la différence entre un bordeaux et un bourgogne et savaient pourquoi si vous vouliez vraiment du beaujolais il fallait en choisir un qui soit d’une bonne année.

Je m’étais dit que quand on lui enlèverait ses plâtres elle diminuerait sa consommation. Mais en fait elle avait constamment une bouteille ouverte à portée de main. Elle buvait toujours en peignant, c’est-à-dire quotidiennement depuis que je vivais avec elle. Elle ne s’en était passée que pendant quelques jours après la seconde opération, quand elle avait eu peur de mélanger les tranquillisants et l’alcool. Alors quel était le problème ? Il en allait ainsi depuis bien longtemps et elle réussissait à peindre et à apprécier sa vie solitaire. Pourquoi aurait-elle dû s’arrêter ?

Peut-être n’était-ce que mon problème. C’était pour moi que je m’inquiétais. Je craignais qu’en buvant de plus en plus elle finisse par trébucher et tomber systématiquement, peut-être par se blesser gravement et qu’alors on lui retire ma garde, ce qui me renverrait dans le système.

Je reculais pourtant à l’idée de l’affronter : « Tante Charlotte, tu ne crois pas que tu devrais y aller plus doucement avec le vin ? » Je connaissais son regard acerbe, j’y avais eu droit le jour même. « Ouvre cette bouteille, c’est tout, Marcus », dirait-elle. Et je l’ouvrirais. Et si je l’embêtais, elle pouvait aussi me jeter dehors. (« C’était un gentil garçon, mais il s’est mis à me faire la morale. Comme Lachicotte. Ma vie ne m’appartenait plus. »)

L’« allocation mensuelle » lui serait bien sûr retirée mais elle avait vécu sans pendant des années, et il y aurait le tribunal pour enfants et des avocats et peut-être le juge nommerait-il un administrateur qui s’occuperait des fonds – je ne connaissais pas tous les détails juridiques, et j’étais maintenant dans un autre État où les lois pouvaient être différentes. On m’enverrait dans une autre famille d’accueil, pas chez des parents puisqu’il n’y en avait pas d’autres – ou, s’il n’y avait aucune place, dans une institution.

Je me suis arrêté là. Je devais avoir confiance dans le destin, elle n’allait provoquer aucun nouveau désastre avant qu’on lui enlève ses plâtres. Peut-être finirait-elle son projet secret et se remettrait-elle à accepter des commandes. Qui étais-je pour aller à l’encontre d’une vieille et plaisante habitude ? Je me demandais ce que Lachicotte avait dit autrefois quand il la « critiquait »…

« Félicitations, s’est moqué le gremlin qui s’agrippait à mes épaules. Tu n’es pas un type très brillant, mais tu as enfin vu la lumière. »

Depuis qu’il me l’avait donnée, j’avais gardé la carte de Lachicotte dans la sacoche de mon vélo. Un jour j’avais failli l’utiliser, mais j’avais pensé qu’il serait déloyal de lui téléphoner depuis la cabine qu’il y avait devant le supermarché et de moucharder.

J’ai d’abord appelé son bureau et une agréable voix de femme a répondu. « Vintage Motors, que puis-je faire pour vous ?

— Mr. Hayes est là ?

— Non, il vient de sortir. Je vous donne son numéro de portable ?

— Je l’ai, merci.

— Vous voulez lui laisser un message ?

— Non merci. Je vais essayer le portable. »

« Bonjour, a dit la voix enregistrée de Lachicotte. Vous êtes sur mon répondeur. Soyez gentil de laisser vos coordonnées et je reviens vers vous aussitôt que possible. »

Je cherchais encore la phrase qui exprimerait discrètement la raison de mon appel quand j’ai été coupé.

Qu’aurais-je pu dire ? « C’est Marcus. J’ai besoin de tes conseils. Tante Charlotte est… Tante Charlotte… »

« Tu es tiré d’affaire pour l’instant, a reconnu le gremlin avant d’ajouter : mais je suis toujours là. » Il se tenait derrière moi, mais, contrairement au garçon-fantôme, je savais à quoi il ressemblait. Peau de reptile, oreilles en cruche, large sourire découvrant des dents acérées comme celles d’une scie. Siffleur et moi avions passé des heures à développer les caractéristiques des gremlins au-delà des possibilités simplistes qu’en offraient les films. « Tu ne crois pas, a dit Siffleur, qu’il doit y avoir un modèle de mogwai plus imaginatif et plus intelligent que Gizmo, et, pour équilibrer la balance, un modèle de méchant pire et plus effrayant que Stripe ? — Pourquoi faut-il toujours équilibrer la balance entre le bien et le mal ? ai-je demandé. — Parce que ce sont les règles. Ce n’est pas moi qui les ai faites. Il doit toujours y avoir un méchant et un gentil. Et si tu as un gentil plus complexe et plus intéressant, tu dois créer un méchant plus complexe et plus intéressant. »

En m’approchant de l’entrée du supermarché, j’ai vu un garçon bronzé et plein d’allant d’environ mon âge avancer à grands pas vers la porte. Il portait le même casque que moi. J’ai sursauté en comprenant qu’il s’agissait de mon reflet dans la vitre. Depuis quand étais-je comme ça ? Lorsque Charlie Coggins avait dit que je ne risquerais probablement rien si je montais devant lui le dangereux escalier de la Villa Chagrin, je m’étais demandé comment il pouvait me qualifier de « poids léger ». Mais il avait raison. Celui qu’on appelait le Potelé était déjà très loin.

« Tu les veux en deux exemplaires ? a demandé l’homme à qui je tendais les appareils jetables.

— Il y a un supplément ?

— Un dollar par rouleau.

— Alors non. »

J’aurais dû les prendre en deux exemplaires, ai-je pensé sur le chemin du retour. J’aurais ainsi pu envoyer les meilleures à Charlie Coggins pour le remercier. Mais je vivais encore dans deux mondes à la fois, et peut-être vivrais-je toujours ainsi. Dans celui où l’on renonçait à avoir Batman sur sa trousse afin d’économiser quarante cents et dans celui où l’on pouvait se permettre de dépenser deux dollars pour des doubles de photos grâce à l’assurance qu’avait souscrite une mère avant de mourir.

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