Villa Chagrin
Chapitre 18
La montagne de traviole ou bête blanche accroupie de Lachicotte se révéla être un « portrait d’adieu » de sa Bentley Continental Type R de 1954. « Déjà pendant que je la peignais – ou essayais de la peindre, je ne suis pas un artiste – je savais que notre vie commune avait pris fin », me dit-il alors que nous errions dans Charleston pendant que, au centre médical, on opérait Tante Charlotte du poignet.
L’« entorse » était une erreur de diagnostic. La radio prise à l’hôpital n’avait pas révélé la véritable blessure, il fallait donc tout reprendre de zéro et prévoir douze autres semaines dans le plâtre. Elle avait une « fracture occulte du scaphoïde » – je me suis efforcé de ne pas voir dans le mot « occulte » autre chose que son sens médical. La fracture est apparue sur la radio de contrôle qui a aussi dévoilé la présence d’un fragment d’os qu’il fallait retirer. Le scaphoïde allait être correctement reconnecté au ligament et maintenu avec une vis en métal. L’opération se déroulait sous anesthésie générale, ensuite de quoi Tante Charlotte passerait quelques heures en salle de réveil, puis nous la ramènerions sur l’île. En attendant que les ceintures de sécurité obligatoires soient installées dans la Rolls-Royce Silver Cloud dont l’acheteur n’avait plus voulu dès qu’il avait posé les yeux sur la Bentley, Lachicotte avait pris la voiture de ma tante, la vieille berline Mercedes.
« Tu as été triste de voir partir ta Bentley ?
— On aurait pu parler de deuil. Mais ensuite je me suis mis à réfléchir à tout ce que j’allais pouvoir faire avec ce que je venais d’encaisser.
— Sans vouloir être indiscret, c’était beaucoup d’argent ?
— Oui, une jolie somme, parce qu’il s’agissait d’un objet rare et qu’il la voulait absolument. De quoi acheter un appartement sur le front de mer à ma nièce et financer le nouveau toit dont mon église a absolument besoin.
— Tu dois beaucoup aimer ta nièce.
— Bien qu’ayant vécu des moments difficiles, Althea est restée très humaine. Ce qui en soi est admirable.
— Quoi comme moments difficiles ?
— Elle a perdu son père et sa mère quand elle avait quinze ans. Sa mère était ma sœur. Ils avaient pris le Cessna de mon beau-frère pour aller la voir dans son école et l’avion s’est écrasé dans le brouillard.
— Ta sœur, celle qui aimait son pensionnat en Virginie ?
— Tu te souviens de ça ! Oui, nous n’étions que deux enfants. Après l’accident, Althea a affronté quelques problèmes, dont nous sommes venus à bout, ma mère et moi. Mais dès qu’elle a eu vingt et un ans, elle s’est enfuie avec un parfait vaurien qui attendait ce moment depuis longtemps. Après avoir dépensé tout son argent, il a décampé, la laissant avec des dettes à éponger et le cœur brisé.
— Ils avaient eu des enfants ? » Je me demandais si la vie d’Althea correspondait aux bonnes vieilles histoires de famille dont parlait Tante Charlotte.
« Une fille. Malheureusement elles ne s’entendaient pas. Mais Althea adore sa petite-fille, qui, je le crains, est celle qui, à la bibliothèque, t’a accusé de nous espionner. »
Nous sommes allés dans le magasin de fournitures artistiques. Lachicotte voulait acheter une boîte de peinture à Althea. « Quand on a peint avec les enfants pendant que tu regardais les microfilms, ma nièce m’a dit : “Je ne me suis pas amusée comme ça depuis des années, tu sais Oncle Buddy. C’est tellement dommage que les adultes arrêtent de jouer !” »
Pendant que Lachicotte se renseignait auprès de la vendeuse, je me suis baladé dans les rayons débordant de matériel de peinture et de décoration, véritable temple de la vocation de Tante Charlotte. Et elle n’était pas là pour respirer les odeurs de son art et se laisser tenter par de nouveaux pinceaux et de nouvelles couleurs, pire, elle gisait anesthésiée sur une table d’opération, pendant qu’un chirurgien orthopédiste ouvrait, clampait, examinait et « arrangeait » celle de ses mains avec laquelle elle peignait. Il ferait de son mieux, avait-il dit à Lachicotte, mais ne pouvait garantir qu’elle retrouverait une flexibilité totale. Il faudrait attendre pour le savoir. Il y aurait des mois de rééducation. Les dernières radios avaient révélé la présence d’arthrite et nous ne devions pas oublier que Mrs. Lee n’était plus une skateuse de dix ans aux os miraculeusement souples. Non, lui avait répondu Lachicotte, elle n’est qu’une peintre talentueuse et respectée au sommet de son art et de ses capacités professionnelles et tu es le meilleur spécialiste des mains et des poignets du coin, nous comptons donc sur toi pour que tu te surpasses. Ils se connaissaient, bien sûr. Lachicotte semblait connaître tout le monde.
Il y avait une chose à propos de laquelle je voulais l’avis de Lachicotte. J’avais préparé ma question dans le magasin d’art et tandis que nous marchions vers le centre médical, je me suis lancé.
« Tu ne crois pas que ce serait une bonne idée que j’aille en pension ? »
Lachicotte s’est arrêté net, son paquet-cadeau serré contre son cœur. « Qu’est-ce qui te fait dire ça ?
— Je ne serais plus dans ses pattes. Tante Charlotte retrouverait sa solitude, sauf pendant les vacances, où je reviendrais.
— Attends un peu. Réfléchissons ensemble, Marcus. Quels avantages en tirerait-elle ?
— Elle n’aurait plus à assumer le fardeau de ma garde à plein temps.
— Pourquoi crois-tu que ce soit un fardeau ?
— Parce que je suis tout le temps là. Et quand les gens restent tout le temps ensemble, ils… »
Ce n’était pas facile. Qu’y avait-il chez Lachicotte qui me nouait la gorge chaque fois que j’essayais de lui dire quelque chose d’important ? « Tu vois, même avec Maman, à certains moments on se tapait sur le système. Et la plupart du temps Maman était au travail. Alors que Tante Charlotte reste pratiquement cloîtrée dans la maison avec moi. Et là ça va être pire.
— Donc, si tu n’étais pas là, elle retrouverait sa solitude. Et quel autre avantage tirerait-elle de ton absence ?
— Ce n’est pas pour tout de suite. Je sais que je peux servir à quelque chose alors qu’elle est plâtrée et que c’est dur pour elle de trouver à s’occuper tant qu’elle ne peut pas peindre. Mais je crois que… » Et de nouveau ma gorge s’est nouée. « Je crois que si j’étais interne, à long terme ce serait préférable.
— Qu’entends-tu par long terme ?
— Jusqu’à ce que j’aie dix-huit ans et qu’elle ne soit plus responsable de moi. Alors elle sera de nouveau libre. Tu vois, je sais qu’elle touche une allocation parce qu’elle s’occupe de moi et tout, mais je pense vraiment qu’elle préférerait retrouver sa vie d’avant.
— Il ne t’est pas venu à l’esprit que toi aussi tu t’occupes d’elle ? »
J’ai répondu que non.
« Eh bien, tu pourras y réfléchir plus tard. Mais considérons maintenant le problème sous un autre angle. Qu’aurais-tu, toi, à gagner si tu étais interne ?
— Cela me permettrait avant tout de ne pas gâcher ma relation avec Tante Charlotte. L’inconvénient c’est qu’en pension on me posera des questions sur mes parents et tout ça. Alors qu’à l’école d’ici, les autres sauront qui je suis là maintenant. Le truc, c’est que je ne sais pas grand-chose à propos de ma famille paternelle. En fait je ne sais rien, même pas qui était mon père. Maman avait l’intention de me le dire quand je serais assez grand pour comprendre. »
Nous avons continué à marcher en silence. Lachicotte semblait être plongé dans un de ses états méditatifs, et je me suis dit qu’il aurait peut-être préféré ne pas avoir entendu ce que je venais de lui apprendre.
« Tu sais, Marcus, quand ta tante a découvert qu’elle pouvait devenir peintre, j’ai trouvé cela merveilleux. C’était exactement ce dont elle avait besoin. Rien n’aurait pu lui arriver de mieux à ce moment-là de sa vie. Et je vais te dire autre chose. Le jour où nous nous sommes rencontrés, toi et moi, quand je suis venu un matin chez Charlotte, il ne m’a fallu que quelques minutes en ta compagnie pour ressentir le même plaisir. Rien n’aurait alors pu lui arriver de mieux. Tu étais exactement ce dont elle avait besoin. »
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