Villa Chagrin
Chapitre 3
« Va jusque là-bas, tu comprendras », avait dit Tante Charlotte, et j’avais le reste de l’après-midi devant moi pour le faire. Je me suis tartiné de crème solaire, je suis parti sur la passerelle de bois branlante qui reliait la maison à la plage au-dessus des dunes, j’ai descendu ses marches et avant de me diriger vers le nord je me suis arrêté pour l’inspection rituelle de « notre » site d’incubation délimité par des cordes et marqué d’un grand panneau rouge en forme de losange. Z O N E D ’ I N C U B A T I O N D E T O R T U E C A O U A N N E . Œ U F S , P E T I T S , A D U L T E S E T C A R C A S S E S S O N T P R O T É G É S P A R L E S L O I S F É D É R A L E S E T N A T I O N A L E S .
Les œufs enterrés dans notre dune avaient déjà survécu à leur première catastrophe. À la mi-mai, juste avant mon arrivée, les gens qui louaient la maison voisine avaient, après avoir joué au badminton, oublié d’aplanir le sable et cette nuit-là une mère tortue avait pris une bosse pour une dune, avait pondu et s’en était allée. Les patrouilleurs avaient dû tout déterrer, une « couvée » de cent dix œufs qu’ils avaient tendrement transférés dans des seaux remplis de sable humide et enterrés à nouveau dans un endroit approprié. Ils savaient comment vivait Tante Charlotte, ils pouvaient avoir confiance, les limites ne seraient pas dépassées.
J’ai gardé mes baskets, mes marches sur la plage m’avaient appris qu’on avance mieux sur le sable avec des semelles en caoutchouc. Tante Charlotte n’avait pas précisé à quelle distance se trouvait l’extrémité nord de l’île, mais elle n’aurait probablement pas dit que je pouvais y aller si elle avait trouvé que c’était trop loin.
Avant de vivre avec elle je n’avais jamais vu la mer. Maman et moi avions d’abord vécu dans les plaines de Caroline du Nord, loin de la côte. Puis, quand elle avait dû arrêter de travailler à l’usine de meubles, nous étions partis vers l’ouest, dans les montagnes, encore plus loin à l’intérieur des terres. J’étais assez bon nageur en piscine, mais l’océan me mettait mal à l’aise. Après avoir été emporté une vingtaine de fois par les rouleaux, eu de l’eau dans le nez et du sable dans les yeux, j’ai remis à plus tard l’envie de maîtriser les vagues et préféré me promener le long de la plage. J’avais quelque chose de nouveau à découvrir chaque jour, des comparaisons à établir, des conclusions à tirer. Tout ce que je rencontrais semblait m’envoyer un message ou un autre. Bon ou moins bon. Les motifs tracés par l’eau quand elle se retirait se redessinaient encore et encore, différents chaque fois, et continueraient de le faire quand je serais mort. Les pélicans majestueux volaient en ligne vers leur destination, tandis que les mouettes folâtraient dans un sens et dans l’autre, s’appelaient de leurs cris aigus puis se détournaient. Quand la marée descendait, comme elle commençait à le faire alors, elle laissait derrière elle des créatures aux coquilles minuscules qui essayaient désespérément de s’enfoncer dans le sable avant que les oiseaux ne les attrapent. Certaines y arrivaient, d’autres non. Et comme si cela ne suffisait pas, tous les oiseaux que je voyais et tous les crabes qui sortaient la nuit étaient programmés pour engloutir les bébés tortues caouannes sans défense quand, à la mi-juillet, une fois leurs œufs éclos, ils couraient vers la mer aussi vite que possible.
Je savais pourquoi la marée monte et descend, ça faisait partie du programme de sciences de cinquième. Je savais aussi que nous sommes composés de soixante-dix-huit pour cent d’eau à la naissance, bien que ce ne soit plus que soixante pour cent lorsque nous vieillissons. Nos cerveaux, cependant, comprennent toujours quatre-vingts pour cent d’eau, et leur partie la plus ancienne se souvient que lorsque nous avons été formés, il y a de nombreux millénaires, nous avons nagé avant de ramper ou de marcher. Même encore aujourd’hui, nous commençons par vivre immergés dans les eaux du ventre maternel.
Des enfants poussaient en jouant dans les petites vagues des cris de peur exagérés tandis que les mères veillaient non loin. Il y en avait une qui était assise près du bord sur une chaise basse. Elle portait un chapeau de paille et des lunettes de soleil démesurées. Son enfant, d’environ trois ans, apportait précautionneusement un seau pour lui arroser les pieds. Le temps qu’il arrive, la mer avait tout renversé et il a retourné un seau vide au-dessus des orteils aux ongles vernis de sa mère. Et je l’ai vue lever les sourcils vers lui derrière ses lunettes de soleil démesurées. Sa bouche brillante de gloss a souri à son fils, un sourire ironique très spécial, qui ne concernait qu’eux deux. Je te souhaite bonne chance pour la prochaine fois, semblait-elle dire. En attendant, je reste là. Il passait entre eux un courant rassurant qui m’a déchiré le cœur.
Des boîtes à ordures jaunes étaient placées à intervalles réguliers tout au long de la plage, là où les herbes et les dunes commençaient. Jusque-là, je n’avais pas encore dépassé la quatrième poubelle après la maison de Tante Charlotte. Elles s’alignaient devant moi, rendues de plus en plus petites par la perspective, vers l’extrémité nord de l’île, où je ne pouvais plus les compter.
Mais ce jour-là, avant même que j’atteigne la troisième poubelle, quelque chose d’horrible est arrivé. J’étais comme sens dessus dessous. Tout est devenu si terrifiant que ça m’a arrêté en chemin. Mon cœur battait à cent à l’heure et pire, je me suis rendu compte que je ne savais plus marcher. Je me suis retrouvé assis dans le sable – ça avait dû être brutal, car j’avais mal aux fesses. Un couple en maillot de bain est passé et l’homme m’a salué d’un signe de main viril. Après lui avoir répondu d’un geste, j’ai vite délacé une de mes baskets, fait semblant qu’il y avait une pierre dedans, comme si c’était pour ça que j’étais par terre. J’ai retourné ma chaussure et l’ai secouée ostensiblement. Puis je l’ai remise et quand il a fallu que je rattache les lacets, je ne me suis pas rappelé comment on faisait un nœud. Le garçon dont le beau-père avait écrabouillé la figure avait perdu la mémoire pendant des semaines. « Un bout de ma vie a été effacé », racontait-il à ceux qui voulaient l’entendre. Peut-être étais-je en train de devenir fou. Quand Maman était encore à l’usine de meubles, une femme qui travaillait au ponçage avait un jour « perdu la tête » et ne l’avait jamais retrouvée. Il avait fallu deux hommes pour la ramasser et l’emporter. Puis elle s’était retrouvée à l’hôpital psychiatrique. Ça arrive parfois, disait Maman, soit parce qu’on ne peut plus supporter sa vie, soit parce que, sans qu’on n’y soit pour rien, il y a quelque chose qui se détraque dans le cerveau.
Je n’ai pas pensé que la première raison était la bonne car la vie chez Tante Charlotte était bien plus supportable que chez les parents d’accueil, où il n’y avait aucune intimité, où on n’était jamais seul. Chez Tante Charlotte, j’avais beaucoup de temps pour moi et je n’étais pas obligé d’écouter les platitudes expliquant que tout ce qui nous arrivait d’horrible faisait partie du projet que Dieu avait forgé pour nous. Je ne devais plus partager ma chambre avec un garçon qui faisait du bruit sous les draps. Chez Tante Charlotte, j’avais une chambre à moi et la nuit je pouvais écouter l’océan comme ma mère quand elle était venue ici.
Si c’était l’autre truc, si quelque chose s’était détraqué dans mon cerveau, qu’allait-il m’arriver ? Au pire, on me retrouverait fou sur la plage, incapable de me souvenir de quoi que ce soit ou d’attacher mes lacets, on me mettrait dans une ambulance et en route pour l’hôpital psychiatrique. Et que faire au cas où mon cerveau se répare tout seul ? Si je parlais de ce moment de panique à Tante Charlotte, elle téléphonerait à un autre psychologue, si j’avais le droit d’en voir encore un – ou bien repartait-on de zéro quand on changeait d’État ? –, et il faudrait que j’aille chez un thérapeute, et Tante Charlotte m’en voudrait de l’obliger à m’y conduire, et il y aurait moins d’argent sur le compte en fiducie.
Il a fallu que je m’arrose sérieusement la tête avant de me rappeler que si mon cerveau marchait assez bien pour que j’envisage les conséquences de ma folie, je n’étais probablement pas fou. Le temps s’était gâté, les gens fuyaient la plage ou s’abritaient sous des parapluies. La femme aux grandes lunettes noires et son petit garçon avaient disparu. J’ai regardé mes pieds et vu que les lacets de mes deux baskets étaient noués. Tout en marchant sous des trombes d’eau, j’ai décidé de ne rien raconter à Tante Charlotte.
« C’est le problème quand on va marcher après le déjeuner, a dit Tante Charlotte. En cette saison il peut toujours y avoir une averse. Désolée que ça ait gâché ton aventure, mais je suis heureuse de voir que tu t’es changé. Mon après-midi a été productif. J’ai peint le ciel au-dessus de ma McMansion et demain j’attaque les arbustes. En réalité, ils n’y sont pas encore, mais je reproduirai ceux du dessin d’architecte.
— Demain dans la matinée, j’irai peut-être jusqu’à la vieille maison.
— C’est une sacrée balade, mais tu es jeune. Je ne l’ai pas faite depuis pas mal de temps. La dernière fois que j’ai voulu prendre des photos de la Villa Chagrin, j’ai pris la voiture, je me suis garée tout au bout de Seashore Road et je me suis frayé un chemin dans les dunes au milieu des herbes et des baïonnettes espagnoles.
— Qu’est-ce que c’est ?
— Une sorte de yuccas particulièrement piquants. On dirait des baïonnettes qui sortent de terre. Tu n’as pas intérêt à t’asseoir ou à tomber dessus. »
Le dîner était le seul repas que Tante Charlotte et moi prenions ensemble. Ça ne me posait aucun problème. J’aimais préparer mon petit déjeuner puis, vers midi, emporter un sandwich sur la véranda. Du fait de ses différents emplois et de ses horaires, Maman et moi ne mangions jamais ensemble. Tante Charlotte n’était pas bonne cuisinière et n’aspirait pas à le devenir. La maman d’accueil faisait tout un tintouin de ses talents aux fourneaux, mais on devait s’asseoir autour de la table trois fois par jour, prier à tour de rôle et raconter ensuite ce qu’on avait appris depuis la veille. Dès que j’ai été assez grand, Maman et moi avons partagé les tâches. Elle était passée maître en matière de sauce pour les spaghettis (son secret résidait dans le clou de girofle en poudre) et elle concoctait de fabuleux potages en mélangeant les contenus de diverses boîtes de conserve. Je savais faire les hamburgers, les œufs brouillés et l’effilochée de porc à la cocotte. Pour le reste, nous nous approvisionnions chez le traiteur.
Ou achetions des pizzas.
Il n’y avait rien d’étonnant à ce que Tante Charlotte soit si maigre. Elle grignotait toute la journée, bananes, crackers et yaourts, puis au dîner picorait dans son assiette, remplissait son verre et le remplissait encore. Elle commandait son vin et se le faisait livrer par caisses. Le supermarché de l’île avait un rayon traiteur, salades, viandes froides et poulet rôti à toute heure. Jusque-là nous avions évité les crevettes et je ne voulais pas en reparler le premier.
Pendant les repas que nous partagions, elle s’efforçait vaillamment d’entretenir la conversation. Je la sentais hésitante à fouiller dans mon passé. Après avoir bu un peu, pourtant, elle se détendait. Comment avait-elle fait quand elle était toute seule ? Il y avait une vieille télé dans la cuisine, elle mangeait probablement en la regardant. Ou s’asseyait confortablement dans un fauteuil et prenait plaisir à sa solitude en sirotant son vin.
Elle a vu mes yeux tournés vers l’écran vide et m’a demandé si je voulais que nous nous abonnions au câble. « Je reçois les chaînes de vieux films et d’informations, mais peut-être que ta mère et toi aimiez regarder d’autres émissions. Tu veux que je m’en occupe ? Tous les voisins l’ont. Je suis la dernière à avoir résisté.
— Nous n’avons jamais eu le câble. Les parents d’accueil l’avaient, parce que l’État le leur payait. Et il y avait chez eux un enfant de deux ans qui était devant toute la journée, attaché dans sa petite chaise à bascule.
— Qu’est-ce que je dois comprendre ? Oui ou non ?
— Seulement si toi tu en as envie. » Comme cette réponse ne me semblait pas très polie, j’ai ajouté : « C’est-à-dire que moi aussi je peux m’en passer. » Une dépense en moins sur le compte de fiducie.
« Écoute, Marcus, tout ceci est pour nous deux totalement nouveau. S’il y a quoi que ce soit qui te manque, quelque chose que tu aimerais avoir afin que l’été passe plus vite, il faut que tu me le dises. Autrement, je ne le saurai pas, je ne lis pas dans les pensées des autres. As-tu envie d’aller voir les cartons qui attendent dans le garage, ou est-ce encore trop tôt ?
— C’est peut-être encore un petit peu tôt.
— Eh bien, tu t’y mettras quand tu seras prêt. L’école commence fin août. Tu retrouveras des enfants de ton âge. Ce que nous vivons en ce moment ne durera pas toujours. Rien ne dure toujours, bien qu’on ait parfois du mal à s’en convaincre. »
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