Villa Chagrin
Chapitre 30
Mes craintes se sont révélées inutiles. Le garçon-fantôme n’était absolument pas là. Charlie Coggins a gardé mes appareils pendant que je rampais sous la barrière, puis j’ai gardé son chapeau et ses lunettes de soleil pendant qu’il se tortillait sous les fils barbelés, grognant et gémissant.
J’ai monté devant lui les marches branlantes. « Je me tiens toujours à cette rampe. Et faites attention à la pente de la véranda, elle surprend.
— Je vois que tu es devenu un vrai pro en la matière. »
Une fois en haut, j’ai photographié le devant de la maison, sa porte et ses fenêtres béantes. J’ai utilisé le flash, car le côté est était encore à l’ombre. « Je ne suis jamais allé à l’intérieur, ai-je dit. Mais puisque vous êtes là, ce serait vraiment dommage de m’en priver.
— Il y a bien longtemps que je ne suis pas entré… seulement, pour l’amour du ciel, vérifie chaque planche avant d’y faire peser le moindre poids. Si jamais tu te blessais, Lachicotte m’arracherait la peau du… enfin, il m’arracherait les yeux, quoi. »
Je me suis arrêté pour prendre des gros plans de l’ouverture sans porte. Ces photos-là étaient plus pour moi que pour n’importe qui d’autre. À l’avenir, lorsque je les regarderais, elles me rappelleraient tout : quand j’avais onze ans, j’ai vu un garçon debout à cet endroit – il se tenait aux montants – j’ai vu ses jointures saillantes et ses yeux comme des raisins noirs – il m’a regardé en face – c’est vraiment arrivé.
Tout en rembobinant, j’ai demandé à Charlie Coggins pourquoi on n’avait pas remplacé la porte. « Ça empêcherait les gens d’entrer, non ?
— Au bout d’un moment, comme ils étaient déjà tous venus et avaient emporté tout ce qui avait un peu de valeur, ça ne servait plus à rien. La dernière fois que nous en avons mis une c’était, voyons, il y a dix ans… quinze ? Il faudra que je vérifie. En vieillissant, on perd la notion du temps. L’autre jour, le docteur m’a demandé si je pouvais me rappeler à quand remontait ma dernière coloscopie et j’ai dit cinq ans. Il a regardé dans mon dossier, c’était onze.
— Qu’ont-ils pris ?
— De la robinetterie, des tuyaux de cuivre, les vieux lambris de pin, les bobinettes et toute la quincaillerie, des toilettes…
— Des toilettes ?
— Tout le monde ne peut pas s’en offrir de neuves. Ils ont aussi emporté le lavabo. Mais ça ne s’est pas fait en un seul voyage. Plusieurs expéditions secrètes par des nuits sans lune au fil des années.
— Vous ne pouviez pas fermer à clé ?
— Nous l’avons fait. Ils ont volé les verrous. Avant d’y renoncer, nous avons dû installer au moins une demi-douzaine de portes. Papa était encore là, quand nous avons posé la dernière – Ouah-ou, ça fait donc plus de vingt ans. Tu vois comme la notion du temps se perd. Papa a dit : “Autant laisser entrer l’air pur de la mer. Et voir ce qu’il va produire. Peut-être qu’ainsi elle s’écroulera bientôt, plus rapidement, plus proprement.” La Société pour la préservation du patrimoine faisait évidemment tout un tintouin avec ses campagnes de financement et ses projets de restauration. Mais l’argent a toujours manqué. Alors Papa l’a entourée de fils barbelés et de panneaux d’interdiction d’entrer et il a laissé la nature accomplir son œuvre. Les prix du front de mer montaient et nous étions certains que quelqu’un sauterait sur l’occasion pour acquérir les deux lots et s’occuper de la démolition. Mais ça ne s’est pas produit et les années quatre-vingt-dix sont arrivées, puis le nouveau millénaire… et voilà. »
Nous étions entrés. J’avais enfin passé le seuil. Pourtant, je n’éprouvais aucune des sensations fortes que j’avais attendues. La pièce était à peu près aussi peu hantée que n’importe quelle autre. C’était comme si en entrant avec Charles Coggins j’avais fait disparaître son atmosphère fantomatique. Les décombres mêlés de sable s’accumulaient dans les coins et des toiles d’araignées festonnaient les poutres et les murs. Des crottes d’animaux mouchetaient le sol nu. Un trou dans le toit laissait passer un rayon de soleil qui éclairait une peau de serpent presque transparente. Je n’avais vu de peau de serpent qu’une seule fois dans ma vie, accrochée à un buisson dans le jardin de la grand-mère de Siffleur. « Regarde, on peut même voir où étaient ses mâchoires ! s’était-il écrié. Il s’est probablement frotté contre ces branches pour entamer sa mue et a fini par ramper hors de sa propre bouche ! »
J’ai tourné lentement sur moi-même, fait crépiter mon flash. Au milieu de la pièce, des planches bouchaient une cheminée dont le manteau avait été arraché. « Oui, a dit Charlie Coggins, c’était du bel ouvrage, probablement la fierté du menuisier local. Je me demande dans quelle maison ce manteau de cheminée est maintenant installé. Oh, tu vois la peinture bleue sur l’envers de l’embrasure ? Est-ce qu’on t’a déjà parlé d’Ole Plat-eye ? Non ? Ole Plat-eye est un esprit dont les Gullah ont une terreur absolue. Quelques-uns d’entre eux peignent encore l’intérieur de leur porte en bleu ciel afin de l’empêcher d’entrer. Seulement il n’est pas toujours un être en lui-même, il peut être mi-femme, mi-vache ou mi-chien, et doté de membres supplémentaires et d’un gros œil qui pend du milieu du front. C’est un de ces esprits totalement malfaisants et sans rédemption possible.
— Pourquoi ne peut-il pas se racheter ?
— Honnêtement, je n’en ai aucune idée. Peut-être est-il éternellement pris dans une affaire qui ne peut pas se résoudre. Il faudrait demander à un Gullah.
— Je ne sais pas ce qu’est un Gullah.
— Ce sont les descendants des esclaves qui travaillaient dans les rizières de la région. Ils ont toujours gardé leurs anciennes traditions africaines.
— Est-ce qu’il y en a qui ont vécu dans cette maison ?
— Non, ils avaient leurs cabanons à côté des villas de leurs propriétaires. Quand Papa vendait les derniers de ces cabanons, dans les années soixante-dix, l’intérieur de leur porte avait toujours cette teinte bleue. C’est moi qui ai peint celle d’ici, pour la plus belle fête d’Halloween qui ait jamais été donnée sur l’île. 1968. Du coucher au lever du soleil. Le manteau de cheminée était encore là, ainsi que les toilettes et la plupart des équipements ménagers. Nous avions un groupe, j’étais à la batterie. Les filles ont préparé un punch de folie. Il y a un frimeur qui s’est pointé déguisé en Ole Plat-eye avec trois jambes et un globe oculaire répugnant accroché à une ficelle qu’il s’était collée au front, mais nous lui avons fait enlever son costume avant de l’autoriser à entrer. Nous voulions respecter l’esprit d’Halloween, ma porte bleue et tout le reste. Une fois la peinture sèche, je l’avais frottée à la paille de fer pour lui donner une apparence ancienne, comme dans les cabanons d’esclaves. Beaucoup de gens se souviennent encore de cette fête.
— Est-ce qu’on peut monter ?
— Je préférerais que tu restes là. Enfin bon, à condition que tu sois très très prudent. La dernière fois que j’y suis allé, c’était limite, mais tu es un poids léger. N’oublie pas de vérifier chaque marche, et appuie-toi contre le mur. Tu joueras le rôle du canari dans la mine et je mettrai mes pas dans les tiens. C’est un vrai désastre, là-haut. Quand ils ont barricadé le mur du sud après l’incendie, ils ont monté tout ce qui traînait et personne ne s’est donné le mal d’emporter quoi que ce soit à la décharge.
— L’incendie ? Celui qui a eu lieu pendant l’ouragan Hazel ?
— Oh, c’est vrai, tu t’intéresses à la famille qui a disparu. Mais après la tempête et le feu, les Barbour ont vendu la maison et les nouveaux propriétaires avaient l’intention de la restaurer et d’en faire leur résidence d’été, puis ils ont renoncé et l’ont remise sur le marché. Ceux qui l’ont achetée ensuite n’ont pas prétendu une seconde qu’ils avaient l’intention d’y habiter. Ils cherchaient un profit rapide. Enlever les gravats, nettoyer, revendre plus cher, tu vois quoi. Ils ont réussi à passer au bulldozer et aplanir le terrain sous la véranda brûlée puis barricader le mur du sud, mais c’est tout. Ils n’avaient plus d’argent, alors Papa a décidé d’investir dans cette propriété. Pour savoir tout ça, j’ai dû éplucher ses dossiers, je n’avais que deux ans quand Hazel a frappé.
— Mais on dit que c’est une cigarette qui a provoqué l’incendie, non ?
— Peut-être, ou peut-être pas. Les gens ne supportent pas les questions sans réponses – ils veulent une histoire bien ficelée. Papa disait que le feu pouvait très bien avoir démarré après que l’ouragan était passé car personne ne s’en serait aperçu. Tous étaient occupés à ramasser les morceaux éparpillés de leurs maisons.
— Quel dommage que ceux qui voulaient un profit rapide n’aient pas mieux arrangé le côté sud, laissé au moins des fenêtres. Ces planches qui bouchent tout, ce mur aveugle, c’est tellement triste.
— Je te l’ai dit, ils se sont retrouvés à court d’argent. Les bardeaux que tu vois maintenant ont été ajoutés après coup pour des raisons esthétiques, aux frais de Coggins Immobilier. C’est moi qui les ai posés. Ces gens qui voulaient un profit rapide, comme tu les appelles, s’étaient contentés de coller n’importe comment du papier goudronné avant de faire faillite. On ne pouvait pas laisser ça, cela aurait rebuté n’importe quel acheteur, alors j’ai trouvé ces planches de pin patiné dans le style des autres vieilles maisons et je les ai joliment clouées. J’étais encore au lycée, je commençais tout juste à apprendre le métier… Hé, attention ! Regarde cette marche ! »
Il m’avait retenu avec une telle force que j’en avais mal au bras. « Regarde ! Elle est fendue en deux ! Si tu n’étais pas si léger, tu serais passé à travers. Je ne suis pas sûr que continuer soit une si bonne idée, mon garçon.
— Tout va bien. Nous ferons encore plus attention, c’est tout. » Nous étions à mi-chemin. Je voulais absolument voir les pièces du haut.
Il avait raison. C’était un vrai désastre. Rien ne valait qu’on gâche de la pellicule. Cela a ravivé de tristes souvenirs, des appartements que nous avions visités quand nous cherchions à nous loger à Jewel. « Ils n’ont même pas fait le ménage derrière le dernier locataire, disait Maman. Je suis toujours étonnée que les gens puissent à ce point manquer de considération. » J’ai malgré tout pris quelques photos pour finir le premier rouleau et utiliser le second appareil.
« Aucune de ces pièces n’a de porte, ai-je dit.
— Elles en avaient quand les derniers occupants y dormaient. Les portes sont très faciles à démonter, il suffit d’avoir un tournevis plat. Il y a des endroits où on ne vend que des vieilles portes et des vieilles fenêtres, et où on les vend cher. L’agencement de cette maison a été complètement dénaturé. Cela se voit encore plus ici en haut où les choses ont vraiment mal tourné. Ce que je ne ferais évidemment pas remarquer à un acheteur potentiel.
— Comment ça, dénaturé ?
— Pour commencer, l’escalier aurait été plus à sa place du côté nord.
— Pourquoi ceux qui ont construit cette villa n’y ont-ils pas pensé ?
— Les plans d’origine étaient simples. Quatre pièces en rez-de-chaussée et une véranda qui donnait sur la mer. Une cheminée au centre de la maison qui devait chauffer les quatre pièces car les planteurs de riz restaient ici jusqu’en novembre. La cuisine était derrière, reliée à la maison par une passerelle. Elle avait sa propre cheminée. Puis les rénovations se sont succédé. “Il nous faudrait une autre véranda et une chambre de plus. Deux chambres de plus. Ce serait plus commode d’avoir la cuisine dans la maison. Nous allons les transformer, elle et sa passerelle, en salle de bains et en couloir. Et si on surélevait ? Oh, zut, les anciens propriétaires ont occupé tout le côté nord avec les chambres qu’ils ont ajoutées, on va être obligés de casser le toit sur son versant sud et de mettre l’escalier là.” C’est peut-être la maison la plus ancienne de l’île, mais son caractère originel a été complètement dénaturé. »
Il avait raconté les bouleversements successifs de façon si vivante qu’on les voyait s’empiler, erreur sur erreur, jusqu’à ce qu’il n’en reste plus que la ruine à l’intérieur de laquelle nous nous trouvions.
« Est-ce qu’il existe encore des villas qui n’ont pas été dénaturées ?
— Oh oui. L’une d’elles a même une plaque indiquant qu’elle est répertoriée dans le registre national des bâtiments historiques – elle a été impeccablement entretenue et agrandie avec un respect parfait. Elle est toujours en location, bien que ses propriétaires soient très exigeants. Nous avons l’honneur de la compter parmi les propriétés dont nous nous occupons. Et il y a celle de ta voisine, qui depuis sa construction appartient à la même famille. Mais feu Mr. Upchurch a commis une atrocité en cachant les colonnes de briques derrière un treillis peint. Et la vieille dame a installé cette inesthétique rampe d’accès – quoique ce ne soit pas de sa faute si elle est en fauteuil roulant. De toute façon on pourra facilement l’enlever quand le moment sera venu. Cette femme est vraiment quelqu’un. Tu la connais ?
— Nous sommes amis.
— Ah. Eh bien transmets-lui toute ma sympathie. »
Il en aurait probablement dit plus sur Coral Upchurch si j’en avais dit moins.
« Tu peux prendre une photo de la chambre qui donne sur la mer, mais n’y va pas. Avant l’incendie, elle avait un beau chien-assis dans le mur du sud, mais il a été tellement abîmé qu’on l’a enlevé en même temps que la véranda brûlée. Bon, prends ta photo, mais n’entre pas là-bas. Je veux ressortir d’ici avec toi avant que tu ne traverses le plancher. Comme tu le vois, les autres pièces sont tellement encombrées de vieilles saletés qu’elles ne valent même pas la peine d’être photographiées. Je n’avais pas réalisé à quel point ces planchers sont dangereux. Essayons de descendre sans rien nous casser puis nous finirons notre tournée par la cuisine. Heureusement aucun propriétaire n’a recouvert son magnifique sol en briques qui datent de l’époque où les gens préparaient à manger dans leur cheminée, et jusqu’ici aucun voleur n’est venu avec les outils qui lui auraient permis de les arracher. Tu n’en retrouveras nulle part de pareilles, sauf si tu vas visiter le musée de Charleston. »
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