Witch Hunt : La chasse aux sorcières
Le jour d’après
A URORE se réveilla en sursaut, seule dans son lit à Annecy. Elle était rentrée à quatre heures du matin, résignée. Trois heures de sommeil. La tête lourde, les yeux rougis, elle se trouvait mal, car elle se sentait responsable de l’échec de la veille. Elle n’avait pratiquement pas dormi. Une réunion avec le procureur de Thonon, un représentant des autorités genevoises, le préfet de Haute-Savoie, le commissaire divisionnaire et tous les enquêteurs impliqués était prévue plus tard dans la matinée au commissariat de la rue des Marquisats.
Ils étaient tous partis de Cartigny en même temps ne pouvant plus rien faire. Les joueurs rescapés avaient été pris en charge par les ambulanciers. Les pompiers, après deux heures de lutte contre l’incendie, avaient retrouvé trois corps dans les décombres et les braises, deux d’entre eux étaient entièrement carbonisés. Encore des victimes de cette chasse aux sorcières. Il s’agissait des dépouilles d’Amanda Damato, la proie, qui avait été enfermée dans une pièce à l’étage et de Louis, l’un des chasseurs qui se trouvait dans la même pièce qu’elle. Impossible de savoir pourquoi. Le troisième cadavre avait été retrouvé sur l’un des tas de bois à l’extérieur. C’était le corps du suspect, du maître du jeu, Achilles Duc. Il était pratiquement intact. Les flammes n’avaient atteint que ses pieds, entièrement brûlés, mais le reste du corps avait résisté au feu, un peu miraculeusement. En effet, la dépouille portait des traces de combustible. Il aurait dû s’enflammer comme une torche. L’homme était certainement mort asphyxié par les fumées toxiques. Des autopsies seraient pratiquées sur les corps dans les jours à venir. Les médias étaient convoqués à la suite de la réunion du lendemain pour une conférence de presse officielle. Dès le milieu de la nuit, différents articles dans plusieurs médias en ligne suisses et français avaient paru. En effet, les événements tragiques avaient été relatés avec beaucoup de détails par les médias de la région. Les enquêteurs et les forces de l’ordre étaient stupéfaits. Rien n’avait pourtant fuité de leur côté. Le Dauphiné Libéré racontait l’histoire bouleversante et tragique des jumeaux maudits et de leur malheureuse mère, une sorcière morte parce qu’elle était différente. Le récit retraçait la non-reconnaissance de ses enfants par un homme riche et puissant qui avait préféré préserver sa famille officielle et ainsi sauver les apparences. Laissant ainsi sa maîtresse si désespérée que celle-ci, persécutée toute sa vie et abandonnée par le seul homme qui l’avait aimée et qu’elle aimait, avait choisi de mettre fin à ses jours. La Tribune de Genève s’attardait sur les victimes du canton et la raison pour laquelle les jumeaux assassins les avaient choisis comme proies. La journaliste des faits divers racontait également brièvement sur internet l’incendie du château de Cartigny et la mort mystérieuse d’Achilles Duc. Les médias concluaient à une affaire hors-norme impliquant des personnalités publiques, des justiciers autoproclamés ainsi que, bien entendu, l’incapacité des forces de l’ordre d’empêcher ces tragédies. Les policiers et l’État étaient fautifs de tout. Aussi bien des destins malheureux des enfants Duc, du suicide de Mona Duc, des affaires d’adultère des différents personnages publics et politiques impliqués, de l’abandon et de la misère des bâtards, etc. Il fallait punir et désigner des coupables et responsables. Les seuls qui avaient mouillé leurs chemises étaient ceux et celles qui n’avaient pas réussi à empêcher la tragédie finale : les gendarmes, les policiers et le procureur. Une augmentation des ventes des éditions papier et électronique était à prévoir. Les lecteurs adoraient ce genre d’histoires.
Les enquêteurs devaient assumer cet échec. Aurore savait qu’ils n’avaient rien à se reprocher.
Après leur réunion, le procureur aurait tous les éléments en main pour rétablir la vérité et expliquer le déroulement des faits, preuves et témoignages à l’appui. Élias avait accepté de venir parler de son expérience du jeu et de ce qu’il en pensait.
À cause d’Iris et Achilles Duc, le Dauphiné Libéré avait révélé l’identité de son père, identité qu’il ignorait. Le journal avait mis sa mère dans une position extrêmement délicate en la confrontant à un passé qu’elle avait, par amour, essayé d’oublier et surtout de cacher à son fils.
Élias n’aurait jamais voulu savoir. Il était bien avec sa mère et sa petite sœur. Pour lui, son père avait toujours été Christophe qui l’avait élevé, et non cet infâme type, Bernard Bouchet, qui avait profité de sa mère lors d’une soirée arrosée. Il n’aurait jamais voulu savoir qu’il était l’enfant d’un viol. Sa vie lui avait convenu ainsi jusque-là. Il souhaitait également mettre en garde ses contemporains sur l’addiction aux jeux vidéo. S’il avait eu plus de recul, il ne serait jamais tombé dans le piège et ne se serait pas laissé intimider.
Fort heureusement, tout n’était pas si sombre. L’enquête d’Aurore et de ses collègues, les découvertes de Jules à Versailles, tous les éléments qu’ils avaient pu assembler et l’arrestation de Sandra Junod permettraient de faire la lumière sur les faits et de faire éclater la vérité. La réceptionniste, assistante de direction, femme à tout faire et accessoirement walkyrie, avait été placée en garde à vue à Annecy. Aurore l’interrogerait en compagnie du commissaire, François Bertin juste après la réunion. Elle avait déjà fait quelques révélations et elle assumait sa participation aux séances de jeu, aux malversations de la compagnie Salem inc., elle niait cependant avoir connaissance du sort des adolescents et ignorer qu’ils étaient froidement exécutés. Elle n’était pas du tout impliquée dans leur assassinat. Les militaires du GIGN avaient décidé de retourner à leur caserne de Dijon, sauf le commandant et les hauts gradés qui étaient conviés à la réunion.
Sur le chemin de l’hôtel de police, Aurore était inquiète. Elle s’attendait à se faire passer un savon par le procureur et le commissaire.
À son arrivée, ce fut exactement le contraire qui se produisit. Le préfet de Haute-Savoie l’accueillit à bras ouverts avec le sourire. Il la félicita pour son engagement auprès du procureur de Thonon et de ses équipes ainsi que pour la collaboration réussie entre la gendarmerie et la police nationale et les policiers suisses à Cartigny. Cette affaire devait servir d’exemple de la coopération judiciaire et médicale transfrontalière.
Le commissaire François Bertin lui jeta un regard complice, tout en l’accompagnant avec Richard Walonsky, Marion Lefort et Sébastien Morand, dans la salle sur les pas du procureur et du commandant Michel.
La réunion fut brève. Les hautes autorités saluèrent le travail des équipes de police et de la gendarmerie. Ils avaient élucidé les crimes. Grâce aux preuves apportées, la culpabilité d’Achilles Duc et de sa sœur Iris ne faisait aucun doute. Ils avaient tous les deux avoué leurs crimes dans un écrit envoyé aux médias. Le procureur ne pouvait pas poursuivre l’action en justice contre eux, puisqu’ils étaient tous deux décédés, selon la loi, l’action était clause. Toutefois, Sandra Junod allait être jugée pour des faits de complicité.
Les familles des victimes avaient obtenu des réponses, même si les criminels n’avaient pas pu être punis par la justice. Ils étaient morts. Il s’agissait d’une maigre consolation, mais tout de même, c’était mieux que de ne pas savoir.
Certains parents de victimes, mais aussi des joueurs, avaient porté plainte contre les médias qui avaient dévoilé les secrets de famille.
Le ministre de l’Intérieur adressa un message en vidéoconférence en direct aux enquêteurs pour les remercier de leur travail et de leur implication.
Aurore sortit abasourdie et étonnée du débriefing. Elle craignait une mise à pied et, à l’inverse, elle avait été remerciée par un ministre.
La conférence de presse se déroula bien. Les médias qui avaient dévoilé des indices et des détails de l’affaire expliquèrent qu’Achilles Duc leur avait fourni les informations le jour précédent la dernière partie du jeu à Cartigny juste avant le suicide de sa sœur. Les médias exprimèrent leur responsabilité. Ils ne pouvaient pas connaître l’ampleur de l’affaire. Ils publieraient des articles complémentaires les jours suivants, en rétablissant les culpabilités en toute objectivité et en s’excusant pour les secrets dévoilés.
La capitaine de police se sentait légère et soulagée. Elle sortit sur les marches devant le commissariat pour fumer une cigarette et boire un café avec Marion et Walonsky avant de rentrer chez elle. Elle pourrait enfin récupérer de la fatigue des journées intenses qu’elle venait de vivre. Ils plaisantèrent ensemble, heureux que cette enquête cauchemardesque se termine. Ils s’étaient promis de boire un verre le samedi suivant avec le maréchal des logis-chef Favre et le capitaine Morand pour fêter la fin de leur enquête. Aurore avait vraiment apprécié leur collaboration. Pourtant, elle avait la tête ailleurs. Elle ne pensait qu’à une chose. Appeler Jules et lui dire qu’il lui manquait, lui dire qu’elle l’aimait et qu’elle voulait venir vivre à Paris avec lui.
C’est son ami Rouiller, qui lui avait rappelé que le bonheur et l’amour ne se rencontraient pas souvent, et que la vie était trop courte. Claude avait donné les meilleures années de son existence à son travail, et avait négligé sa vie privée.
En effet, elle n’en était pas encore sûre à cent pour cent, mais elle avait quelque chose d’important à annoncer à Jules.
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