Villa Chagrin

Gail Godwin · Chapitre 12 sur 43

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Villa Chagrin

Chapitre 12

 

Des coups ininterrompus à la porte m’ont tiré d’un sommeil si profond que je ne me rappelais ni où j’étais ni qui j’étais. Le bruit des vagues m’a ramené sur l’île de Tante Charlotte, puis je me suis souvenu que Maman était morte et qu’un autre accident avait eu lieu plus récemment. C’était le matin et bien qu’il n’y ait dans ma mémoire aucune trace du moment où j’étais rentré dans ma chambre, de toute évidence j’avais abandonné le hamac, mis mon pyjama et je m’étais glissé dans le lit.

Je ne me suis souvenu de la chute de Tante Charlotte qu’en ouvrant à un étranger, un homme âgé, bâti comme un poids coq décati, aux cheveux blancs hirsutes et à la barbe naissante, blanche elle aussi, partout sur son visage. Mais ses vêtements étaient impeccables : chemise à manches courtes et petits carreaux rouges et blancs fraîchement repassée, pantalon de treillis à pli encore visible, chaussettes blanches et chaussures de bateau.

« Bonjour, Marcus, a-t-il dit, bien que je n’aie entendu qu’un vague ’jour Ma-a-kus . Je suis Lachicotte Hayes, un ami de ta Tante Charlotte. Elle m’a demandé de venir voir si tout allait bien. Je peux entrer ? »

Je n’avais pas encore retrouvé ma voix, alors je me suis écarté pour lui montrer qu’il était le bienvenu.

« Commençons par le plus important, a-t-il dit (impo’tan-ant). Ta tante n’a rien de grave, elle va s’en sortir avec le bras dans une attelle mais elle est très contrariée de ne pas pouvoir peindre pendant un petit moment – son poignet n’est pas cassé, elle n’a qu’une entorse. Ils la laisseront bientôt sortir et je la ramènerai ici.

— Et sa cheville ?

— Cassée. Fracture du péroné. Jambe dans le plâtre, ce qui pose un autre problème. Elle ne peut pas se servir de béquilles avec un seul bras et doit choisir entre le déambulateur et le fauteuil roulant. Je lui ai dit que moi, je choisirais le fauteuil, mais je sais qu’elle préférera sautiller sur un pied afin de garder un certain contrôle de la situation. Tu as pris ton petit déjeuner ?

— Je viens de me lever.

— Et je t’ai réveillé. Puis-je me faire pardonner en te préparant à manger ? Je cuisine bien. Ma troisième femme disait qu’elle m’avait épousé pour ça. »

Ils ont tous les deux été mariés trois fois, ai-je alors pensé. Est-ce qu’ils avaient couché ensemble ? C’était difficile à imaginer, quand les gens étaient si vieux. Comme il me semblait poli de répondre quelque chose, je lui ai demandé s’il était encore marié à sa troisième femme, ce qui l’a fait rire, et découvrir deux rangées de petites dents brunâtres.

« Oh il y a longtemps qu’elle en a eu assez de moi. Désormais, je m’inspire plutôt de la vie de ta Tante Charlotte, quoique je sois un brin plus sociable qu’elle. Alors, de quoi as-tu envie ? »

Comme la porte d’entrée donnait directement sur la cuisine, il était déjà en route vers le réfrigérateur. « Hum, a-t-il dit après en avoir examiné le contenu. Pas d’œufs, pas de bacon, pas de beurre ( beu-eu-eur’). Qu’est-ce que vous mangez le matin ?

— Nous ne prenons pas le petit déjeuner ensemble. En général elle se contente d’une banane et se fait chauffer un café au micro-ondes au milieu de la matinée.

— Je vois que rien n’a changé ici, si ce n’est qu’avant, il n’y avait pas de micro-ondes. Et toi ?

— Un bol de céréales et un verre de lait. Ça m’ira très bien.

— Bon (en se grattant la tête)… Si ça te va. Je vais t’accompagner avec une tasse de thé. » Il a ouvert un placard au-dessus de l’évier. « Il y avait une boîte de bon thé ici, celui du couronnement de la reine Élisabeth…

— Rouge avec un lion et une licorne dessus ?

— Oui, c’est celle-là.

— Elle est dans l’atelier. Remplie de pinceaux.

— Oh, c’est tellement… » Il s’est arrêté au milieu de sa phrase, a tâtonné dans les étagères supérieures et saisi un récipient en plastique plein de sachets de thé. « Au moins elle a gardé mon Typhoo. »

Et ainsi je me suis assis en face de Lachicotte, comme il m’a demandé de l’appeler. C’était la première fois depuis mon arrivée ici que je prenais le petit déjeuner en compagnie de quelqu’un. Il a mis un peu de lait dans sa tasse et, après avoir vainement tenté de plonger une cuillère dans la substance dure comme de la pierre du sucrier de Tante Charlotte, il s’est rabattu sur les édulcorants.

« J’ai été chargé d’aller avec toi acheter un vélo, a-t-il dit. Je connais un endroit.

— Maintenant ?

— Bien sûr. Il n’est que neuf heures et demie. Nous ne pouvons pas aller la chercher avant midi, après la visite du médecin. Si tu ne tiens pas absolument à en avoir un neuf, ils ont dans cet endroit quelques magnifiques modèles de collection. En ce qui concerne les voitures, j’ai un faible pour les modèles anciens mais là, c’est à toi de décider.

— Est-ce que ce n’est pas un peu indélicat ?

— Tu peux répéter ?

— Je veux dire aller acheter un vélo le jour où elle rentre à la maison avec deux plâtres.

— C’est très gentil de ta part, Marcus, mais plus vite nous te trouverons un moyen de locomotion, mieux ce sera pour elle. Elle ne va pas pouvoir conduire avant un moment. Tu feras les courses, tu achèteras à manger. On va te trouver un grand panier que nous fixerons à l’arrière, et il te faudra un casque. Jusqu’à ce qu’elle m’appelle de l’hôpital hier soir, je ne savais pas que quelqu’un vivait avec elle. Je lui ai proposé de venir ici tout de suite, mais elle a dit que tu étais un garçon très mûr, que tu avais fermé tous les verrous et que tout irait bien. Nous ne gardons le contact que de façon irrégulière, ta tante et moi, mais elle sait qu’elle peut toujours compter sur moi. Et vice versa. »

Je n’avais jamais vu une voiture comme celle qui nous attendait devant la maison de Tante Charlotte. D’un blanc crémeux éblouissant, au toit descendant en longue pente vers l’arrière, et avec un majestueux capot avant couronné d’ailes argentées. Les garnitures étaient en cuir couleur chamois, le tableau de bord en bois brillant, et le volant du mauvais côté.

« Ça sent bon. » C’est tout ce que j’ai trouvé à dire en m’asseyant sur le siège passager.

« C’est le produit pour le cuir dont je me sers. Ils devraient en faire un after-shave. Cette Bentley Sports Saloon 1954 a été construite en Angleterre, voilà pourquoi son volant est à droite. Tu aurais dû la voir quand elle est arrivée au garage, on en aurait pleuré. Restaurer ces beautés est ma passion, comme la peinture pour ta Tante Charlotte. J’adore cette voiture. Prions Dieu que personne ne m’en fasse une offre que je ne pourrais pas refuser. Attache ta ceinture. Il a fallu que j’en installe pour pouvoir rouler. Quand j’avais ton âge, Marcus, personne ne rêvait de ceintures dans les autos. Pour nous, ça ne concernait que les avions. » Il a mis le contact et démarré. Le bruit du moteur était un murmure obéissant, discret.

Tandis que nous passions le pont, il a dit : « Je suis vraiment désolé pour ta mère (mè-èr’), Charlotte m’en a parlé. Mais ta tante est quelqu’un de bien. Tu peux avoir confiance en elle. Ce qui ne signifie pas qu’elle ne peut pas être parfois agaçante. Nous avons tous nos travers. Je l’énervais souvent moi aussi.

— Comment, si ce n’est pas indiscret ?

— Elle disait que je voulais réparer les gens comme je le fais avec les voitures. Et je la titillais à propos de… certaines de ses habitudes. Comme ne jamais décrocher le téléphone. Et d’autres choses. Tu as hâte de retrouver le collège ?

— Oui et non.

— Oui en quoi ?

— Eh bien, j’aime vraiment étudier, apprendre. Me faire des amis est plus difficile. J’avais un meilleur ami dans mon ancienne école, mais Maman et moi avons dû déménager et ensuite je n’en ai jamais eu d’autre.

— En quelle classe entres-tu ?

— En quatrième. J’ai sauté une année.

— Tu vas aimer notre collège. La fille de ma deuxième femme y est allée. Elle adorait. Les enfants sont accueillants. Ça a dû être dur de devoir t’éloigner de ton meilleur ami, mais à mon avis il y en a déjà un qui t’attend sans que tu le saches.

— Ce qui s’est passé, c’est que Maman travaillait dans une usine de meubles en Caroline du Nord. Puis nous sommes partis dans les montagnes et elle est entrée dans une petite entreprise qui fabriquait des meubles sur commande. Nous avions besoin de changer d’air. » C’était l’histoire que Maman et moi avions mise au point, et quand je l’ai racontée à Lachicotte Hayes, elle m’a semblé vraiment crédible.

« J’ai toujours eu un faible pour la montagne, a-t-il dit.

— Maman avait l’intention de reprendre ses études dès que j’aurais été assez grand pour me débrouiller seul, puis de passer un examen d’équivalence afin d’entrer à l’université. Elle voulait devenir quelqu’un. »

Lachicotte Hayes a pris le temps de réfléchir. « Je crois qu’elle était déjà quelqu’un pour t’avoir élevé aussi bien qu’elle l’a fait. »

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