Witch Hunt : La chasse aux sorcières

Olivia Gerig · Chapitre 9 sur 46

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Witch Hunt : La chasse aux sorcières

Hantises

 

 

É LIAS avait dû s’enfoncer dans les bois sur un chemin goudronné qui avait l’air de ne mener nulle part. Il avait l’impression de pénétrer dans une bouche grande ouverte, prête à l’avaler. Les arbres, majoritairement des épicéas, cernaient la route et se penchaient sur elle.

La carcasse gigantesque du sanatorium Martel de Janville se dressait à présent devant l’adolescent. Il comprit tout de suite qu’il n’était pas seul. Sur ce qui avait été le parking du centre de soins, d’autres motos et des voitures étaient garées.

Ce bâtiment possédait une aura terrifiante. Ses architectes, Pol Abraham et Henry Jacques Le Même, l’avaient pensé majestueux et stylé. Dernière commande du gouvernement français pour des établissements destinés à accueillir des tuberculeux et des blessés de guerre sur le plateau d’Assy, sa construction s’était achevée en 1937 grâce à un don de la comtesse Roger Martel de Janville. Les retards du chantier et les incidents qui se produisirent à chaque étape de l’édification étaient difficilement explicables et donnaient lieu à de nombreux ragots, soupçons et histoires étranges. Selon certains, le sanatorium serait hanté, des crimes atroces ayant été commis sur l’ancienne propriété sur laquelle était bâti l’édifice. Selon d’autres l’endroit serait maudit. Pour d’autres encore, c’est en son sein, après sa construction, que des événements sombres s’y seraient déroulés… De sanatorium, il n’aurait eu que le nom. Le ministère de la Guerre l’aurait utilisé pour punir, enfermer et expérimenter des traitements sur des prisonniers, criminels, citoyens qu’il voulait voir disparaître de la société. Les soins aux tuberculeux n’auraient été qu’un alibi. Un seul étage dans l’aile ouest y aurait été consacré.

Élias ne connaissait que la dernière version de l’histoire du sanatorium. Rien que d’y penser, il en frissonnait. Lors de son expédition nocturne avec ses amis, leurs découvertes avaient dépassé son imagination. L’endroit avait également été souvent squatté par des marginaux qui n’y résidaient pas longtemps. On distinguait sur les murs des traces équivoques de leur passage et sur le sol de nombreux détritus. Les pièces étaient insalubres. Mais ce n’était pas cela qui avait tant effrayé les jeunes.

Au premier étage, juste au-dessus de ce qui avait été la réception jadis, ils n’avaient rien découvert d’étrange. Des chambres accueillant autrefois des patients avaient été vidées de leur mobilier et étaient jonchées de déchets, matelas, restes de nourriture, seringues et canettes de bière. Traversant le bâtiment, ils étaient ensuite montés au deuxième étage. Et là, le cauchemar avait commencé. Peu de visiteurs s’y étaient aventurés avant eux et les anciens propriétaires des lieux avaient probablement quitté l’endroit précipitamment. Après avoir suivi une allée, les jeunes explorateurs s’étaient retrouvés face à une porte coupe-feu. Ils poussèrent les battants avec difficulté. Elle s’ouvrait sur un sas donnant sur une autre porte à battants. Le couloir qui s’offrit à eux n’avait pas du tout le même aspect. Il ne s’agissait plus d’un couloir d’hôpital de luxe. Il s’apparentait plutôt à celui d’un ancien asile d’aliénés, destinés à des malades dangereux ou à un couloir de prison. Les portes des pièces semblaient renforcées de l’extérieur. Elles comportaient un genre de passe-plat, situé à la hauteur des yeux qui ne s’ouvrait que de l’extérieur.

Or, l’une des chambres était ouverte. Un lit rouillé avec des sangles de contention était renversé sur le sol. Les vitres de l’unique fenêtre étaient cassées et elle comportait des barreaux. Un courant d’air glacial s’infiltrait par l’ouverture et saisit les jeunes jusqu’aux os. Ils échangèrent des regards effrayés et sortirent en se bousculant de la cellule. En venant au sanatorium, ils avaient souhaité se faire peur, force était de constater qu’ils y étaient parvenus. Élias avait ressenti la terreur des patients qui y avaient séjourné. Dans chaque pièce qu’il visitait, des images terribles défilaient dans son cerveau. Des êtres humains avaient été torturés et certains avaient péri dans d’atroces souffrances. Il avait entendu leurs cris, vu leurs yeux exorbités et injectés de sang, leurs plaies causées par la violence des gardiens et des soi-disant soignants ainsi que les escarres dues à leur enfermement et leur immobilité. Élias n’était pas le seul à avoir éprouvé ces sensations, ses amis aussi avaient ressenti ce malaise et cette douleur. Ils ne souhaitèrent donc pas investiguer plus et redescendirent au rez-de-chaussée. Ils pressèrent le pas pour ressortir du bâtiment. Mais la curiosité était plus forte pour deux d’entre eux. Greg et Enzo désiraient continuer l’exploration, ils avaient déjà récupéré de leur frayeur. Élias aurait préféré quitter les lieux au plus vite. Ce qu’il avait constaté l’avait submergé. Il les supplia :

 

— Allez les gars ! on se casse. Ça craint ! franchement ! Vous avez entendu ? Il y a des bruits trop chelous… et j’ai vu, j’ai vu… Un truc… Là, juste là… et en haut c’était horrible. Ça suffit.

— Arrête ! Y a rien du tout. T’es vraiment une lopette ! Moi, je ferais bien un tour au sous-sol. Vous venez ? Éli, tu peux rester tout seul ici, si tu veux.

 

Greg n’en avait rien à faire de la peur de son ami et ne lui laissa pas le choix. Pour rien au monde, il ne serait resté seul que ce soit à l’intérieur ou à l’extérieur.

Ils avancèrent donc à la lumière de leurs torches dans l’un des couloirs du rez-de-chaussée qui menait dans l’aile est. Le hall donnait sur de grandes salles, une salle de repos, des salons de réception et des salles à manger ainsi qu’un réfectoire. Des arcades, à présent occultées par des planches clouées, devaient autrefois être de belles et lumineuses baies vitrées s’ouvrant sur un panorama fabuleux des Alpes et du Mont-Blanc.

Ils venaient de découvrir une chapelle et un escalier qui menait à un étage inférieur. Le lieu de culte était effrayant, mais paraissait être le seul endroit intact et préservé de l’établissement. Tout était à sa place. L’autel sous la nef, les bancs de prière et même Jésus-Christ sur sa croix ainsi que le petit bénitier en pierre à l’entrée témoignaient des cérémonies passées. Des vitraux ornaient les ouvertures au fond. Le temps et l’abandon semblaient avoir épargné la chapelle. Une aura surnaturelle s’en dégageait. Les adolescents en eurent froid dans le dos et décidèrent de découvrir ce que pouvait bien dissimuler le sous-sol. Ils revinrent sur leurs pas et descendirent les escaliers qu’ils avaient aperçus et qui rejoignaient un des étages inférieurs et débouchèrent sur un couloir lugubre et froid, avec de vieux néons au plafond et du linoléum tâché et déchiré au sol. Des chariots, des lits, des papiers disséminés gênaient le passage. Ils inspectèrent les lieux. À gauche de l’escalier s’ouvrait une grande cuisine qui devait approvisionner autrefois le bâtiment. Les jeunes décidèrent de ne pas y entrer. Ils étaient bien plus intéressés par une porte avec des hublots au fond du couloir dans lequel régnait une odeur ferreuse, métallique. Passant par la porte qui émit un grincement sinistre lorsque les deux volets s’entrouvrirent, ils aperçurent plusieurs chambres. Il fallait traverser de nouvelles portes battantes pour y accéder. Ils pénétrèrent alors dans une sorte de salle d’opération. Le matériel médical était encore là. Sur un chariot branlant à roulettes, étaient disposés des scalpels, des pinces et des écarteurs sales, qui côtoyaient des restes de cotons et de tissus marbrés de traces brunâtres. Une énorme lampe, attachée au plafond, était dirigée sur un lit curieux, tout en métal, qui disposait de gouttières de part et d’autre de l’assise. Ne souhaitant pas s’éterniser, ils observèrent les placards qui avaient dû contenir des médicaments. On y voyait encore des fioles brisées et étiquetées. Sur l’une des étagères, des éléments indéfinissables flottaient dans des liquides visqueux. Il y avait également deux pièces attenantes. Poussés toujours par une sorte de curiosité morbide, les jeunes se déplacèrent, les uns après les autres, et se trouvèrent face à un mur composé de tiroirs superposés.

 

— Oh putain ! Jura avec la voix chevrotante, le jusque-là si hardi Greg, qui avait soudain perdu son sang-froid. Les gars ! Les gars ! C’est une morgue… montrant l’un des compartiments entrouverts avec un doigt tremblant.

 

Ses camarades, bouche bée, ne parvinrent pas à articuler un mot. Après avoir suivi du regard ce que désignait leur ami, ils contemplaient à présent à travers l’ouverture sur la prochaine pièce un énorme four duquel s’échappait un conduit tout aussi imposant. Le tuyau devait être relié à la magnifique cheminée taillée dans la pierre qu’ils avaient remarquée dans l’un des salons au rez-de-chaussée. Ils réalisèrent que la chapelle, qu’ils avaient visitée juste avant, avait été construite au-dessus de la morgue qui se trouvait au premier sous-sol.

 

— Franchement, les gars c’est trop flippant ici. Allez, cette fois, on se taille ! bredouilla Greg.

Les autres ne demandèrent pas leur reste. Ils n’attendaient que cette instruction du chef de la bande pour prendre leurs jambes à leur cou.

Les jeunes avaient eu assez de frayeur pour les dix prochaines années et ils avaient prouvé qu’ils n’étaient ni des trouillards ni des lâches. Alors qu’ils avançaient vers les marches menant vers la réception, ils avaient entendu un bruit, comme si quelqu’un avait laissé tomber un objet métallique sur le sol, puis le grincement d’un lit à roulettes qu’on déplaçait. Terrorisés, ils étaient restés immobiles dans un premier temps.

 

— Oh, mon dieu, les gars, vous avez entendu ça ? murmura Élias dans un souffle.

— Ouais…

— Kch, kch, kch, krouik.

— Putain… Courez ! On s’taille…

 

Ils remontèrent les escaliers à la vitesse de l’éclair. Le bruit les avait suivis jusqu’en haut. Ne regardant pas derrière eux, ils se précipitèrent à l’extérieur, les poumons en feu. Ils tombèrent tous les quatre à genoux, essoufflés et en panique.

Après cette expérience, Élias et ses potes s’étaient juré de ne jamais y retourner et avaient osé n’en parler à personne. L’adolescent se retrouvait donc à l’endroit des cauchemars qui l’avaient poursuivi presque chaque nuit depuis ce jour-là.

Ses jambes s’étaient mises à trembler lorsqu’il était descendu de sa moto. Il voyait des faisceaux de lumière s’agiter à travers les panneaux de bois des fenêtres du rez-de-chaussée. Les autres joueurs, ses adversaires, étaient déjà là.

Le bâtiment semblait démesuré, hors de propos, sur cette montagne et dans ces bois. Pourtant, il avait eu son heure de gloire. Il existait une dizaine d’établissements similaires dans les environs. Le plateau d’Assy avait été reconnu comme un lieu propice aussi bien pour la guérison de différentes maladies qu’au repos au début du XXe siècle et pendant l’Entre-deux Guerres. Ainsi, à partir des années 1920, des sanatoriums étaient apparus tels des champignons, malgré l’opposition de la population locale. La région était prisée pour la qualité de son air, sec, et sa situation plein sud, particulièrement favorables pour les soins aux tuberculeux et aux patients souffrant de tout type d’infections pulmonaires. Avec l’arrivée des antibiotiques, de la vaccination, les sanatoriums étaient devenus obsolètes. Un magnat de l’immobilier avait de grands projets pour le sanatorium Martel de Janville où se trouvait Élias cette nuit-là. L’endroit devait être réhabilité et transformé en immeuble d’habitations. Les appartements seraient vendus à prix d’or en raison de la vue sur le Mont-Blanc. Les travaux de rénovation débutaient la semaine suivante.

Élias avait compris. Le jeu venait à lui, dans la réalité. Il lui fallait à présent entrer dans ce lieu qui le terrorisait pour jouer sa plus importante partie.

 

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