Villa Chagrin

Gail Godwin · Chapitre 19 sur 43

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Villa Chagrin

Chapitre 19

 

 

L’humeur de Tante Charlotte changea de nouveau quand elle entama sa convalescence prolongée. Curieusement, elle avait été plus contrariée et abattue quand elle ne devait affronter que quelques semaines le poignet immobilisé et pourrait ensuite se remettre à peindre. Elle semblait maintenant s’enfoncer dans une indifférence passive, passait des heures sur la véranda à regarder la mer, le bras droit enserré dans un plâtre bien plus impressionnant que le précédent, posé sur le bord du fauteuil, le pied gauche toujours dans le même plâtre, sur un tabouret devant elle. Je m’étais senti plus à l’aise avec la Tante Charlotte combative d’autrefois.

Elle passait maintenant moins de temps enfermée dans son atelier chambre à coucher. Et pendant un moment, j’ai eu moins de bouteilles de vin rouge à déboucher. Après l’opération, comme elle souffrait, elle condescendit à prendre le Percocet que le médecin lui avait prescrit. Peut-être cela affaiblissait-il son envie d’alcool, ou peut-être prenait-elle simplement au sérieux l’avertissement imprimé sur le flacon à propos des mélanges d’opiacés et d’alcool. Après avoir déclaré l’horreur que lui inspirait l’idée de devenir « accro », elle m’avait demandé de garder ses antidouleurs dans ma chambre et de les lui donner quand il le fallait.

L’idée avancée par Lachicotte que moi aussi je m’occupais d’elle faisait son chemin dans mon esprit et j’oscillais entre la fierté qu’une telle responsabilité faisait naître en moi et le ressentiment provoqué par les contraintes que cela imposait.

Je regrettais plus que tout d’avoir à sacrifier ma promenade à vélo de fin d’après-midi vers la pointe nord de l’île. Mais Tante Charlotte semblait particulièrement apprécier ma compagnie à ces heures-là. Bien entendu, je continuais de me rendre fidèlement chaque matin pendant qu’elle dormait à la Villa Chagrin, par la route ou la plage, cela dépendait de la marée, mais ces visites étaient devenues improductives. La sensation que le garçon-fantôme se tenait quelque part derrière moi avait disparu. Il était peut-être là, à l’intérieur, mais ne se manifestait plus jamais, pas même comme un spectateur invisible. J’avais l’impression d’être puni de ne plus lui accorder toute mon attention. Désormais, lorsque je m’adressais à lui, dos à la porte, j’étais plus que jamais le garçon fou qui parlait tout seul sur la plus haute marche d’une villa en ruine.

Après avoir reçu ma carte de bibliothèque, j’y étais retourné plusieurs fois à vélo. Je revenais à la maison les sacoches pleines de livres prometteurs, qui répondaient ou non à mes attentes. J’ai essayé Le Comte de Monte-Cristo, que j’avais commencé à Jewel mais que j’avais été obligé de rendre car un autre élève l’attendait. Et là il a suffi que je l’ouvre pour me sentir envahi de tristesse et l’estomac retourné, alors je l’ai rapporté. Puis je me suis lancé dans Fahrenheit 451 de Ray Bradbury et je l’ai lu d’un trait. Bradbury me rappelait toujours Siffleur, qui me l’avait fait connaître. J’avais aussi mis quelques espoirs dans un gros recueil de nouvelles d’épouvante mais je me suis vite aperçu que j’en avais déjà lu un bon nombre.

Je suis rentré un jour à la maison avec trois livres d’art pour Tante Charlotte. J’avais choisi celui qui concernait la peinture anglaise de paysage, et je m’étais assuré que Constable y figurait. Mrs. Daniels, la bibliothécaire, m’avait recommandé les autres : l’œuvre de Paul Klee en deux volumes réunis dans un coffret. « Ta Tante Charlotte y trouvera peut-être de l’inspiration en attendant d’être complètement remise. C’est un travail très ludique et qui ne manque pas de profondeur philosophique. Normalement nous ne laissons pas cet ouvrage sortir, mais comme il s’agit de Charlotte Lee… » Tante Charlotte était très touchée. Elle a voulu que je les mette dans son atelier. Ce qu’elle en a fait ensuite, je n’en ai rien su. On ne demande pas à quelqu’un si son cadeau lui plaît. Quand il a fallu les rendre, elle a dit que j’étais un garçon attentionné, que Klee pouvait se révéler très drôle et qu’elle avait eu plaisir à retrouver tous ses amis anglais réunis dans les mêmes pages.

L’heure où les pélicans rentraient chez eux en file indienne après leur journée de pêche était celle où elle se montrait au summum de sa sociabilité. Elle semblait apprécier chacune de mes paroles.

« Allez, Marcus, raconte-moi tout », demandait-elle en contemplant l’océan sans se tourner vers moi, ce qui me permettait de parler plus librement. Cela me rappelait combien, dans mon ancienne vie, alors que Maman et moi nous nous étions installés dans les montagnes où nous ne connaissions personne, j’avais rêvé d’avoir quelqu’un à qui « tout raconter ». Maman rentrait la plupart du temps épuisée de son travail et ne pouvait rien faire de plus que s’enquérir de la journée que j’avais passée par simple acquit de conscience. Tante Charlotte, parce qu’elle restait face à la mer comme prête à accepter tout ce qui me traverserait l’esprit, était l’auditrice idéale. Comme le garçon-fantôme, et comme Siffleur avant lui, Tante Charlotte tendait l’oreille à toute bonne « histoire vraie ». Et comme cela s’était passé avec eux, je sentais son intérêt grandir dès que j’étais sur la bonne voie. Elle apprécia le récit que je lui fis de ma première visite à la bibliothèque.

« Je suis désolée que tu n’aies rien trouvé de plus, a-t-elle dit quand je me suis plaint de n’avoir tiré que quelques renseignements mineurs des microfilms et du magazine du cinquantième anniversaire de Hazel. Je sais que tu espérais découvrir quelque chose sur cette famille, et surtout sur ce garçon. Je peux comprendre pourquoi il te captive ainsi. »

C’est là que j’ai failli lui parler du fantôme. Je ne crois pas que je le lui aurais dit, mais j’étais plus tenté que je ne l’avais jamais été de raconter à Maman comment j’avais montré la photo interdite à Siffleur et pourquoi le lendemain je l’avais frappé comme ça. J’avais appris de mes séances chez le psychiatre que je devais garder pour moi certaines expériences – et peut-être à jamais. Aussi ai-je simplement dit à Tante Charlotte que ce que je ne supportais pas, c’était que toute une famille puisse être totalement effacée de l’histoire humaine. Elle a répondu que des milliards de gens avaient subi un tel destin et que des milliards d’autres le subiraient encore. (« Enfin, si nous ne détruisons pas cette planète avant. ») Elle semblait satisfaite à l’idée d’une telle perspective.

L’intermède peinture au doigt de ma première visite à la bibliothèque la fit pouffer de rire. Elle voulut que je lui répète comment j’avais cru que Lachicotte avait peint une montagne puis une bête blanche jusqu’à ce qu’il m’explique qu’il s’agissait d’un portrait d’adieu de sa Bentley. Puis elle a demandé ce que je pensais des roses jaunes d’Althea. Je lui ai dit qu’elle les aurait qualifiées de petit tableau habile, comme celui de la Villa Chagrin à l’origine de sa vocation de peintre.

« Vraiment ?

— Eh bien, je n’ai jamais vu ce qu’avait fait cette femme, mais le bouquet d’Althea était le genre de trucs qu’on peut avoir envie d’encadrer, ou tout au moins de coller au mur, surtout quand on connaît l’auteur. Les fleurs étaient constituées de gros… je ne connais pas le terme qui correspond à ça, de reliefs de matière colorée qui révélaient les gestes de l’artiste.

— Je crois que tu parles d’empâtement. Il y avait de l’épaisseur ?

— Oui, et ça formait des petites volutes de peinture pincée entre ses doigts.

— Empâtement ou coup de pinceau. “Travail au doigt”, en l’occurrence. Tu décris très bien les tableaux, Marcus.

— Elle a dit à Lachicotte qu’elle ne s’était pas amusée comme ça depuis des années. Que les adultes avaient oublié comment jouer. C’est pour ça qu’il lui a acheté cette boîte de couleurs le jour de ton opération.

— De quel genre de peinture s’agissait-il ?

— À base d’eau, je crois. Mais pas comme la peinture au doigt pour les enfants.

— “À base d’eau” ouvre des tas de possibilités. Et ils portaient tous des gants ?

— Oui, tu sais ceux qui sont en latex, très fins. Ceux des enfants étaient à leur taille.

— Je comprends qu’on en utilise dans une salle remplie de gamins de maternelle, mais j’aurais tendance à croire que ça affaiblit la perception tactile. Je ne sais pas. Je n’ai jamais peint au doigt. »

Lors de nos conversations d’après-midi sur la véranda, Tante Charlotte a déterré certains éléments de mon histoire qu’elle ne connaissait pas encore. Je lui ai volontairement fourni une partie d’entre eux. D’autres m’ont échappé sans que je puisse les retenir. Étant donné qu’en ce qui concernait mon père j’avais déjà lâché le morceau à Lachicotte, j’ai pensé que je pouvais tout aussi bien admettre devant ma seule parente que je n’avais aucune idée de qui il était. J’avais vidé d’autres cartons de mon ancienne vie. Qu’une si grande partie de ce qu’ils contenaient, des objets que Maman et moi avions aimés ou dont nous avions eu besoin – ou que nous avions même été fiers de posséder –, aille directement dans les sacs de plastique noir me rendait de plus en plus triste. J’ai montré à Tante Charlotte la petite photo au cadre argenté qui avait mis fin à mon amitié avec Siffleur. Comme Siffleur, elle l’a retournée et l’a secouée.

« Et si on la sortait de son cadre ? » a-t-elle proposé, et je me suis demandé pourquoi je n’y avais jamais pensé. Elle me l’a tendue et tout en relevant les quatre clips métalliques qui la maintenaient en place, je me suis laissé aller à imaginer que sur son envers il y aurait un nom. Mais elle s’avéra une reproduction sur papier glacé découpée dans un livre, très probablement un album de promotion a dit Tante Charlotte, car il y avait de l’autre côté la photo d’un autre homme qui prenait la même pose.

« Eh ben voilà, ai-je murmuré, furieux.

— Qu’est-ce que tu veux dire par “Eh ben voilà” ?

— Je ne saurai jamais qui était mon père car il n’y a plus personne pour me le dire.

— En tout cas, il était joli garçon, a-t-elle dit. Il a les mêmes yeux écartés que toi, les mêmes sourcils perplexes. Et je vois une ressemblance certaine entre l’expression de sa bouche et la tienne quand quelque chose te contrarie.

— Tu connais Alec Guinness ?

— Pas personnellement mais je sais qui il est, a dit Tante Charlotte en retrouvant à mon grand soulagement sa sécheresse de ton habituelle.

— À lui non plus sa mère n’a jamais dit qui était son père. Elle est morte en emportant son secret et il ne l’a jamais découvert. Il l’a écrit dans son autobiographie. Maman disait que cette photo avait été prise avant qu’elle rencontre mon père, quand il était beaucoup plus jeune.

— Donc vous avez parlé de lui.

— Pas beaucoup. Elle disait qu’il aurait été fier de moi s’il avait vécu assez longtemps pour me connaître et que j’aurais été fier de lui. Mais elle voulait attendre que je sois un peu plus grand pour m’en raconter plus. Si je porte le nom de Mr. Harshaw, c’est parce qu’à l’usine les gens se souvenaient de lui, mais à l’époque ils n’étaient plus ensemble. Maman racontait qu’ils avaient essayé de se réconcilier, que ça n’avait pas marché et que j’étais le résultat de cette tentative. Mr. Forster, le patron de l’usine, était un de ces… comment qualifie-t-on quelqu’un qui possède une affaire mais veut que ses employés aient l’air de former une seule et grande famille ?

— Paternaliste, peut-être ? Je vois ce que tu veux dire.

— Quelqu’un a dit un jour à Maman que Mr. Forster était un patriarche en habits de socialiste. Je crois que c’était une plaisanterie, mais je n’en suis pas sûr.

— Une remarque insolente, quoi qu’il en soit.

— Mais Maman aimait la façon dont Mr. Forster veillait sur ses employés. Il y avait même une crèche gratuite pour que les ouvriers puissent aller voir leurs bébés à l’heure du déjeuner. Elle disait que, bien avant d’envisager ma venue au monde, elle pensait qu’il serait drôlement agréable d’avoir un petit être cher avec qui passer ce moment de la journée.

— Est-ce que Mr. Harshaw et elle ont jamais voulu avoir des enfants ? Ils ont été mariés longtemps, non ?

— Elle s’est enfuie avec lui quand elle avait seize ans et elle en avait vingt-six quand elle s’est retrouvée seule. Dix ans, donc. Il était beaucoup plus vieux qu’elle et avait déjà été marié. Mais avec sa première femme non plus il n’a pas eu d’enfants, alors peut-être qu’il ne pouvait pas en avoir. Maman et lui ont décidé de se séparer parce qu’il en avait marre de faire ce qu’il appelait “le joli travail”. Il voulait retrouver les fûts de bois et acheter une scierie. Le plus triste, c’est qu’il l’a achetée et qu’il a été écrasé par un tronc d’arbre qui est tombé d’un de ses camions. Mais Maman aimait l’usine de Forster. Quand elle est passée chef du service des finitions, son salaire n’a pas été tellement augmenté, pourtant elle s’est sentie valorisée. Et même quand on a été obligés de partir, Mr. Forster lui a donné une lettre de recommandation pour un fabricant de meubles qu’il connaissait dans les montagnes et c’est pour ça qu’on est allés là-bas. Mais il a fait faillite et Maman a dû chercher d’autres boulots.

— Est-ce que tu m’as déjà raconté pourquoi elle a dû partir de chez Forster ?

— C’était de ma faute. J’ai frappé un camarade de classe jusqu’à ce qu’il arrête de respirer, et il a presque perdu un œil. C’était mon meilleur ami. Et le petit-fils de Mr. Forster. Sa famille avait fondé la ville et y dirigeait presque tout. La ville elle-même s’appelait Forsterville.

— Ça ne te ressemble pas, Marcus. Mais qu’est-ce qu’il pouvait avoir fait pour que tu te mettes dans cet état ?

— Il a dit un truc vraiment horrible et il paraît que je suis devenu fou.

— Quelle histoire ! a dit Tante Charlotte, la main gauche sur le cœur.

— Ensuite j’ai été obligé d’aller chez un psychiatre puis quand les séances ont pris fin nous avons fait nos bagages, tout mis dans la voiture, et nous sommes partis dans les montagnes commencer une nouvelle vie.

— En tout cas, Marcus, si tu as un jour envie de m’en dire plus à ce sujet, je serai là. Et si tu ne le désires pas, c’est bien aussi. » Elle a repositionné sa jambe plâtrée sur le tabouret en face d’elle. « Je suis désolée que tu n’aies pas pu apprendre qui était ton père avant la mort de ta mère. Mais d’après le peu que tu m’as dit, il semble évident qu’il t’aurait aimé et qu’il aurait été fier de toi. Et regarde, moi je savais qui était mon père, et ça ne m’a pas vraiment aidée. C’était le mal incarné.

— Comment peut-on savoir que son père est le mal incarné ?

— Sur le moment, tu n’en as pas conscience. Ce n’est que plus tard, quand tu es sauvé et que tu regardes en arrière. Sur le moment tu as des doutes, c’est tout, juste l’impression que quelque chose cloche. Puis tu finis par te rendre compte que ce qui se passe est mal. Mais tu y participes. Et tu ne peux rien changer parce que tu es un enfant et que tu n’as aucun point de comparaison avec ce que vivent les autres. Tu dois avant tout continuer à survivre dans la seule vie que tu connaisses. »

Pendant nos conversations de fin d’après-midi sur la véranda, elle n’avait évoqué son passé en termes précis que sous forme d’anecdotes sarcastiques à propos de ses bons à rien de maris et de détails plus précis sur les emplois qu’elle avait occupés autrefois. Maman et elle auraient eu beaucoup à se dire. Tante Charlotte avait travaillé comme magasinière dans un Home Depot (« J’adorais me balader entre les étagères dans mon chariot élévateur »), préparé des cocktails dans un bar, joué les hôtesses dans un restaurant Howard Johnson’s, été secrétaire dans une entreprise de pompes funèbres (j’ai aussi maquillé les macchabées, officieusement, bien sûr) et la « Jill » de « Jack et Jill à votre service » (ménage, jardinage, assistance à domicile et gardiennage de chiens), son troisième mari servant de titulaire et de « Jack » inefficace dans une affaire commune de courte durée. « Nous vivions la plupart du temps dans la précarité.

— Je ne voudrais pas être indiscret, mais comment as-tu fait pour acheter cette maison ?

— J’ai gagné à la loterie. Mais oui, vraiment. J’ai même gagné deux fois. J’achetais toutes les semaines un de ces tickets à gratter bon marché. Je n’y manquais jamais, chaque semaine, vrai de vrai. La première fois j’ai gagné trente-cinq dollars, la deuxième dix mille. Juste assez pour quitter la Virginie-Occidentale et acheter un cabanon de plage en Caroline du Sud.

— Et ton mari ? Il n’a pas réclamé sa part ?

— Heureusement nous étions déjà divorcés, sinon il aurait tout empoché. Quand j’ai ramassé le magot, j’étais serveuse dans un bar de nuit et ravie d’être enfin libre. Tu ne peux pas imaginer à quel point.

— Et ça a été le début de ta vie solitaire ?

— Oui, c’est vrai. Tu es un chouette interlocuteur, Marcus. Tu écoutes et remets les événements dans l’ordre. »

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