Villa Chagrin
Chapitre 14
J’avais atteint le bout de la route, l’endroit où Tante Charlotte garait autrefois sa voiture quand elle apportait son matériel de peintre. La Villa Chagrin était cachée du regard par les hautes dunes où elle devait grimper, chargée, et se faufiler entre les baïonnettes espagnoles.
Ce que j’étais venu faire me sembla soudain totalement insensé. J’avais eu l’intention de lui montrer mon nouveau vélo. (« Ce modèle, qui date de 1954, est devenu un classique. Tu aurais pu avoir le même si l’ouragan Hazel n’était pas survenu. ») Mais il y avait deux aspects de la réalité que je négligeais complètement. Pourquoi aurait-il été content, même vivant, de voir un autre garçon sur un vélo que ses parents n’avaient probablement pas les moyens de lui acheter ? Et au-delà de ça, il y avait plus grave : pourquoi un jeune mort piégé dans cette villa en ruine depuis cinquante ans sans que personne ne se soucie de lui ni ne sache même son nom aurait-il voulu fêter mon nouveau vélo ?
Je devais garder chacune à leur place les différentes parties de ma vie intérieure ou je risquais de devenir fou, et Tante Charlotte aurait le droit de m’envoyer dans une institution.
La veille, à peu près exactement à la même heure de l’après-midi, je l’avais vu avachi contre le montant de la porte. Je l’avais vu avec ma vision de jour et bien que son visage ait été dans l’ombre, je savais qu’il m’avait regardé droit dans les yeux. Nous étions dans une sorte de faille temporelle. Dans le hamac éclairé par la lune, le soir, j’avais rêvé m’être propulsé vers le nord pour le retrouver à la Villa Chagrin car il ne pouvait pas venir vers moi. Et bien que cela se soit produit dans mon imagination, quand je m’étais blotti dans ses bras j’avais éprouvé une extase physique qui avait laissé des traces sur mon corps et mes vêtements. Ce genre de conséquences n’avait rien de nouveau. Elles se produisaient depuis des années. Maman disait que c’était parfaitement normal pour un petit garçon. « Et pour une petite fille ? » lui avais-je demandé. « Cela leur arrive aussi, avait-elle dit, mais ça se passe à l’intérieur d’elles-mêmes, et il n’y a pas de preuves. »
Si je cachais mon vélo dans les herbes hautes, serait-il à l’abri des voleurs ou valait-il mieux le traîner avec moi sur les dunes ? Je me dirigeais toujours vers la Villa Chagrin, mais ce n’était plus pour exhiber ma nouvelle acquisition. J’allais le laisser devant les panneaux S I T E I N T E R D I T et D É F E N S E D ’ E N T R E R accrochés à la clôture, monter sur la véranda et juste me manifester. Il était important, pensais-je, de venir tous les jours afin qu’il ne croie pas que je l’oubliais.
Mais alors que le toit de la maison apparaissait au-dessus des dunes, j’ai entendu des voix que le bruit des vagues recouvrait par intermittence. Et effectivement, quand je suis arrivé en haut, il y avait deux hommes d’âge moyen debout devant les barbelés, un avec lunettes noires, treillis, polo et mêmes chaussures de bateau que celles de Lachicotte mais sans chaussettes, l’autre qui semblait avoir trop chaud et faisait tache avec son costume sombre et sa cravate. Un étrange véhicule à deux places, avec de grosses roues et sans toit, était garé non loin d’eux sur le sable. L’homme en costume écrivait quelque chose dans un carnet mais son compagnon a levé les yeux, m’a vu et a crié quelque chose. J’ai répondu que je n’entendais rien et je me suis laissé glisser jusqu’en bas en traînant mon vélo derrière moi.
« Je disais, j’espère que tu n’as pas l’intention d’entrer dans cet endroit.
— Oh non, monsieur, je…
— Parce que c’est sur le point de s’écrouler, et nous n’aimerions pas qu’il y ait quelqu’un dedans quand cela arrivera. » Il avait le même accent que Lachicotte.
Mais il y a quelqu’un à l’intérieur.
« Je dois prendre des photos de la maison, ma tante s’en inspire pour ses tableaux. Elle vient de se casser la cheville et je lui ai proposé de venir en faire à sa place.
— Eh bien mon garçon, tu ferais mieux de te dépêcher. Elle va bientôt être rasée.
— C’est pourtant la plus vieille de l’île.
— 1804, pour être précis. La Société pour la préservation du patrimoine ne rate jamais l’occasion de me répéter cette date.
— 1804 ? a demandé l’homme en costume, en continuant à écrire. Ils voudront peut-être mettre ça dans la brochure. La vieille… est-ce qu’elle a un nom ?
— Villa Chagrin, j’ai dit, ce qui m’a valu un regard sévère de l’insulaire.
— Vous devriez l’appeler l’ancienne maison Hassel, a-t-il corrigé. C’est la famille qui l’a fait construire. Des planteurs de riz qui passaient l’été ici pour fuir le choléra. À l’époque, le bois venait du continent. On gravait des numéros sur les différentes pièces à assembler, puis on les transportait sur l’île dans des charrettes tirées par des chevaux…
— Et pourquoi “Villa Chagrin” ? a demandé l’homme en costume.
— Oh, c’est un nom qui est apparu après le passage de l’ouragan Hazel, en 1954, a répondu l’homme sans chaussettes. Il y avait des gens qui la louaient et ils ont été emportés par la mer. Ils n’étaient même pas à l’intérieur. Aucun corps n’a jamais été retrouvé. S’ils étaient restés dedans, ils auraient probablement survécu. Parce qu’elles étaient bâties en hauteur sur de solides piliers en briques ces bonnes vieilles baraques résistaient aux tempêtes. Et les dunes les protégeaient. Celle-ci pourrait encore être habitable, si ses propriétaires successifs ne l’avaient pas laissée tomber en ruine.
— Pourquoi est-ce que personne n’a envie de savoir comment s’appelait cette famille ? » Il y avait de l’agressivité dans ma voix.
« Quelle famille, mon garçon ?
— Les gens qui sont morts dans l’ouragan. Ils habitaient la villa.
— J’imagine que quelqu’un doit connaître leur nom. Il a sûrement été indiqué dans le journal.
— Ma tante a deux livres sur l’histoire de l’île et aucun des deux ne dit comment ils s’appelaient. Seulement qu’ils ne venaient pas de Caroline du Sud et qu’ils étaient trois, le père, la mère et le fils. Ce sont pourtant les seuls qui aient disparu alors.
— Peut-être faudrait-il que quelqu’un étudie la question, a dit l’homme en costume. Cela pourrait faire un article intéressant pour la brochure – comme le fantôme dont vous m’avez parlé, celui de l’homme en gris qui erre sur la plage avant les tempêtes.
— Je vais m’en occuper », a répondu celui qui parlait avec le même accent que Lachicotte. Depuis que j’étais intervenu, il me regardait froidement. Il me considérait probablement comme une menace pour la transaction qu’il menait. « Si tu veux prendre des photos, mon garçon, tu ferais bien de t’y mettre tout de suite.
— Non, aujourd’hui je suis venu en repérage, ai-je dit. J’ai laissé mon appareil chez ma tante. En vérité, je voulais surtout essayer mon nouveau vélo.
— Il est beau. Un beach cruiser de collection, non ? Tu l’as trouvé ici ? »
J’ai donné le nom du magasin de cycles. « Lachicotte Hayes m’a aidé à le choisir. »
L’atmosphère s’est réchauffée. « Si Lash est dans le coup, tu peux être sûr que c’est le meilleur modèle qu’ils avaient. Je m’appelle Charlie Coggins. » Il s’est penché en avant et m’a tendu la main. « Et voici Mr. Sampson, de Chicago. »
Mr. Sampson a reconnu mon existence d’un hochement de tête puis il s’est remis à prendre des notes.
« Tu vois ça, là-bas ? » Charlie Coggins a montré du doigt l’étrange engin à gros pneus. « C’est un véhicule amphibie. Tu peux t’en servir sur l’eau comme dans les dunes – un truc idéal pour le boulot que je fais. Je croyais en savoir assez pour monter n’importe quoi, alors je l’ai commandé en kit. Quand le paquet est arrivé, comme je ne comprenais pas le premier mot des instructions, je l’ai fait porter chez Lash et il s’en est chargé. Lash pourrait monter une navette spatiale, s’il avait les pièces nécessaires. Bon, il faut qu’on se remette au travail, Mr. Sampson a un avion à attraper ce soir. Heureux de t’avoir rencontré. Salue Lachicotte de ma part. »
Il a sorti de sa poche un mètre métallique, s’est agenouillé et a pris des mesures, qu’il annonçait. L’homme de Chicago les notait. À un moment il a interrompu Charlie Coggins pour lui demander : « Tant que ça, vous êtes sûr ?
— Absolument, a dit Charlie. N’oubliez pas que la propriété comprend deux lots. » Ils semblaient établir les plans d’une longue terrasse où les gens pourraient dîner dehors face à la mer. Comprenant qu’ils m’avaient donné congé, j’ai murmuré un au revoir, prêt à tirer mon vélo en haut des dunes.
Avant de me retourner pour partir, j’ai levé la tête vers l’entrée de la villa. Elle était éclairée comme la veille à la même heure, pourtant aucune silhouette ne se dessinait contre le chambranle. Il n’était plus là les yeux posés sur moi. À quoi est-ce que je m’attendais ? À ce qu’il se prélasse là-haut en observant deux hommes qui se préparaient à détruire sa maison ? Pourtant, au cas où il m’aurait vu depuis un autre endroit, j’ai lancé un regard intense chargé d’un message lui disant que je savais qu’il était là, et que je reviendrais, qu’en aucun cas je ne l’abandonnais.
Mais tout en pédalant sur le chemin du retour, j’ai pris conscience qu’avec mon nouveau casque il ne m’avait peut-être pas reconnu.
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