Villa Chagrin
Chapitre 20
Tenir compagnie à ma tante ne m’empêchait pas de penser au garçon-fantôme qui m’attendait à la Villa Chagrin. Que j’aille le voir seulement le matin l’avait-il blessé ? Se demandait-il ce qu’il avait fait de mal, ou était-ce moi qui projetais sur lui des sentiments humains ? Pendant mes conversations de fin d’après-midi avec Tante Charlotte j’avais l’impression de le négliger et de le trahir. Peut-être aurais-je dû maintenant penser à lui comme à l’homme-fantôme. La petite-nièce de Lachicotte m’avait bien pris pour un adulte. (« Qui est cet homme qui nous espionne ? »)
Arrête, me disais-je. Quel individu sain d’esprit mettrait en balance la loyauté qu’il doit à sa tante et celle qu’il croit devoir à un fantôme ? Qu’était après tout la silhouette que j’avais vue dans la lumière éblouissante d’un après-midi ? Comment pouvais-je nouer de tels liens avec quelqu’un qui était mort depuis cinquante ans ? La vérité, c’était que j’éprouvais pour lui le même amour que s’il avait été vivant.
Je suis retourné là-bas et j’ai essayé de tout reprendre depuis le début, comme on tracerait sur une carte le chemin parcouru. Quand avait-elle commencé, cette relation étrange ? Sans doute avec le récit de Tante Charlotte sur la Villa Chagrin – l’histoire de cette maison et celle de ce que ces ruines signifiaient pour ma tante, de ce qu’elles avaient représenté quand, lors de ses premiers jours de liberté sur l’île, elle marchait jusque là-bas. Ces ruines lui avaient rappelé celles de son passé, mais c’était aussi grâce à elles qu’elle était devenue peintre.
Parce que je l’avais entendue dire que ce lieu avait une atmosphère puissante, envoûtante, j’avais tout d’abord été déçu et pensé qu’il aurait mieux valu raser cette vilaine ruine. Puis j’avais rampé sous les fils barbelés, mangé mon sandwich sur la véranda, dormi et rêvé que, debout sur le seuil, l’homme à la peau tannée veillait sur moi. Et ensuite je m’étais réveillé et j’avais eu peur de me retourner vers l’entrée de la maison. J’avais senti une présence dans mon dos et eu l’impression qu’elle n’était pas aussi amicale ou protectrice que celle de l’homme à la peau tannée. Mais je n’avais pas la moindre idée de ce que pouvait bien me vouloir ce qui était derrière moi. Alors j’avais flanché, et je m’étais enfui.
Puis la pluie s’était mise à tomber, j’avais lu les livres des deux femmes de l’île et ressenti de la colère devant le sort réservé au garçon de la Villa Chagrin. Nous avions des points communs, mais lui il était mort et ne pouvait défendre ses droits, ni même contester ou attester les souvenirs que les gens gardaient de lui. Là-dessus, Tante Charlotte avait terminé son grand tableau de la maison McMansion des Steckworth et en fin d’après-midi j’avais marché jusqu’à la Villa Chagrin et je l’avais vu. Ce soir-là, allongé dans le hamac, j’avais regardé la lune se lever et je m’étais concentré afin d’envoyer une émanation de moi-même vers le nord. Alors, sans que je sorte du hamac, je m’étais retrouvé dans ses bras et en extase. À partir de là, je ne pouvais plus rien retracer d’un point de vue extérieur et sensé. Nous étions connectés, il était constamment avec moi.
Je m’étais toujours senti mal à l’aise quand la mère de la famille d’accueil parlait de Jésus qui la suivait dans la maison, se tenant continuellement quelques pas derrière elle, à la limite de son champ de vision. Il est toujours avec moi, disait-elle, même dans les endroits les plus intimes. L’idée de l’endroit précis qu’elle sous-entendait augmentait mon malaise. Mais en quoi mes liens avec le garçon-fantôme étaient-ils moins gênants que sa relation à Jésus ?
Je faisais parfois revivre le psychiatre de Forsterville qui m’avait cuisiné avec tant de patience et de professionnalisme afin de découvrir ce que j’avais ressenti en frappant Siffleur. Je m’imaginais de nouveau assis dans son bureau en train de lui expliquer, cette fois sans rien cacher, ce qui se passait entre le garçon-fantôme et moi. Quelles questions le psychiatre aurait-il posées ? Quel diagnostic aurait-il établi ? Jusque-là, cet exercice ne s’était pas révélé très fructueux. J’entendais le psychiatre demander la première chose que Siffleur aurait demandée : étais-je absolument certain que ce que j’avais vu n’était pas simplement un jeu de lumière ? Puis il aurait peut-être voulu que je lui décrive la façon dont était née cette fascination, ce qui l’avait provoquée, et quand. Il aurait fini par me prescrire des médicaments, « seulement pour quelque temps, pour voir comment ça évolue ».
Lors de notre dernière séance, le psychiatre de Forsterville avait donné à Maman une ordonnance – « Au cas où il en aurait besoin » – mais dès que nous étions sortis de son bureau, Maman avait dit : « Je ne pense pas que ce soit la peine d’acheter ça, n’est-ce pas, Marcus ? » puis elle l’avait déchirée et elle avait jeté les morceaux dans une poubelle. « Là où nous allons, nous recommencerons tout de zéro », avait-elle ajouté d’une voix qu’elle voulait pleine de courage.
Contrairement à Tante Charlotte, Maman n’a jamais dit que c’était à moi de décider de lui révéler pourquoi exactement je m’en étais pris à Siffleur. Je lui avais raconté qu’il avait fait une réflexion sur la façon dont nous vivions. Et je ne le lui avais dit qu’après notre départ de Forsterville. Même ça, je n’en avais pas parlé au psychiatre, car je savais qu’il le lui répéterait.
Je n’ai évidemment jamais avoué à Maman pourquoi Siffleur n’était pas resté déjeuner avec nous. Cela m’aurait obligé à admettre que je lui avais montré la fameuse photo. Quand elle était revenue avec la pizza, j’avais expliqué l’absence de Siffleur par une crise d’asthme et elle avait soupiré : « Oh là là, j’espère que ça n’a pas été déclenché par quelque chose qu’il y a ici. »
Mais jusqu’au soir de sa mort, elle a profité de chaque moment où nous étions proches l’un de l’autre pour pencher la tête d’un air pensif en répétant : « J’aimerais que tu me racontes ce qu’il a dit à propos de la façon dont nous vivions, Marcus. Je suis ta mère, quand même. Et quoi que ça ait pu être, ce ne pouvait pas être aussi affreux que ce que tu crois. »
Oh si, ça l’était.
Le 4 juillet arriva et passa, au grand soulagement de la Patrouille des tortues dont les membres avaient installé des panneaux F E U X D ’ A R T I F I C E I N T E R D I T S sur toute la longueur de la plage et pris des tours de garde par groupes de deux ou trois près des nids où les œufs devaient bientôt éclore et d’où les bébés caouannes partiraient dans leur course pour la survie en direction de la mer. J’étais devenu ami avec le retraité de la Patrouille. Après avoir vu que je descendais souvent vérifier le nid qui se trouvait sous la passerelle de Tante Charlotte, il m’avait donné une carte plastifiée avec son numéro de bipeur afin que je puisse l’appeler à n’importe quelle heure du jour et de la nuit si je remarquais un changement quelconque dans notre dune. (« J’ai toujours mon bipeur sur moi, que je sois sur la plage ou dans le garage en train de réparer ma jeep. ») C’est-à-dire sa bien-aimée Willys MB 1944 à la peinture camouflage, dans laquelle il roulait d’un bout à l’autre de la plage pour surveiller les nids. Il m’avait aussi prêté une torche à infrarouge. Le compte à rebours va bientôt commencer, a-t-il dit avant de m’expliquer comment savoir quand les petites tortues allaient se creuser un chemin jusqu’à la surface et se « déverser » sur le sable, généralement quelques heures après le coucher du soleil. (« L’année dernière, nous avons installé un micro et un ampli à côté du nid. Nous allons encore le faire cette année quand l’éclosion se rapprochera. On entend les petits ramper vers la surface. Ça fait un bruit de crécelle, comme des graviers jetés sur un toit de tôle. La première fois que ces sons amplifiés me sont parvenus, j’ai dû essuyer quelques larmes tant c’était émouvant. ») Ancien professeur de sciences dans un lycée de Columbia, Ed Bolton avait perdu son fils, infirmier militaire héliporté, pendant la guerre du Vietnam. Depuis qu’il avait pris sa retraite, sa femme et lui vivaient dans leur maison de plage. « C’est une de celles comme on n’en faisait qu’autrefois, avec pilotis de briques et assemblages à rainure et languette. Mais nous l’avons modernisée, bien sûr. »
Il connaissait l’histoire de la Villa Chagrin, bien que l’ouragan Hazel fût passé depuis longtemps quand sa famille avait commencé à venir sur l’île, et appartenait au groupe d’insulaires qui auraient souhaité la voir rasée depuis des décennies. (« Il ne faudrait pas attendre qu’une nouvelle tragédie s’y déroule. »)
Je n’étais pas allé à la Villa Chagrin le 4 juillet, qui tombait un dimanche cette année-là. La plage avait été toute la journée envahie de touristes, et je savais par Mr. Bolton que l’extrémité nord de l’île était un lieu de prédilection pour les amateurs de feux d’artifice, dont les préparatifs commençaient tôt le matin. Avec tous ces gens dans le coin, je ne pourrais pas ramper sous les fils barbelés sans être vu. Ce qui pourrait entraîner une démolition immédiate. (« Si un gamin se glisse là-dessous devant tout le monde, il est temps de prendre des mesures de sécurité véritablement efficaces et de faire disparaître ces ruines. ») J’essayais d’imaginer comment le garçon-fantôme réagissait lors de telles occasions. Prenait-il plaisir au spectacle ou allait-il se cacher en lieu sûr, loin du bruit ?
Mais là j’allais trop loin. Imaginer ce qu’il faisait sans moi était exagéré. J’avais désormais plus ou moins accepté que nous fonctionnions en tandem : il dépendait en grande partie de la conscience que j’avais de lui. Puisque les fantômes n’avaient pas de cerveau vivant, tout le travail devait être accompli par la personne vivante. Elle devait accueillir le fantôme afin qu’il vive en elle. Je me rappelais une fois de plus combien il était important pour ma santé mentale de tenir séparés les différents niveaux de réalité.
Le lundi suivant, je ne suis pas allé à la Villa Chagrin car le matin il a plu et l’après-midi Tante Charlotte a décidé de réorganiser son atelier et m’a demandé de l’aider. Elle voulait enlever tout ce qui était punaisé sur son panneau de liège mural, entièrement débarrasser les deux tables à tréteaux et les mettre au milieu de la pièce. « Je vais tenter de nouvelles expériences en position assise. » Quand je lui ai demandé lesquelles, elle a répondu qu’elle préférait ne pas en parler. (« Au cas où ça raterait. Tu vas devoir maîtriser ta curiosité surdéveloppée, Marcus. ») Elle m’a autorisé à épousseter, passer l’aspirateur et changer ses draps, comme je le faisais régulièrement depuis sa chute. Elle a aussi évoqué la nécessité de changer un joint du grand évier où le soir elle nettoyait son matériel après avoir fini de peindre. Mais après m’avoir félicité de mon ménage, elle a annoncé d’une voix cordiale quoique sans réplique que je ne devais plus entrer dans son atelier jusqu’à ce qu’elle m’y invite.
« Je vais peut-être aller dans le garage et finir de vider les cartons », ai-je dit, désireux de rester dans ses bonnes grâces. Sa remarque sur ma « curiosité surdéveloppée » n’était pas exactement un compliment. « Et il faut que moi aussi je réorganise ma chambre.
— Bonne idée », a-t-elle dit.
Le carton que j’ai ouvert contenait notre « linge », des serviettes et des draps si usés qu’ils sont directement allés dans le sac-poubelle noir. Sous eux, j’ai trouvé les manuels de préparation à l’équivalence du diplôme de fin d’études de Maman. Je me suis mis à les feuilleter, essayant au passage de répondre à une question ou une autre, jusqu’à ce que je me retrouve aspiré par les souvenirs pas très heureux de nos dernières années ensemble, auxquels je n’avais pas pensé depuis mon arrivée chez Tante Charlotte. Des conversations que nous avions eues Maman et moi et qui me faisaient frémir de honte, des exemples humiliants de notre « compression », comme disait Maman en se forçant à plaisanter.
Quand la menuiserie a fait faillite et que Maman a perdu son emploi, elle a plus que jamais tourné ses espoirs vers d’éventuelles études. (« C’est maintenant ou jamais, Marcus. Tu dois me soutenir, et me forcer à travailler, même quand je suis fatiguée. ») Souvent le soir je l’interrogeais manuel en main, et elle me répondait allongée sur le sol les jambes relevées sur le mur afin de soulager ses chevilles enflées. Il fallait d’abord lire un extrait de livre « à comprendre » puis répondre à un questionnaire à choix multiple. (« Qui a aidé la mère d’Oliver Twist à accoucher ? A. Deux grands-mères, B. Deux médecins, C. Deux infirmières, D. Une femme légèrement ivre et le chirurgien d’un hospice paroissial. ») « Trop facile, a dit Maman couchée par terre. Presque insultant. » Et j’étais d’accord avec elle. Après avoir lu l’extrait, n’importe quel abruti aurait su que c’était D. Nous procédions de la façon suivante : elle lisait en silence les textes concernant une matière particulière, lecture et écriture, maths, sciences ou sciences sociales, en cachant les questions et les réponses avec un morceau de papier. Puis elle s’allongeait les jambes en l’air pendant que je l’interrogeais. (« Le chômage a maintenant des effets moins graves que dans les années 1930. Pourquoi ? ») Et quand elle se trompait, je devais cocher la bonne réponse afin qu’elle puisse y revenir dans ses révisions. (« J’aurais dû le savoir ! Parce qu’il n’y avait pas d’aides sociales compensatoires ! Alors que c’est justement ce qui nous permet de ne pas sombrer, toi et moi ! Comment ai-je pu oublier ça ? »)
À son expression préoccupée, j’ai senti pendant le dîner que Tante Charlotte s’était lancée dans l’expérience qui me valait d’être banni de l’atelier. Mais après avoir trouvé les manuels de Maman, j’étais plongé dans mes propres préoccupations. Ces manuels avaient été offerts à Maman par son professeur de cours du soir de Forsterville. C’étaient des ouvrages d’occasion mais il savait qu’elle ne pouvait pas se permettre d’en acheter des neufs. (« Un merveilleux professeur, dévoué à ses élèves. Il avait enseigné le latin et le grec dans une école privée voisine, puis, dégoûté, il avait démissionné. Il disait qu’il serait toujours du côté de ceux qui luttent plutôt que des nantis. Mais il est tombé malade et il est mort.
— De quoi ?
— Il ne prenait pas soin de lui. Il avait des habitudes autodestructrices et personne n’était là pour l’aider à y renoncer. Quel gâchis. Ensuite les cours ont été transférés dans un autre local à la demande de la nouvelle professeure – condition sine qua non de sa présence. J’ai continué quelque temps malgré les trajets, quarante-cinq minutes dans chaque sens. Mais on voyait bien que cette femme n’y mettait aucun cœur. Elle n’était là que pour l’argent. Et n’avait pas d’estime pour nous. Elle faisait partie de ces gens qui se battent pour grimper à l’échelle puis méprisent ceux qui tentent eux aussi d’y monter. J’ai fini par ne plus y croire et décidé de me débrouiller seule. J’avais un bon travail à l’usine Forster, et tous les avantages sociaux. Puis tu es arrivé. Que pouvais-je demander de plus ? »)
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