Villa Chagrin
Chapitre 11
Tante Charlotte avait laissé une réponse à mon message lui disant que j’étais parti me promener. (« Ai repris du vin et suis retournée me coucher. Je m’effondre toujours quand je finis un tableau. Demain on va chercher le vélo. »)
Comme elle avait attaqué le poulet, j’ai arraché la patte qui restait, je l’ai posée sur des serviettes en papier pliées en carré, je me suis versé du lait et je me suis dirigé vers le hamac. J’avais besoin de la réalité du bruit de la mer et des cordes du hamac contre mon corps et il me fallait trouver dans mes projets une place pour ce qui venait de se passer à la Villa Chagrin.
En y repensant alors, abstraction faite de la peur il me sembla que nous avions été pris au piège tous les deux dans le même filet de lumière dorée et chargée d’énergie. Utilisant le savoir scientifique que j’avais, je me disais que s’il n’existait en fait rien de tel que la « lumière dorée », aucune couleur du tout, mais uniquement des influx nerveux qui nous faisaient donner des noms aux longueurs d’onde, alors peut-être la même théorie pouvait-elle s’appliquer aux fantômes. Un influx nerveux provoqué par quelque longueur d’onde inhabituelle provoquait une image dans le cerveau et à travers les siècles on avait appelé cette longueur d’onde « fantôme ».
À l’abri dans le hamac de Tante Charlotte (j’étais soulagé qu’elle ait décidé de rester au lit jusqu’au lendemain !) j’ai poursuivi ma rêverie. Je savais beaucoup de choses sur la façon dont la nature fonctionnait. Mais je faisais en même temps partie des gens prêts à accepter que des phénomènes mystérieux puissent se révéler être des aspects du monde naturel.
Avant que la nuit tombe, la lune se leva au nord, dans la direction de la Villa Chagrin. Elle était pleine, grosse et tout d’abord d’une couleur caramel qui devint mandarine quand elle monta plus haut. Sa lumière devait maintenant directement tomber sur la maison en ruine.
J’envisageais d’aller chercher un oreiller et une couverture afin de passer la nuit dans le hamac près de la mer, sous la garde de la lune comme le fantôme du jeune garçon. J’étais rassuré par le bruit des vagues qui se brisaient puis se retiraient. D’autres que moi n’auraient pas forcément vu ce que j’avais vu, peut-être même étais-je le seul à le voir. Le fantôme était apparu parce que je m’y étais préparé, parce que j’avais senti sa présence avant qu’il ne se montre.
La lune changeait encore de couleur. Elle avait pris le jaune de cadmium de Tante Charlotte et maintenant énorme montait vers le sud jusqu’à être droit en face de moi, éclairant la véranda de Tante Charlotte et mon visage. Pour lui, le moment de pleine lumière devait avoir pris fin.
Même d’aussi loin, je sentais le courant qui passait entre nous – sa curiosité venant à la rencontre de la mienne, la mienne se dirigeant au nord, vers lui.
J’aurais aimé connaître son nom – d’après ce que je savais, peut-être Marcus. J’aurais aimé savoir s’il pouvait penser à moi quand je n’étais pas là-bas comme je pensais maintenant à lui. Je me demandais si les fantômes continuaient à suivre ce qui se passait dans le monde des vivants, s’ils imaginaient ce qui pouvait arriver ou avait des chances d’arriver en comparant une situation avec une autre plus antérieure. Ou étaient-ils comme les animaux, incapables de prévoir, d’imaginer l’avenir ?
Une idée me frappa soudain, il avait peut-être besoin de ma confiance en sa présence. Pendant tout ce temps, cinquante ans avait dit Tante Charlotte, il avait attendu que quelqu’un se demande où il était – le regrette après qu’il eut disparu.
Quand il a fait complètement noir, j’ai fini par aller chercher un oreiller et une couverture. Je me sentais plus en sécurité dehors ; à l’intérieur, il y avait plus de possibilités que je fasse ce qu’il ne fallait pas. Je me suis endormi dans le hamac et mes rêves ont semblé tricoter ensemble des éléments opposés – j’assumais une mission importante accompagnée d’une peur quasi insupportable. Mais tous les détails ont disparu quand le bruit sourd d’un choc qui a secoué la maison m’a réveillé, suivi d’un bris de verre.
Une série d’obscénités haletantes a suivi, comme prononcées par quelqu’un qui s’exercerait à jurer. Ensuite un grognement, et « Quelle idiote ! Mais quelle idiote ! », puis un « Merde ! » net et précis.
J’ai trouvé Tante Charlotte allongée sur le sol de la cuisine, le corps recroquevillé autour d’un pied de table, la main droite dans une position inhabituelle, tenant encore par le goulot une bouteille de vin décapitée dont le contenu rouge foncé se répandait sur le carrelage.
Elle a gémi : « Je suis tombée.
— Tu es blessée ?
— Je ne sais pas. »
Maman avait un jour glissé sur la neige. Mais avant de me laisser la toucher, elle s’était méthodiquement tâtée de haut en bas. Puis elle avait dit, d’un ton qu’elle voulait léger : « Rien de cassé. Tu peux m’aider à me relever. »
« Tu crois que tu t’es cassé quelque chose ? ai-je demandé à Tante Charlotte.
— J’ai mal à la cheville. Et au poignet, oh zut, mon poignet ! Marcus, peux-tu très très doucement desserrer mes doigts de cette bouteille ? »
Je me suis agenouillé à côté d’elle, mais quand j’ai écarté ses doigts du goulot ébréché, elle a crié.
« Tu veux que j’appelle le 911 ?
— Non, plutôt la brigade de secours de l’île, ils arrivent plus vite. Leur numéro est au-dessus des horaires des marées sur le mur. Non, attends. Repose ce téléphone. Il faut d’abord que nous nettoyions tout ça.
— Tu ne crois pas qu’il vaudrait mieux…
— Fais ce que je te dis, Marcus. »
Ça ne semblait pas être ce par quoi il fallait commencer, pourtant j’ai pris la pelle, la serpillière et le seau, j’ai ramassé les morceaux de verre et lavé par terre pendant que Tante Charlotte restait recroquevillée autour du pied de table, alternant les « Quelle idiote ! Mais quelle idiote ! » et les gémissements de douleur.
« Ça sent encore ? » a-t-elle demandé quand j’ai eu tout rincé et rangé.
J’ai répondu que la seule odeur qui flottait était celle de Mr. Propre, alors elle m’a autorisé à composer le numéro. J’avais préparé ce que j’allais dire et j’ai expliqué à l’homme qui a décroché que ma tante était tombée et qu’elle s’était blessée. Il a voulu savoir si elle était consciente, si elle respirait normalement, si elle était âgée. J’ai dit oui à tout, soulagé qu’elle n’entende pas les questions. Il a noté l’adresse et m’a dit qu’elle devait rester calme et ne pas bouger du tout.
Lorsque je me suis assis par terre avec elle, elle s’est lancée dans un petit discours : « Les membres de la brigade de secours sont fiers de leur efficacité. Ils se vantent de pouvoir être n’importe où sur l’île en sept minutes. En même temps, l’île ne fait que cinq kilomètres de long sur trois cents mètres de large. C’est pour ça que je voulais que tu nettoies d’abord. Ici, tout le monde sait tout sur tout le monde. Je ne fréquente presque personne, pourtant les gens se souviennent de la date de mon arrivée, ils sont au courant du métier que je fais et le reste ils l’imaginent. Mais je n’ai pas l’intention de leur fournir matière aux élucubrations. »
Pendant que les hommes de la brigade mettaient le bras et la jambe de Tante Charlotte dans des gouttières d’immobilisation tout en la bombardant de questions je les ai regardés faire et me suis senti coupable d’être ravi à l’idée du trajet en ambulance qui nous attendait. Les deux secouristes me rappelaient l’homme à la peau tannée ; ils avaient à peu près son âge et parlaient avec le même accent traînant.
« Vous avez de la chance que ce ne soit pas la hanche, a dit l’un d’eux avec une certaine brusquerie.
— Mais je suis droitière ! Et je gagne ma vie en peignant des tableaux !
— Ce n’est peut-être pas si grave, l’a consolée l’autre. Une petite foulure. Comment vous êtes-vous débrouillée pour vous retrouver toute de travers comme ça ?
— Mon pied s’est pris derrière le pied de table et j’ai tendu la main pour amortir la chute.
— Vous seriez étonnée de savoir le nombre de gens qui font ça, a dit le bourru. Amortir la chute et se casser autre chose. Il faut plier les genoux et rouler sur le derrière. Ne jamais y mettre les mains.
— La prochaine fois que je tombe, j’essayerai de m’en souvenir, a dit Tante Charlotte.
— Faut-il fermer la maison ? ai-je demandé à ma tante.
— Tu restes là et tu fermes derrière nous.
— Je ne t’accompagne pas à l’hôpital ?
— Non, Marcus. Tu… tu t’ennuierais à mourir.
— Mais non !
— S’il te plaît, Marcus. Ne discute pas. C’est ainsi que je le veux. »
Ils l’ont soulevée, un devant un derrière, en s’étonnant qu’elle pèse si peu. (« J’parie, m’dame, que vous avez jamais eu besoin de faire un régime. »)
Le bras indemne de Tante Charlotte s’est soulevé dans un geste conciliant. « Sois sage, a-t-elle dit sur le ton qu’elle aurait pris pour parler à un enfant de six ans. Et n’oublie pas les verrous, les deux. Je te tiens au courant dès que je sais de quoi il retourne.
— Ne t’inquiète pas, bonhomme, nous prendrons bien soin d’elle », a dit le gentil.
J’ai fermé à clé la porte de devant mais volontairement désobéi en laissant celle de derrière ouverte.
C’est ainsi que je le veux – avait-elle lancé tandis qu’ils l’emmenaient sur une civière. Elle n’avait qu’une envie, aller quelque part sans moi – même en ambulance à l’hôpital. Exactement comme dans l’après-midi elle ne m’avait pas proposé d’entrer dans la banque avec elle. Et avant ça quand une ombre était passée sur son visage en m’entendant répondre oui lorsqu’elle m’avait demandé si je voulais l’accompagner sur le continent. Je savais ce qu’elle s’était empêchée de dire et avait changé en « Tu t’ennuierais à mourir ».
Tu gênerais. J’ai passé seule une grande partie de ma vie… ce qui m’allait très bien.
Déçu et furieux d’avoir été privé du trajet en ambulance, je suis retourné sur la véranda face à la mer. La lune avait baissé. Quand j’étais dans le hamac, elle n’éclairait plus mon visage. J’étais dans l’ombre, comme lui tout au nord de l’île. J’aurais aimé qu’il puisse venir ici avec moi, mais il ne pouvait probablement que rester là où il était. Une nouvelle idée se forma : si un mort pouvait se faire connaître à un vivant, pourquoi l’inverse serait-il impensable ? N’était-il pas tout aussi possible que je le hante ?
Trop de choses étaient arrivées aujourd’hui. Les Steckworth et l’aller-retour sur le continent, la rencontre à la Villa Chagrin cet après-midi, et pour couronner le tout Tante Charlotte emportée en pleine nuit sur un brancard.
Bien qu’elle soit à cet instant en sécurité dans l’ambulance qui se dirigeait vers l’hôpital où ses blessures, qui n’engageaient pas le pronostic vital, seraient soignées, l’incident me ramena à ce soir d’hiver, il y avait moins de six mois, où j’avais attendu quelqu’un qui n’était jamais revenu. Où est-elle ? Pourquoi met-elle si longtemps ? J’avais d’abord pensé qu’elle avait été retardée, cela arrivait, par une route fermée, ou parce que la pizzeria était à court de pâte et qu’on avait envoyé un employé en chercher ailleurs. Comme elle n’arrivait toujours pas, j’avais envisagé ensuite une panne de voiture (notre Honda avait plus de deux cent mille kilomètres au compteur) – ou un accident – puis, affamé, j’avais mangé des céréales et ensuite je lui en avais voulu de traîner comme ça, m’obligeant à me couper l’appétit. Nous devions regarder ce film que nous aimions sur Turner Classics, et je l’avais regardé, tant pis pour elle, et j’avais laissé pendant de longs laps de temps son existence disparaître de ma conscience : Tueurs de dames – les escrocs qui se font passer pour des musiciens et louent une chambre chez une vieille femme crédule qui finit, toujours aussi crédule, par aller chercher pour eux à la gare une valise contenant soixante mille livres. J’avais ri et gloussé comme la dernière fois que nous l’avions vu ensemble. Nous adorions Alec Guinness. Il n’a jamais su qui était son père et cela ne l’a pas empêché de devenir célèbre.
S’il ne pouvait pas venir vers le sud et passer un moment ici, j’allais essayer d’envoyer une émanation de moi-même vers sa véranda. Marée montante au bout de la passerelle. Et moi seul, avec la lune et les œufs où les petites tortues se développaient aussi vite qu’elles pouvaient dans leur dune protectrice. Avant l’épreuve suivante : casser leurs coquilles et courir sur leurs petites pattes aussi vite qu’elles pourraient à travers une large bande de sable jusqu’à l’abri de l’eau. Certaines y arriveraient, d’autres pas.
Puisque j’envoyais une émanation de moi-même, je pouvais régler le temps et l’espace comme ça me plaisait. Je n’ai pas eu à attendre quarante minutes, j’ai pu immédiatement être devant la clôture, ramper sous elle, grimper les marches de bois pourri jusqu’à la véranda – puis rester en face de l’embrasure.
Ensuite, le cœur cognant contre ma poitrine, je me suis approché de lui dans le noir, cette fois sans m’enfuir.
Tu es revenu , dit une voix, comme parlant sous l’eau. Malgré le ton creux, j’y entends du plaisir. Je vais à sa rencontre, bien qu’il fasse trop sombre pour que j’aperçoive sa silhouette. Je sais sans le voir qu’il est sur le seuil, non plus avachi contre le montant de la porte, mais droit et accueillant. Entre nous le courant passe encore. Je ne le vois pas mais je sens ses bras ouverts. Je m’avance en eux. Il n’y a pas de retour possible.
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