Villa Chagrin
Chapitre 28
Quand j’avais passé les contrôles de sécurité à l’aéroport avant de prendre l’avion pour aller chez Tante Charlotte – le premier vol de ma vie – la dame qui était devant moi avait eu des problèmes. Elle avait dû ouvrir son sac de voyage. Il contenait quelque chose que les rayons X avaient repéré. Puis le préposé lui a demandé de le vider. « Vous voulez que j’exhibe mes affaires personnelles devant tout le monde ? — Oui, M’dame, ce serait mieux que vous le fassiez. — Vous n’avez pas le droit, a-t-elle dit. On ne m’a encore jamais demandé ça. Je peux vous assurer qu’il n’y a rien de dangereux là-dedans. Est-ce que j’ai l’air d’une terroriste ? — S’il vous plaît, m’dame, videz ce sac et nous localiserons le problème. — Et si je refuse ? — Alors je ne pourrai pas vous laisser passer dans la salle d’embarquement. » Sa patience s’émoussait. « Très bien », a-t-elle concédé. Et avec une lenteur exagérée, elle s’est exécutée. Une chemise de nuit rose passé et des pantoufles en éponge usées, un soutien-gorge blanc jaunâtre et des slips du même blanc jaunâtre, une peluche miteuse qui ressemblait à un rat en gilet rouge, une loupe, une brosse où il restait des cheveux, un étui… « Attendez, l’a-t-il arrêtée. On peut regarder dedans ? — C’est vous le chef, a-t-elle dit avec un sourire méprisant en lui tendant le coupable pour qu’il le fouille. — Je suis désolé, mais je dois vous confisquer ça. — Je vous en prie, a-t-elle répondu en refaisant son sac aussi lentement qu’elle pouvait. Ce ne sont que d’inoffensifs ciseaux de broderie. Peut-être qu’ils plairont à votre femme. »
J’ai souvent pensé à cette dame quand j’ouvrais les cartons de mon ancienne vie. Exhibé « devant tout le monde », leur contenu aurait mis les gens mal à l’aise. Pour moi, certains de ces objets ravivaient un souvenir, d’autres éclairaient un coin obscur de mon passé. Mais dans l’ensemble je serais content quand le dernier carton, qui avait été rempli par un travailleur social à Jewel, serait enfin vide, aplati et mis dehors, à la disposition des éboueurs de l’île.
Des semaines plus tôt, j’en étais arrivé à la conclusion qu’aucun système n’avait présidé à la façon dont on avait réuni nos affaires. Si j’avais été le travailleur social qui s’en était occupé, je serais allé de pièce en pièce. J’aurais mis ensemble tous les livres, tous les vêtements de femme, les affaires d’enfant, les ustensiles de cuisine, les articles de toilette. Après tout il n’y avait que trois pièces, en comptant la salle de bains. Mais m’étant habitué à trouver des brosses à dents et des casseroles emballées ensemble, des livres pour la jeunesse sur des bas de contention et un manteau usé, je m’attendais toujours à tomber sur des associations incongrues.
Ce soir-là je trouvais dans un nouveau carton l’exemplaire de poche lourdement souligné des Pensées pour moi-même de Marc Aurèle que Maman gardait toujours attaché par un élastique au livre broché qui était en grec sur la page de gauche. Sous ces deux ouvrages il y avait une photo format dix-huit par vingt-cinq encadrée de ma grand-mère, élégante et bien coiffée, à qui je pensais maintenant comme à Brenda, la sœur aînée qui appelait ma grand-tante « Charlotte la folle ». En dessous encore, un ours en peluche noir en sweat à capuche gris qui m’a rappelé la dame au rat en gilet rouge. Et tout au fond, calé par des journaux, un camion que Maman avait adoré quand elle était enfant. Il avait à l’origine été chargé de six troncs d’arbre qui étaient vraiment en bois mais ils avaient tous disparu sauf un quand elle me l’avait donné. Je mettais à l’arrière des petites voitures ou des brindilles empilées, et une fois, j’y ai placé une grenouille vivante qui a sauté, furieuse, pour disparaître dans les buissons. Plus tard, j’y ai assis l’ours noir en sweat à capuche gris, latéralement et en l’appuyant contre le seul tronc qui restait. Sur ses côtés était écrit en lettres d’or sur fond de forêt verte BO I S GA S T O N E T F I L S .
L’entreprise Bois Gaston et fils avait été fondée par mon arrière-arrière-grand-père à Cass, en Virginie-Occidentale, et c’est tout ce que j’avais retenu de ce que Maman avait essayé de m’apprendre à propos de sa famille. Comme j’étais ce qu’on appelle un bâtard elle devait imaginer que j’avais doublement besoin d’ancêtres maternels. Elle avait prévu que l’été de mes douze ans, maintenant celui de l’année prochaine, nous irions prendre le train qui monte de Cass jusqu’à Back Allegheny Mountain afin que j’aie enfin une idée de là d’où je venais. Et elle m’avait promis que plus tard, quand j’aurais atteint « l’âge où on devient responsable », elle me parlerait de l’autre côté, celui de l’homme de la photo rangée dans son tiroir. « L’âge où on devient responsable » existait, elle avait raison. À neuf ans, quand j’avais montré la fameuse photo à Siffleur, je m’étais certainement montré irresponsable. Et maintenant je ne pouvais que me demander quand exactement elle pensait que je ne le serais plus – quoique ça n’ait plus aucune importance, elle ne m’en parlerait jamais.
Marc Aurèle, en latin ce Marcus Aurelius à qui je dois mon nom, avait trois ans lorsque son père est mort. Il a écrit plus tard avoir appris à faire preuve d’une « virilité sans ostentation » grâce à ce qu’on lui avait raconté à propos de son père et aux souvenirs qu’il avait de lui. En ce temps-là, un père reconnaissait qu’un enfant était le sien en le soulevant au-dessus de l’âtre lors d’une cérémonie que je trouvais merveilleuse. Le père de Marc Aurèle avait eu avant de mourir le temps de le faire. Son épouse était restée fidèle à sa mémoire. Elle avait toujours été riche et mourut jeune sans se remarier. Marc Aurèle dans ses méditations se souvient d’elle comme d’un modèle « de piété et de générosité, de l’habitude de s’abstenir de faire le mal… et de la simplicité de vie, si loin du faste ordinaire des gens opulents ». J’aimais ces mots : si loin du faste ordinaire des gens opulents.
Après la mort de son père, Marc Aurèle fut confié à son grand-père, qui l’éleva et lui enseigna « la bonté, la douceur, et l’art de ne point connaître la colère ». À dix-sept ans, il fut adopté par l’empereur, dont l’épouse était sa tante. N’ayant pas de fils, l’empereur désigna Marc Aurèle comme successeur. Marc Aurèle écrit que son père adoptif était « un homme dont on dit qu’il est mûr et complet, au-dessus de la flatterie, capable de diriger ses propres affaires et celles des autres ». J’aimais aussi l’idée d’un homme mûr et complet, et je me demandais si je le serais un jour.
À quarante ans, Marc Aurèle devint empereur et gouverna avec sagesse jusqu’à cinquante-neuf ans, âge auquel il mourut de la peste.
La mère d’Alec Guinness refusait de lui dire qui était son père. Plus tard, alors qu’il était un vieil homme, il confia à un ami qu’elle ne le savait probablement pas elle-même. Snob, elle lui donna le nom d’une célèbre famille de brasseurs sur le yacht de qui elle avait un jour été invitée. Pourtant, c’est un banquier âgé de soixante-quatre ans à la naissance d’Alec Guinness qui paya sa scolarité et lui rendit souvent visite en prétendant être son oncle. Alec avait honte de sa mère et resta toute sa vie furieux contre elle. Elle l’envoya en pension quand il avait cinq ans, aux frais du banquier. Alec adorait son école. Quand il obtint un rôle pour la première fois, à dix-sept ans, sa mère apparut ivre à l’entrée des artistes et lui réclama de l’argent.
Lorsque Tante Charlotte m’a donné sa chambre, elle l’a, probablement pour que je ne m’y sente pas un intrus, laissée si nue que, comme je l’ai déjà dit, j’ai mis plus longtemps que je ne l’aurais dû à prendre conscience qu’elle avait été la sienne. En y entrant pour la première fois au mois de mai, j’y avais trouvé un lit double d’où l’on avait vue sur la mer de face et de côté, une table avec une lampe et une chaise à dos droit, une bibliothèque vide et une commode à quatre tiroirs. Rien n’était accroché aux murs fraîchement repeints d’un blanc cassé qui se teintait de jaune par les matins clairs, de gris perle les jours couverts et devenait bleu lavande lorsque la nuit tombait.
Sur la table qui me servait de bureau s’empilaient les manuels de préparation à l’équivalence de fin d’études de Maman, que j’avais étudiés, et les ouvrages sur l’histoire de l’île écrits par deux insulaires qui se rappelaient le bon temps où l’on s’amusait à manger des œufs de tortue au petit déjeuner. La bibliothèque, que Tante Charlotte reconnaissait fièrement avoir construite elle-même ainsi que celles de son atelier, était trop longue et ses planches s’affaissaient. Jusque-là je m’étais abstenu de ranger quoi que ce soit sur l’étagère du haut, mais j’ai jugé le camion « Bois Gaston et fils » digne d’y être installé. Il faisait partie de mon héritage et en outre détournait l’attention du défaut de menuiserie.
Quant à l’ours noir en sweat à capuche gris, j’hésitais. J’ai d’abord voulu le jeter. À onze ans, on était trop vieux pour tenir à une peluche, pourtant il n’y avait pas si longtemps j’avais insisté pour que Maman me l’offre. Je ne m’étais alors pas montré sous mon meilleur jour, aussi ce souvenir m’était-il douloureux. Maman et moi faisions les courses de rentrée au Walmart de Jewel. Quand on avait un budget tel que le nôtre, on calculait tout et on prenait la trousse à 1,99 dollar plutôt que celle à 2,39. Payer 40 cents de plus parce qu’il y avait Batman sur la trousse aurait été idiot. Je lisais sur le visage de ma mère comme dans un livre ouvert et savais que les achats étaient toujours un supplice pour elle car elle faisait partie de ces malheureux « métis » sociaux qui savent ce qu’il y a de mieux mais ne peuvent pas se le permettre. Elle laissait parfois l’amertume l’emporter et me montrait quelqu’un qui « consommait pour dépenser » dans les magasins où nous ne dépensions que par nécessité. (« Regarde-la, elle prend tout ce qui lui tombe sous la main sans regarder le prix et le met dans son caddie. ») Alors que nous faisions la queue à la caisse, mon attention a été attirée par un panier plein d’ours en peluche noirs en sweat à capuche et c’est là que je ne me suis pas montré sous mon meilleur jour. J’en ai caressé un en haut du tas et je suis tombé amoureux. Il était trop doux. Il sentait trop le neuf. « Il est adorable, non ? » ai-je supplié. Maman m’a regardé le frotter contre ma joue. Et à peine une seconde plus tard elle a demandé : « Tu… tu le veux ? »
En l’honneur de ma mère, l’ours a été assis sur le camion. Grand-Mère alias sœur Brenda l’accusatrice s’est retrouvée le visage tourné vers le fond d’un des tiroirs du bas de la commode, pas dans celui du haut où était rangée la boîte contenant la seule photo de mon vrai père et d’autres trésors : clichés que nous avions pris l’un de l’autre avec des appareils jetables, badge de chef de service des Meubles Forster de ma mère, lettre de recommandation du vieux Mr. Forster grâce à laquelle Maman avait obtenu son premier bon emploi à Jewel. Il y faisait son éloge et cela avait dû provoquer en lui quelques débats intérieurs car son petit-fils n’était pas encore totalement remis des blessures dues aux coups violents que je lui avais infligés.
Les deux volumes de Marc Aurèle ont rejoint les autres livres sur mon bureau. Dans l’exemplaire broché bilingue, l’étudiant qui avait écrit entre les lignes n’avait traduit que la moitié de l’ouvrage. Au beau milieu d’une page de grec, en fin d’un paragraphe, l’écriture manuelle s’interrompait.
Sur la page de droite, la traduction de ce paragraphe, pleine de tournures anciennes, était plutôt rébarbative :
Que peut-il alors y avoir parmi de telles ténèbres et de tels maux, et dans ce si incessant flot de
substance et de temps, de mouvement et de choses en mouvement, qui mérite que nous y accordions de la valeur ou qui au moins suscite notre ambition, je ne peux même pas le concevoir.
La phrase anonymement notée au crayon était simple et claire :
Dans une telle obscurité et un tel bourbier, dans un tel flot incessant de vie et de temps, de
changements imposés et de changements subis, je ne vois rien à quoi l’on puisse attacher de la valeur ou que l’on puisse sérieusement ambitionner.
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