Witch Hunt : La chasse aux sorcières

Olivia Gerig · Chapitre 29 sur 46

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Witch Hunt : La chasse aux sorcières

Révélations

 

 

U N silence pesant régnait dans la cuisine de l’appartement des Bossons. Tous s’étaient tus après la déclaration d’Élias. Sa mère lui tenait la main.

 

— Oh mon dieu ! avait-elle dit juste après. Je comprends maintenant pourquoi tu te comportais de façon aussi étrange ces jours et pourquoi tu avais l’air si effrayé. Mon pauvre garçon…

 

Élias tremblait sur la banquette, assis à côté d’elle. Son visage était livide. Après avoir encaissé le choc de la révélation de l’adolescent, Aurore le regarda et tenta à son tour de le rassurer, tout en poursuivant avec des questions habilement amenées.

 

— Comment est-ce qu’un jeu peut-il menacer quelqu’un de mort ? De quelle façon est-ce possible ? Réfléchis, prends du recul et de la distance… Rationnellement, il ne peut absolument rien t’arriver. Tu sais, ils ne peuvent pas t’atteindre à travers un écran, à moins d’être des magiciens. Tu ne crains rien en restant chez ta mère ou en allant au lycée. En plus, maintenant, nous aussi nous veillons sur toi et tu es très précieux à nos yeux. Tu peux énormément nous aider, comme tu connais très bien ce jeu.

L’adolescent s’était un peu calmé, mais il fixait le vide en parlant.

 

— Moi, je pense qu’ils sont capables de tout. Après ce que j’ai vu et vécu l’autre jour. Et, maintenant vous, et cette horrible nouvelle ! Pouvez-vous juste me dire pourquoi vous pensez que les personnes décédées sont liées au jeu ? Elles sont mortes où et comment ?

— Il faut que tu nous expliques Élias. Nous ne voulons pas t’influencer par ce que nous pourrions t’apprendre. J’aimerais cependant que tu saches que quatre personnes, deux garçons et deux filles, probablement du même âge que toi, ont été assassinées ce week-end, dans deux endroits de Haute-Savoie, dans des circonstances particulièrement atroces. Il y a eu deux victimes au château d’Avully à Brenthonne et deux victimes, tout près d’ici, dans le sanatorium abandonné de Martel de Janville à Passy…

 

Le visage d’Élias se décomposa et il se mit à sangloter.

 

— Ils sont vraiment morts alors… C’était la réalité ! mon dieu… C’est horrible !

 

Pendant un instant, personne n’osa ouvrir la bouche et Aurore laissa le temps au jeune homme de se reprendre.

 

— Vous voyez, leurs menaces peuvent également devenir réalité. J’ai peur. J’ai tout vu ! Je suis même coupable, mais je n’avais pas le choix. Je les ai vus être tués sous mes yeux. Là, au sanatorium hier, pendant la nuit… Je n’avais pas le choix, vraiment. Je suis tellement désolé…

— Ne t’inquiète pas Élias, nous prendrons en compte tous les éléments. Si tu nous aides, le procureur considérera certainement le fait que tu nous aies aidés pendant l’information judiciaire. Je suis persuadée que tu ne crains rien. Raconte-moi, comment cela s’est passé, qu’as-tu vu ? Pourquoi ? où et comment ?

 

Élias acquiesça :

 

— D’accord. Mais, c’est dur. Je crains les représailles, s’ils apprennent que j’ai aidé la police. Les gens du jeu. Moi, je ne sais pas qui c’est… Alors voilà, moi ça fait à peu près six mois que je joue à Witchhunt, et je ne connais pas vraiment les autres joueurs, donc à part, un garçon du même âge que moi qui habite dans un village près de Genève, à Cologny, je crois. Lui, il joue depuis moins longtemps que moi. Mais on se parle, j’ai son numéro de téléphone et on joue ensemble si on peut, parce que c’est en réseau. J’avais super bien avancé dans les différents mondes. J’étais à l’avant-dernier niveau. Avant d’y arriver, tu dois, avant la fin, affronter le boss – le monstre ou le sorcier/la sorcière dans Witchhunt), lors d’un event en ligne avec d’autres gamers. Il faut donc combattre le monstre de la fin avec des gens. Ben cette fois, pendant l’événement, au milieu du combat, on a eu un message, qui est apparu pour les joueurs de même niveau. Un message qui nous disait que pour accéder au niveau suivant, il fallait se battre en vrai. Dans une sorte de jeu de rôle en réalité virtuelle. Avec une heure de rendez-vous et un lieu. C’était marqué minuit au-dessus de coordonnées GPS sur une copie écran de Google maps qui indiquait l’adresse du sanatorium, que je connaissais déjà… Rien que ça, ça m’a foutu les boules. Pardon ! Je voulais dire, ça m’a vraiment fait peur. Parce que cet endroit est trop bizarre. Je suis sûr qu’il est hanté. Noah, mon pote de Genève, n’a pas été convié à cet événement parce qu’il n’avait pas encore atteint le bon niveau. Il n’y avait pas plus d’infos que ça… Pourtant, si on ne participait pas, si on refusait d’y aller ou quoi, ben on risquait des trucs… Moi, je ne pensais pas que c’était dans la réalité encore une fois. Maintenant, je suis persuadé qu’ils auraient mis leurs menaces à exécution.

— Qui, ils ? Tu dis toujours ils ? À qui penses-tu quand tu dis cela ? Demanda Aurore.

— Ben aux créateurs du jeu ou plutôt aux maîtres du jeu, vu qu’il faut bien que quelqu’un tire les ficelles de tout ça… Je pense quand même qu’il y a des humains qui sont derrière ça…

— Oui, moi aussi ! Confirma Aurore. Continue Élias, si tu veux bien… Alors tu y es allé…

— Oui, je suis parti à la bourre d’ici à 23h30, samedi. Je devais être sûr que ma mère dormait et ne m’entendrait pas sortir. J’ai poussé ma moto jusqu’au croisement en bas pour ne pas faire de bruit. Et puis, sur la route, il m’est arrivé encore quelque chose de chelou. Vous croyez aux dames blanches ? Ben moi, j’y crois à présent. Parce que j’en ai vu une et le message dont je vous ai parlé, il venait d’elle… Il me disait de ne pas y aller, sur un bout de papier. Un truc de fou…

— As-tu gardé ce papier ?

— Euh, oui, mais non. Je l’ai cherché hier, mais j’ai dû le perdre pendant le jeu au sanatorium.

— Zut, cela aurait été un excellent indice. Personnellement, non, je ne crois pas aux dames blanches ! Je suis désolée. Je pense que tu as vu une vraie personne et cela aurait été vraiment intéressant de la retrouver. Où t’est-elle apparue ?

— Juste dans le virage au-dessus la demi-lune. Du coup, oui après, j’y suis allé. Je suis arrivé avec une ou deux minutes de retard là-bas. Après, c’était hallucinant ! Un jeu en réalité virtuelle, un jeu de rôle, mais avec un masque sur les yeux et de fausses armes… Vous voyez. J’étais Parsifal et avec les autres chevaliers de la Table ronde, nous devions traquer les sorciers et les sorcières, les fées et les magiciens. C’était le but du jeu. Je n’ai aucune idée de qui ils étaient en réalité. On avait tous des avatars et des pseudos en lien avec la quête du Graal et les légendes arthuriennes. Impossible de savoir qui jouait avec moi dans la vraie vie. Les personnages, l’ambiance, le maniement des armes. J’étais à fond dedans. C’était cool, les décors étaient hyper bien faits. Au bout d’un moment j’ai eu faim, j’ai en ai eu marre et j’ai voulu arrêter. Mais j’ai reçu des décharges électriques. Et après j’avais vraiment peur, et mal. Regardez j’ai des bleus partout. J’ai encore mal. JE NE POUVAIS PAS ARRÊTER et j’étais obligé de suivre les ordres. Après, c’était encore pire. On a dû s’en prendre à deux autres joueurs, qui représentaient la fée Morgane et Merlin l’enchanteur… Ils étaient attachés. Puis, ils ont été jugés par Arthur et Guenièvre, condamnés à mort, devant nos yeux. On a dû les mener au bûcher, moi et d’autres camarades… C’était horrible parce qu’ils appelaient à l’aide. Après il y a eu le bourreau et ils ont allumé le feu… Après je ne me souviens plus de rien… Je me souviens juste d’être reparti, terrorisé sur ma moto. Je voulais effacer le jeu, mais je ne peux pas non plus, ils m’ont menacé de mort cette fois, si j’arrêtais. J’ai voulu prévenir Noah, mais je n’ai pas pu, non plus. Je suis désespéré et triste. J’ai peur. Je ne pensais pas qu’ils étaient morts pour de vrai. Mais comme j’ai eu mal pour de vrai aussi…

— Arthur et Guenièvre ? Vraiment ? Pour de vrai ? Et le bûcher, il était pour de vrai aussi ?

— Je ne sais pas, je ne sais pas, mais j’avais l’impression que oui. Il faisait terriblement chaud. Mais je ne me souviens pas.

 

Élias se mit à hoqueter. L’adolescent faisait une crise d’angoisse. Aurore décida de mettre un terme au témoignage. Elle avait réussi à collecter assez d’éléments.

 

— OK, OK, pas de problème. Merci beaucoup. Ne t’inquiète pas, tout va bien. On va te protéger. Tu nous aides beaucoup, Élias. Merci de ton témoignage. Il est très précieux et va nous permettre de faire avancer à grands pas cette enquête et découvrir les monstres qui sont derrière tout cela. C’est très important, capital même. Une dernière question après je te laisse tranquille pour un moment. Peux-tu me donner les coordonnées de ton copain Noah ? Je peux également te demander de rester à notre disposition et à celle du procureur, si nous en avons besoin. C’est OK ?

— Oui, voilà pour Noah et pas de souci pour le reste. Je veux juste être sûr que vous me protégerez… Vous me le promettez ? leur répondit-il en leur tendant son téléphone portable où s’affichait le contact de son ami.

— Oui, Élias. Si tu veux retourner te reposer, nous souhaitons encore échanger deux mots avec ta mère, entre adultes. Merci encore. Et surtout, ne te connecte plus à ce jeu, OK ? Et reste chez toi en attendant de nos nouvelles… Nous allons nous occuper de Noah…

— Justement, faites vite pour Noah, j’ai cru comprendre qu’on l’avait convoqué pour un jeu réel. Il m’a dit qu’il allait passer au niveau supérieur et que ce serait certainement le week-end prochain. Je me sens tellement coupable pour eux. Jamais je n’aurais voulu participer à un tel crime. Merci, Madame.

 

Le jeune homme se leva, visiblement épuisé par ses dires, blême, mais apaisé. Il avait soulagé son cœur et sa conscience. Lorsque son fils quitta la pièce et disparut dans le couloir, Madame Bosson s’effondra.

 

— Mais quelle horreur ! Je ne peux pas croire ce qu’Élias a vécu. Je n’appréciais pas les jeux vidéo, mais là… Ce n’est même pas ça ! Mon pauvre Élias, si seulement j’avais su.

— Vous ne pouviez pas savoir, Madame Bosson. Il ne faut pas vous en vouloir. Vous n’êtes pas responsable. Élias jouait depuis longtemps. Vous avez fait tout ce qui est humainement possible. Surtout ne culpabilisez pas, cela n’aidera pas votre enfant. Il est maintenant primordial que vous le souteniez. Connaissez-vous un/une psychologue dans la région qui pourrait le recevoir rapidement ? Élias a subi un grave traumatisme. Il doit être suivi.

 

Quelques minutes plus tard, Aurore et Pascal se trouvaient à nouveau dans l’habitacle de la voiture du gendarme. Les idées se bousculaient dans le cerveau d’Aurore. Elle avait du mal à rassembler les pièces du puzzle, avec tous les nouveaux éléments apportés par le témoignage de l’adolescent. La rencontre avec Élias l’avait fortement touchée. L’addiction aux jeux vidéo et l’emprise que ceux-ci avaient sur les personnes dépendantes ressemblaient fortement à ce qu’elle avait pu observer dans les groupes de type sectaire. Le jeu avait le pouvoir, comme le gourou, en raison de la fascination qu’il exerçait, de faire commettre les pires atrocités à ses joueurs, ses adeptes ou encore ses élus.

Un point commun particulièrement effrayant, parmi de nombreux autres.

Évidemment, Pascal ralluma la radio à fond. Les notes d’Africa de Toto résonnèrent dans ses oreilles, l’empêchant totalement de réfléchir et de se concentrer. Ils foncèrent sur la route de Sallanches. Ils dépassèrent le lieu-dit de la demi-lune. Alors qu’ils s’approchaient de la bifurcation de la route qui partait en direction de Saint-Gervais, Aurore poussa un cri de frayeur. Leur voiture se dirigeait tout droit sur une femme, aux longs cheveux noirs, habillée d’une robe blanche, dont le bras gauche tendu indiquait la direction de Saint-Gervais-Les-Bains. Faisait-elle du stop ? Aurore n’eut pas le temps de le distinguer clairement. Ils allaient la percuter. Pascal pila. La voiture partit en dérapage juste avant le giratoire et s’immobilisa au milieu de la route. Heureusement, il n’y avait pas de véhicules venant en sens inverse. Ils n’avaient rien percuté et la silhouette féminine blanche avait disparu. Pascal, excellent conducteur se ressaisit aussitôt et ralluma le moteur qui avait calé. Il décida d’aller se garer un peu plus loin après le rond-point, pour qu’ils puissent tous les deux reprendre leurs esprits.

 

— Tu as vu ce que j’ai vu ?

— Hmm. Je crois bien, oui, mais je ne suis pas sûr. La femme au milieu de la route ?

— Oui, c’est ça. Elle n’est plus là… J’ai cru que nous l’avions écrasée. Elle était là et elle tendait le bras comme ça… Répondit Aurore, la voix blanche tout en mimant le geste de la femme avec son bras droit. Je n’ai rien compris. Tu l’as vue aussi ? Je n’ai pas halluciné ?

— Oui, je l’ai vue, aussi. On aurait dit une dame blanche. Trop bizarre. Mais je l’ai aperçue au dernier moment. Je n’ai pas vu son geste. J’ai cru que je la tuais. C’est pour ça que j’ai freiné. Et puis elle n’était plus là. Elle montrait quoi ?

— Je ne sais pas. J’avais l’impression qu’elle nous montrait une direction ou qu’elle faisait du stop, mais elle tendait le bras opposé de la route. Une dame blanche, comme Élias. Jamais, je n’aurais pensé cela possible. Bref. Désolée, Pascal. On a eu chaud. Il faut qu’on y aille. Je peux te demander un service ? Tu peux éteindre la radio un moment ? Je dois réfléchir et appeler mon homme, OK ?

— Oui, pas de souci, capitaine ! À vos ordres, Madame !

 

Ils reprirent la route en silence. Jules, comme prévu, était rentré à Annecy avec la voiture d’Aurore et avait rendu la chambre d’hôtel à Thonon. Il avait l’air dépité dans le message vocal qu’il lui avait laissé. Sans le lui dire frontalement, elle avait l’impression qu’il lui reprochait de ne pas être là pour lui en raison de son enquête. Il lui avait dit qu’« il ne s’était pas imaginé sa semaine de vacances comme ça. » Aurore savait qu’il avait un peu raison. Elle, non plus, elle ne pensait pas qu’une enquête d’une telle ampleur allait lui tomber dessus. Elle ne savait pas comment se faire pardonner. Marion Lefort lui avait également envoyé un message lui disant qu’ils avaient une piste pour le jeu. Ils avaient trouvé deux adresses IP et ils recherchaient les coordonnées géographiques correspondantes. Elle attendait avec impatience l’ordinateur d’Élias qu’Aurore et Pascal avaient emmené avec l’accord de la mère du jeune homme.

Pascal roulait à vive allure et ils avaient déjà rejoint l’autoroute blanche qui suivait la Vallée de L’Arve en direction de Genève. Pascal la déposerait chez sa tante à Genève puis rentrerait chez lui. La capitaine n’avait pas le courage de retourner à Thonon. Ce soir-là, Aurore avait besoin d’être seule et de calme pour mettre ses idées au clair. De plus, l’inspectrice n’avait pas envie de se trouver face aux yeux inquisiteurs et inquiets de son amant. Se rendre chez Jeanne était la meilleure des solutions, même si elle ne la verrait sans doute pas. Elle pourrait travailler et n’aurait pas besoin de se lever aux aurores pour se rendre à l’autopsie le lendemain. Elle achèterait un test de grossesse le lendemain dans une pharmacie proche de l’hôpital, même si elle était persuadée que cela ne pouvait pas être la raison de ses nausées.

Jeanne habitait depuis très longtemps un appartement sur l’avenue de Bel-Air à quelques encablures seulement de son lieu de travail, l’hôpital de Belle-idée, où elle exerçait comme infirmière. Sa tante travaillait de nuit ce jour-là et était absente. Elle avait laissé ses clefs sous le paillasson pour Aurore, même si cette dernière n’aimait pas trop qu’elle le fasse et le lui déconseillait. Ce que la capitaine de police appréciait chez Jeanne était l’immuabilité et la stabilité de sa vie. Rien n’avait bougé depuis sa dernière visite. Elle s’installa dans la cuisine. Elle devait travailler et faire un compte-rendu à ses collègues sur ce qui s’était passé avec Élias. Aurore était très impatiente de faire un feedback de sa rencontre avec le jeune homme et de mettre en place un plan d’action. Elle sortit son ordinateur du sac à dos et l’ouvrit sur la table tout en préparant une tasse de thé. La capitaine était prête, avait recouvré sa lucidité et se sentait d’attaque pour mener de front les nouveaux combats qui l’attendaient.

 

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