Villa Chagrin

Gail Godwin · Chapitre 5 sur 43

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Villa Chagrin

Chapitre 5

 

 

« La dernière fois que tu y es allée, est-ce qu’il y avait la clôture et ces panneaux S I T E I N T E R D I T et D É F E N S E D ’ E N T R E R ?

— Ils sont là depuis un moment, a dit Tante Charlotte. Sur mes photos on voit les fils de fer, mais je les ai transformés en barrière anti-érosion – celles en bois, plus pittoresques, reprises sur beaucoup de tableaux de bord de mer. Et la villa, comment t’a-t-elle semblé ?

— En très mauvais état. Sûrement bien pire que quand tu l’as vue. Une vraie maison zombie. Est-ce que quelqu’un a déjà envisagé qu’elle soit hantée ?

— Pas à ma connaissance. Pourquoi ?

— Tu as dit qu’on l’appelait Villa Chagrin. J’ai pensé que peut-être…

— Tu crois que les parents reviennent au cas où leur fils serait rentré ? Que leurs âmes ne peuvent pas trouver le repos, ce genre de choses ? Non, tout ce que j’ai entendu, c’est ce qu’on raconte sur leur disparition à tous les trois.

— Ou peut-être le garçon.

— Quoi, le garçon ?

— C’est peut-être son âme à lui qui ne peut pas trouver le repos.

— Je vérifierai. J’ai deux livres sur l’histoire de l’île. La Villa Chagrin est mentionnée dans l’un des deux, mais j’ai oublié lequel. Je n’ai jamais été capable de les lire jusqu’au bout. Chaque fois que j’essaye, ça me met en colère. Et toi, tu as senti des esprits, quand tu étais là-bas ?

— Je suis resté sur la véranda.

— C’est déjà trop. Mais quel garçon de ton âge pourrait résister ?

— Pourquoi est-ce qu’ils te mettent en colère ?

— Ces livres ? Par quoi commencer ? Par les œufs de tortue de mer, probablement. Mais il me faut revenir en arrière. Les femmes qui les ont rédigés appartiennent à des familles qui viennent sur l’île depuis des millions d’années. Je ne sais pas ce qui m’horripile le plus. La certitude confortable de leurs droits ou leur cruelle ignorance de tout ce qui ne les concerne pas directement, elles et leurs familles. Les tortues de mer en sont un bon exemple. Tu sais combien tout ce truc autour de leur ponte est maintenant sacro-saint. Il faut éteindre les lumières des vérandas pour que les mères puissent monter sur les dunes et y déposer tranquillement leurs œufs. Puis vient la période du compte à rebours – enfin, tu sais. Nous avons notre propre “couvée”, la clôture rouge et le panneau Z O N E D ’ I N C U B A T I O N . Donc un jour je feuillette un de ces livres – j’ai oublié lequel – et la dame raconte combien, au bon vieux temps, il était amusant d’aller le matin chercher des œufs de tortue enterrés dans le sable pour les manger au petit déjeuner. Tellement délicieux. De la taille d’une balle de ping-pong, et il y a mieux, le jaune ne durcit pas, même quand tu les fais bouillir, et tu peux l’aspirer. Un véritable régal pour quelques privilégiés.

— Elle racontait vraiment ça ?

— Oui, et d’autres choses. Ces ouvrages, bien sûr, ont été publiés dans les années soixante-dix, avant que les patrouilles ne soient organisées. Mais je te les passerai et tu pourras y chercher des histoires sur les gens qui ont disparu dans un ouragan. Quant aux fantômes, il y a cet homme en gris qui apparaît sur la plage avant chaque tempête. Certains disent qu’il porte l’uniforme des confédérés, d’autres que ce sont des vêtements gris ordinaires. S’il regarde droit vers ta maison, elle ne sera pas emportée. S’il détourne les yeux, mieux vaut évacuer les lieux.

— Des gens l’ont vraiment vu ?

— À toi d’en décider, Marcus. On voit ce qu’on veut voir. Ou on imagine qu’on a vu. Et certains prétendent qu’ils ont vu quelque chose pour jouer les médiums et se faire remarquer. Je ne suis pas très portée sur les fantômes. Il y a assez d’horreurs comme ça dans le monde. »

Ce soir-là, j’ai eu droit à la visite de sa galerie en ligne que Tante Charlotte m’avait promise. Nous nous sommes assis à la table de la cuisine, l’un à côté de l’autre devant son ordinateur, et elle a cliqué sur les tableaux afin de les afficher en plein écran. Surtout intéressé par la Villa Chagrin, j’ai reconnu celui de la carte postale « Villa abandonnée » que Maman et moi avions reçue.

C’était l’endroit où j’avais été ce matin-là, mais aussi autre chose. Accrochée à mon mur, chaque fois que je serais passé devant elle, cette toile m’aurait effrayé, et attristé. Mais justement parce qu’elle me faisait cet effet, je serais passé et repassé devant elle. Curieusement, malgré son atmosphère sombre, ce n’était pas une scène de crépuscule. Au-dessus de la maison délabrée, des nuages innocents flottaient dans un ciel bleu tendre. Les dunes, quoique envahies d’herbes et de baïonnettes espagnoles, étaient blanches et pures. Ce contraste marqué rendait l’image d’autant plus dérangeante. C’était une vue de face de la Villa Chagrin, dont on comprenait qu’elle avait perdu sa partie sud. Derrière la façade et la véranda affaissée où j’avais dormi tout à l’heure la lumière du soleil pénétrait l’obscurité de la maison. On était à la mi-journée, avec à peu près le même éclairage que lorsque je m’étais endormi, mais la façon dont Tante Charlotte avait peint rappelait l’impermanence de tout ce qui existe et les trahisons qui nous attendent, même par une belle journée.

« Tu as vraiment su rendre son atmosphère, ai-je dit.

— Quelle sorte d’atmosphère ? »

J’ai cherché le mot juste. « Mélancolique, je crois.

— Mélancolique, je suis assez d’accord. Quel dommage que sur l’écran tu ne puisses pas voir les coups de pinceau. Ils intensifient ce sentiment. » Le plaisir adoucissait sa voix rude. « C’est un petit tableau, vingt sur vingt-cinq. Niché dans un cadre profond et éclairé correctement, il rend une impression encore plus forte. »

Le lendemain de mon excursion à la Villa Chagrin, la pluie s’est mise à tomber. « Je suis étonnée que ça n’ait pas commencé plus tôt, a déclaré Tante Charlotte à la fin du second jour. Juin est toujours le mois le plus humide. J’espère que tu sauras t’occuper, Marcus. »

Ces deux premières journées de déluge étaient une bénédiction. Je ne me sentais pas prêt à retourner à la Villa Chagrin. Et rester à l’intérieur où personne n’attendait de moi que j’agisse comme un garçon content d’être à la plage était un soulagement. Je devais seulement donner l’impression que je ne m’ennuyais pas. Facile. Je n’avais qu’à m’allonger dans le hamac de la véranda et regarder les vagues aller et venir. J’aimais que les jambes me fassent mal à cause de l’effort fourni la veille. Je croyais n’avoir jamais parcouru une telle distance à pied. La douleur me rappelait que j’y étais arrivé. Je repensais avec délectation à ce moment où l’homme à la peau tannée, cahotant vers le sud, avait tendu le bras pouce en l’air par la fenêtre de sa portière. Les jours suivants, j’ai aperçu le petit camion blanc longer la plage dans un sens et dans l’autre mais impossible de dire qui le conduisait. Quand il pleuvait, il y avait probablement moins de déchets dans les poubelles jaunes. Je me suis demandé s’il pensait à moi. Puis je me suis rappelé qu’il m’avait vu commencer à marcher vers le nord et, bien que pas très en forme, continuer, probablement plus loin qu’il ne m’en aurait cru capable, mais en dehors de ça il ne savait rien de moi, pas même où je vivais. Pour lui je n’étais qu’un touriste passant sac au dos une journée sur l’île.

J’avais les deux livres dont Tante Charlotte m’avait parlé. Chroniques d’une île légendaire et Notre île, autrefois et aujourd’hui. Je les gardais avec moi dans le hamac pour que Tante Charlotte me voie les feuilleter lors de ses épisodiques visites aux toilettes et à la cuisine, où elle sortait un yaourt du réfrigérateur ou bien ouvrait une bouteille de vin. Bien que dos aux fenêtres, je sentais que de l’autre côté de la vitre elle jetait toujours un coup d’œil vers moi. Exactement comme j’avais senti sur la véranda de la Villa Chagrin que quelque chose m’observait par-derrière. Seule différence : dans un cas il s’agissait d’un geste quotidien, dans l’autre d’un fait invraisemblable, peut-être seulement imaginé par un garçon solitaire « pour jouer les médiums et se faire remarquer ».

J’ai d’abord feuilleté les livres des femmes de l’île à la recherche d’illustrations. Ils contenaient tous les deux beaucoup de cartes anciennes et de documents officiels rédigés d’une écriture d’autrefois et datant pour la plupart des années mille huit cent. Les transferts de propriété remontaient à 1791. Il y avait des plans rudimentaires de l’île avec les noms des propriétaires imprimés sur de petits carrés numérotés représentant les lots où les premières maisons ont été construites. Les deux ouvrages avaient la même carte, et la même indication, Avec l’aimable autorisation de la Société historique de Caroline du Sud.

Le premier carré numéroté du nord de l’île, #1, avait appartenu à la famille Hassel. Dans Autrefois et aujourd’hui, quelques pages plus loin on trouvait un document plus récent. Les Hassel avaient vendu aux Wortham qui avaient ensuite vendu aux Barbour. Mais il y avait à côté de #1 une étoile qui renvoyait à une note en bas de page disant que, depuis l’ouragan Hazel, il ne restait sur cette propriété qu’une ruine « vouée à la démolition ». Publié dans les années soixante-dix, Autrefois et aujourd’hui précisait que la démolition avait déjà été annoncée. Tante Charlotte était arrivée sur l’île à la fin des années soixante-dix. Aucun de ces deux ouvrages ne contenait d’illustration représentant la Villa Chagrin alors que d’autres vieilles maisons apparaissaient souvent en fond de photos de famille, dames décortiquant des crevettes sur la véranda de « Villa Lever de soleil », messieurs en chapeau debout devant une Ford T, femmes et hommes partant à la plage en maillots de bain qui ressemblaient à des robes et à des caleçons longs. Le tout ponctué de clichés posés où une personne noire en tablier ou en salopette levait les yeux de son travail pour sourire à l’appareil.

Le nom Villa Chagrin n’apparaissait qu’à la fin du chapitre « Violentes tempêtes » de l’ Île légendaire. Après des pages et des pages de minutieuses descriptions de maisons flottant vers le large, de familles entières et de leurs domestiques arrachés les uns après les autres aux arbres par les vagues déferlantes de 1822 et de 1893, seul un paragraphe était consacré à l’ouragan Hazel, « tempête la plus dévastatrice depuis 1893 », qui frappa avec une violence sans merci en 1954, « l’année précédant l’installation du téléphone sur l’île ». Mais grâce à l’efficacité d’un système permettant aux insulaires de se donner l’alarme de proche en proche, ils avaient pour la plupart eu le temps de se réfugier sur le continent. Seuls avaient disparu un garçon de quatorze ans et ses parents, une famille étrangère à la Caroline du Sud qui habitait alors la villa des Barbour. Leurs corps n’ayant jamais été retrouvés, personne ne savait de façon certaine ce qui leur était arrivé. C’était, disait le livre, la triste histoire des gens qui, venus d’ailleurs, sous-estimaient les ouragans, une mère et un père sortis dans la tempête à la recherche de leur fils, et l’enfant probablement dehors lui aussi, parti les retrouver. Quant à la maison, la plus vieille de l’île et construite en toute sécurité derrière les dunes, elle avait résisté à la tempête, à l’exception de la véranda côté sud qui avait été détruite par le feu avant ou pendant l’ouragan. Depuis, elle était restée vide et on l’avait laissée tomber en ruine. Les insulaires l’appelaient « Villa Chagrin ».

J’étais content de pouvoir partager mes découvertes avec Tante Charlotte. « Ces gens n’étaient pas de Caroline du Sud, mais leur nom n’apparaît pas et rien n’est dit à propos d’une cigarette qui aurait mis le feu.

— J’ai dû entendre raconter ça ici. Est-ce que les deux livres parlent de cette famille ?

— Non, un seul. Celui où il y a aussi l’histoire des œufs de tortue.

— Je parie que le fantôme du soldat confédéré les a écrits tous les deux.

— En tout cas ils ont la même reproduction d’un tableau où on le voit qui marche sur la plage.

— Cette image est à elle seule une véritable industrie. Tu peux la commander dans diverses tailles, en estampe encadrée, en photo sur métal ou sur toile.

— Qu’est-ce qu’une photo sur métal ?

— Une photo imprimée sur une plaque d’aluminium très fine. Ce qui donne un brillant magnifique. Parfait pour un grand mur de bureau.

— Mais ce ne sont pas des originaux comme ceux que tu fais de la Villa Chagrin. L’artiste n’en produit plus.

— Il ne peut pas. Il est mort dans les années trente, peu après l’avoir peint. Et ses héritiers ramassent encore la monnaie. C’était un excellent peintre paysagiste. Je suis allée à une de ses rétrospectives. Ce tableau est le seul où il a représenté un être humain. Que se dirait-il, s’il savait qu’il était devenu célèbre grâce à ce personnage gris ?

— Tu penses parfois à la célébrité ?

— Je te le répète, Marcus, j’ai la chance d’avoir un peu de talent. C’est mon gagne-pain, et j’aime ce que je fais. Quand on est devant son chevalet, on ne s’appesantit pas sur ses vieilles misères. Ça a à voir avec l’odeur de la peinture et la façon dont le temps perd son sens quand tu manies le pinceau. »

Comme il continuait à pleuvoir, je me suis rappelé les cartons empilés dans le garage. Je ne voulais pas paraître désœuvré. Si Tante Charlotte me voyait traînasser, elle penserait peut-être qu’elle ne s’occupait pas assez de moi, se sentirait coupable et m’en voudrait de se sentir coupable. J’avais vu ma mère lutter contre cet engrenage après que nous avions quitté Forsterville pour les montagnes et étions restés trop longtemps confinés dans notre studio minable de Jewel, tandis que notre vie allait de mal en pis.

Maman et moi avions toujours partagé la même chambre et le même lit. Je n’y avais jamais réfléchi jusqu’au jour où, à Forsterville, j’ai amené Siffleur dans notre appartement. Ce dernier était bien plus confortable que celui que nous allions avoir à Jewel, mais il n’avait qu’une seule chambre. J’avais hésité à l’inviter – je préférais de beaucoup aller chez lui, dans la grande maison où il avait sa propre chambre et où sa grand-mère, qui vivait avec eux, nous préparait toujours une friandise ou une autre. Son père voyageait dans tout l’État afin de vendre les meubles que fabriquait son usine, et sa mère – ils étaient depuis longtemps « séparés » – vivait à Palm Beach où elle organisait des tournois de golf. Siffleur m’avait confié avoir été « un accident ». Sa mère avait attendu avec impatience que Drew, son frère aîné, parte à l’université, « mais quand Drew a eu dix-huit ans, Papa et elle ont déconné et le résultat c’est moi », m’avait-il dit. Drew, qui travaillait à Charlotte pour une compagnie comptable, avait l’âge d’être son père. Il revenait souvent passer le week-end en famille, et en dehors des heures de repas se faisait bronzer dans le jardin quand il faisait beau ou s’enfermait dans sa chambre pour écouter du jazz ou bien du blues. Il nous traitait, Siffleur et moi, avec une patience déconcertée et bourrue.

Siffleur était fasciné par la relation que j’avais avec ma mère. Il était également curieux – peut-être trop – des différences « socio-économiques » qui existaient entre nous. Il aurait été préférable, pensais-je, qu’il continue à se faire de mon quotidien l’idée romantique d’une existence frugale mais noble comme celle des familles pauvres dans les romans de Dickens. Mais il persistait à s’enquérir de détails nous concernant, aussi lui ai-je proposé de venir un samedi où elle ne travaillait pas à l’usine de meubles. Pour le déjeuner, elle irait nous chercher une pizza. (Ce devait être la première fois qu’aller acheter une pizza précéderait un désastre.) Elle a dit que c’était la moindre des choses, vu que je passais tellement de temps chez sa grand-mère. Notre vie aurait été bien différente si je n’avais pas invité Siffleur ce samedi-là.

« Attends une minute, a-t-il dit quand je lui ai montré notre chambre. Tu dors dans le même lit que ta mère ? — Et où veux-tu que je dorme ? ai-je rétorqué. Dans certaines familles pauvres, ils dorment à quatre dans le même lit. » Ce qui l’a fait taire, jusqu’à ce que je commette l’erreur fatale de lui montrer une photo que j’étais supposé ne jamais montrer à personne. Maman la gardait encadrée dans une boîte en étain au fond d’un tiroir et disait qu’elle m’en parlerait quand le temps serait venu. Mais après la remarque de Siffleur à propos de la façon dont nous dormions, je cherchais désespérément à occuper son esprit avec un autre mystère. Sans un mot, je me suis dirigé vers le bureau, j’ai ouvert le tiroir du bas puis la boîte en métal, pris la photo. « Mon véritable père, c’est lui, ai-je dit. Mais ne le répète à personne. Il est mort, et quand je serai plus grand, Maman m’expliquera tout. » Sa curiosité piquée, il m’a arraché le cadre des mains. Il l’a observé, retourné, secoué, examiné de plus près puis il me l’a rendu. « C’est une image découpée dans un livre, a-t-il lancé avec un regard hostile. Cet homme pourrait être n’importe qui. Ta mère et toi vous êtes tous les deux fous. Il faut que je sorte d’ici. » Ce sont les derniers mots qu’il m’a jamais adressés directement. Quand Maman est revenue avec la pizza, il était parti. J’ai prétendu qu’il avait senti venir une crise d’asthme et qu’il s’était dépêché de rentrer chez lui prendre son médicament.

Pendant la récréation, le lundi, il avait attendu que je puisse l’entendre pour annoncer aux autres : « Devinez quoi ? Marcus dort avec sa maman. C’est le petit mari de sa mère. »

Et là, je suis vraiment devenu fou. Je l’ai attrapé par ses magnifiques cheveux coupés chez le coiffeur, je lui ai cogné la tête contre le mur et le sang a coulé sur les pierres. L’enfant asthmatique a haleté, s’est étouffé et s’est arrêté de respirer. Tout le monde, y compris moi, a cru qu’il était mort. Mais j’ai continué à frapper ce joli petit visage soigné jusqu’à ce que les autres m’écartent de lui. Il a failli devenir borgne. Maman a démissionné et nous avons déménagé dès que mes séances chez le psychiatre ont pris fin. J’ai été soulagé de savoir qu’il continuerait à y voir des deux yeux. Mais tout au fond de moi, j’étais impressionné par ma capacité à mobiliser tant de rage.

Quand le psychiatre m’a demandé ce que j’avais ressenti en attaquant Siffleur, j’ai répondu que l’instant s’était effacé de ma mémoire. Je mentais, car je savais très bien que taper Siffleur jusqu’au sang, lui écrabouiller la figure et l’empêcher de respirer avait été mon ultime fonction. Et voir cela s’accomplir m’avait rempli d’exaltation. J’avais l’impression de chasser tout ce qui n’allait pas dans ma vie à coups de pied et de poing. Mais j’ai eu la sagesse de ne pas raconter ça au psychiatre. Si je l’avais admis devant lui, il aurait jugé nécessaire de me faire interner. J’ai pourtant aussi pu lui dire en toute honnêteté que j’avais été consterné, atterré en apprenant la gravité des blessures dont souffrait mon ami. C’était comme si Siffleur avait eu un terrible accident et qu’on me l’annonçait.

Tante Charlotte n’avait plus parlé des cartons, mais comme la pluie ne se calmait pas je suis allé en chercher un dans le garage et je l’ai emporté dans ma chambre. Après un rapide coup d’œil sur son contenu, j’ai pris un sac-poubelle dans le cellier. Nous pouvions garder la cocotte, ça me permettrait d’impressionner Tante Charlotte avec mon effilochée de porc. Le reste – de l’aspirine, des cotons-tiges et même nos vieilles brosses à dents, ô Seigneur, ainsi que deux pauvres mugs ébréchés – était à jeter. Un travailleur social en formation avait dû empaqueter tout ça. « Cet enfant vient de perdre sa mère et part en famille d’accueil, avait probablement dit son chef. Ne laisse rien de côté, même ce qui n’a aucune valeur. Il faut toujours se méfier d’éventuelles poursuites. »

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