Witch Hunt : La chasse aux sorcières

Olivia Gerig · Chapitre 25 sur 46

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Witch Hunt : La chasse aux sorcières

Triste réalité

 

Ancien Sanatorium, Passy, juin 2016

 

Y VES Gaillard, maître d’œuvre et ingénieur arriva avec un peu d’avance pour son rendez-vous dedié à la transformation du bâtiment en immeuble d’habitation. Il gara son SUV sur le parking vide devant l’ancien sanatorium.

Ce jour-là, l’homme devait rencontrer plusieurs professionnels et détailler les travaux à engager. Il avait visité une fois les lieux deux ou trois mois auparavant, juste après la fonte des neiges, au début du printemps, et n’était pas revenu depuis. Il fut assez vite rejoint par les artisans. L’endroit semblait calme, peut-être même un peu trop. D’ordinaire, les chants des oiseaux, les rumeurs des branches bercées par le vent et le bruissement des feuilles enveloppaient les lieux, les rendant moins effrayants. Il régnait un silence de mort.

La porte d’entrée franchie, ils s’immobilisèrent. Le sanatorium avait reçu des visiteurs récemment. Ces derniers n’avaient apparemment pas fait place nette. Sur le sol, dans la poussière et les gravats, de multiples traces de pas, des dessins sur le sol en forme de flèches.

— Il y a eu une fête ici. J’espère juste que ce ne sont pas les squatteurs qui sont revenus et que nous devons refaire le ménage en plus des travaux.

— Oui, en effet. On dirait qu’il y a eu une rave ou un truc du genre. Je ne comprends pas les jeunes qui aiment faire la fête dans des endroits aussi glauques… renchérit le maçon.

— Bon, on dirait qu’ils n’ont rien cassé, mais je sens un courant d’air. Ils ont dû laisser les baies vitrées ouvertes. Avant de commencer la visite, il faut que nous allions vérifier cela.

Ils se dirigèrent vers le centre du bâtiment principal. Construit en forme de T, l’ensemble était immense. La baie vitrée qui donnait sur le jardin et la cour avait été laissée ouverte, ou plutôt, il n’y avait plus de fenêtres. Des débris de verre jonchaient le sol. Cependant, ce ne fut pas cela qui attira leur regard. Les ouvriers laissèrent échapper un cri de surprise et de terreur.

Juste devant ce qui avait été le labyrinthe de verdure, tout au bout de l’esplanade en gravier, à une centaine de mettre devant eux, deux bûchers étaient dressés. Ils avaient été partiellement consumés par les flammes. Une odeur âcre et pestilentielle s’en dégageait. Le feu n’avait pas tout détruit et le spectacle était atroce. Ils aperçurent ce qui restait de deux corps humains calcinés, Attachés au centre de chacun des foyers. Choqués, n’osant pas poursuivre leur visite, ni s’approcher, ils ressortirent du bâtiment par là où ils étaient entrés et s’assirent sur les marches devant l’entrée principale pour appeler la gendarmerie.

 

* * *

 

Thonon-les-Bains, juin 2016

 

Aurore se réveilla à 07h45, dans les bras de Jules, qui s’était également rendormi. Elle avait toujours l’estomac en vrac et se sentait stressée, mais le brouillard dans son cerveau semblait s’être dissipé. Elle devait se dépêcher pour ne pas louper la réunion planifiée avec le procureur et les autres participants à l’enquête. Ils seraient en vidéoconférence avec Marion qui devait leur transmettre de nouvelles informations. Aurore ne se souvenait pas avoir sombré à nouveau dans le sommeil. Elle se précipita dans la douche et s’habilla rapidement, tout en veillant à ne pas réveiller Jules, qui, après cette nuit mouvementée, méritait du repos. Elle atteignit le commissariat en quelques minutes, juste à temps pour le début de la séance.

 

— Mesdames, Messieurs, chers officiers et inspecteurs, je vous prie de bien vouloir accueillir le capitaine Aurore Pellet de la police judiciaire d’Annecy qui sera votre responsable dans cette affaire délicate. Elle sera secondée par deux de nos personnels qui la connaissent déjà : le capitaine Morand, issu de vos rangs ici à Thonon, et le maréchal des logis-chef Favre de la brigade de recherche de la gendarmerie. Je vais d’ailleurs en profiter pour passer la parole au capitaine Pellet pour qu’elle se présente ainsi que ses collègues : la capitaine Marion Lefort et le lieutenant Walonsky, qui nous appuieront depuis Annecy.

 

N’appréciant que moyennement de prendre la parole en public sans s’y être vraiment préparée, Aurore fit en sorte d’écourter au maximum l’exercice en ne déclinant que son nom, son titre, quelques éléments clefs de l’enquête qu’elle allait illustrer sur le tableau blanc derrière elle et le flipchart avec des schémas et des photographies, pendant que Marion Lefort se présenterait à son tour et dévoilerait ses nouvelles découvertes.

Sa collègue d’Annecy débuta ses explications avec le harcèlement dont Léa Bouchet avait été victime, qui était en lien avec sa relation amoureuse avec Tobias Duperret. Elle avait pu remonter la trace des auteurs et notamment celle de l’ex-petite amie de l’adolescent et de sa bande d’amis, qui étaient les principaux suspects des crimes pour l’instant. Issue de la zone urbaine défavorisée de Thonon, l’ex-copine de Tobias, Zeina avait pris en grippe Léa par jalousie et lui avait fait vivre les pires humiliations pour se venger avec l’aide de ses amis. Le petit groupe était convoqué pour 9h30 au commissariat et serait interrogé par les différents inspecteurs. Pendant ce temps, Aurore avait disposé les portraits des protagonistes sur son tableau en indiquant leur nom et leur âge ainsi que les photos des deux victimes. Elle indiquait également les mobiles et les différents éléments découverts par la police scientifique et le labo. Elle avait marqué son analyse des suspects d’un grand point d’interrogation suivi des bulletpoints :

 

• Crime trop bien organisé, méticuleux, préparé pour une bande

d’adolescents difficiles.

• Nombreux, oui ! Mais impossible qu’ils aient agi sans l’aide d’adultes. • Mobile : jalousie : oui. Mais est-ce suffisant pour une telle mise en

scène ?

 

Pendant qu’elle notait sa dernière phrase, elle entendit Marion évoquer une seconde piste qui résonna soudain en elle. Cette possibilité avait été évoquée par l’une des amies de Tobias la veille… Elle cessa d’écrire et écouta attentivement :

 

— Les deux victimes jouaient depuis quelques mois à un jeu vidéo élitiste appelé Witchhunt. Tobias avait initié Léa ou l’inverse… Ce jeu est accessible uniquement par invitation ou sur le darkweb. Malheureusement, je n’ai pas encore découvert comment nos victimes ont été invitées et par qui exactement. Le système est très opaque et je n’ai pas encore réussi à le pénétrer. J’ai cependant pu dresser la liste des joueurs en ligne hier soir et localiser leur adresse IP en utilisant le profil de Léa, baptisée Morgane dans le jeu pour y accéder. J’ai pu notamment apprendre qu’elle était Game Over et exclue de la partie. Il s’agit d’un jeu d’aventure basé sur l’histoire des chevaliers de la table ronde, de la quête du Graal, mais aussi de la chasse aux sorcières et de l’Inquisition. Ce qui a fait tilt dans ma tête. Quelque chose me dit que nos crimes – en raison de leur mise en scène – sont liés à ce jeu. Les bûchers, la chasse aux sorcières, vous voyez le lien ? Je pense qu’il serait vraiment intéressant d’interroger les autres joueurs. Je vous envoie la liste par courriel. J’ai également mis en évidence les profils dont les adresses se trouvent en Haute-Savoie ou en Suisse et à proximité de la scène de crime dans un rayon d’environ 100 kilomètres. Je pense qu’il faudrait les voir en priorité. Je vous laisse vous organiser en conséquence. Pour ma part, j’essaie de découvrir qui est à l’origine de ce jeu, mais pour le moment, je ne suis arrivée à rien. Dès que j’en saurai plus, j’en informerai Aurore Pellet. J’ai également pu déterminer que l’ex-petite amie de Tobias et ses amis ignoraient jusqu’à l’existence de ce jeu. Il n’y a donc aucun lien entre eux. Il est important que vous notiez que le statut actuel de Tobias, alias Merlin, est identique à celui de Léa : Game Over et exclu de la partie. Il est peu probable qu’il s’agisse d’une coïncidence. Sans vouloir faire des jeux de mots morbides ou des comparaisons glauques, nos jeunes victimes sont vraiment « Game Over ». Ce qui m’amène à penser que la réalité et la fiction pourraient, dans ce cas, être intrinsèquement liées.

 

L’intuition d’Aurore avait été juste. En tout cas, elle devait à présent avancer dans ce sens : la piste du jeu vidéo et la chasse aux sorcières. Elle était convaincue que l’interrogatoire de l’ex-petite amie de Tobias ne mènerait à rien de probant et qu’il fallait chercher ailleurs… Mais où ? Marion venait de lui offrir cette piste sur un plateau et cette dernière paraissait vraiment intéressante, même si elle signifiait qu’il fallait presque tout reprendre à zéro et investiguer dans un domaine qu’elle ne maîtrisait pas. Marion Lefort, spécialiste des technologies de l’information, percevant l’excitation de ses collègues, s’était interrompue et décida de mettre fin à son intervention pour leur permettre de discuter de la suite à donner.

— Hum… Hum. Je vous demande juste encore deux petites secondes d’attention supplémentaires, SVP ! Le mail avec la liste des joueurs vient de partir sur les boîtes de réception d’Aurore Pellet, du maréchal des logis-chef Favre et du capitaine Morand. Je poursuis mes recherches de mon côté et je vous tiens au courant. À bientôt et encore merci pour cette séance !

 

La connexion se coupa et l’image de la capitaine s’effaça de l’écran. Le brouhaha ambiant s’intensifia. Aurore était restée bouche bée, comme paralysée devant son tableau blanc, le stylo à la main, essayant d’intégrer les nouveaux éléments dans son schéma qui devenait de plus en plus compliqué.

La fièvre s’était emparée des personnes présentes sous la pression d’obtenir des résultats rapides et aussi en raison des nouvelles ouvertures qu’impliquait ce que venait de leur révéler Marion. Les discussions furent soudain stoppées net par la sonnerie du portable du procureur qui hurlait une chanson de Lady Gaga :

Oh-oh-oh-oh-oooh

Oh-oh-oh-oh-oooh, oh-oh-oh

Caught in a bad romance

Oh-oh-oh-oh-oooh

Oh-oh-oh-oh-oooh, oh-oh-oh

Caught in a bad romance

Rah, rah-ah-ah-ah

Roma, roma-ma

Gaga, ooh-la-la

Want your bad romance

Rah, rah-ah-ah-ah

Roma, roma-ma

Gaga, ooh-la-la

Want your bad romance

 

Le visage de l’homme de loi se décomposa, s’empourpra et il se mit à tâtonner nerveusement dans les poches de son pantalon, puis celles de sa veste de costume, à la recherche de l’appareil fautif. Lorsqu’il le trouva enfin, dans la poche intérieure de sa veste, il répondit aussi vite qu’il le put après avoir préalablement éteint le son, en adressant un regard honteux et un sourire embarrassé à l’assemblée.

Des rires, aussitôt réprimés, s’étaient fait entendre dans la salle. Tous les regards étaient à présent braqués sur lui.

 

— Oui, allô ? Oui, oui, c’est lui-même. Pardonnez-moi, j’étais en séance… Ah oui, vraiment ? Ce n’est pas possible ? Nous étions justement en train d’enquêter sur… Oui, je comprends bien, oui. Je vous envoie du monde tout de suite et j’arrive également. Où ça ? Hmm… d’accord. Je vais voir comment nous pouvons faire pour venir sur place au plus vite. Ce n’est quand même pas la porte à côté. Y a-t-il un endroit où un hélicoptère pourrait atterrir pas trop loin ? Oui ? D’accord. J’arrive avec des renforts. Merci, commandant ! Nous nous tenons prêts et attendons l’hélico du PGHM. Brigade de recherche déjà sur place ? TIC aussi ? Et médecin légiste ? Non, je vous prierai de bien vouloir contacter le docteur Bornand des Hôpitaux universitaires de Genève, il s’est occupé des précédentes autopsies. Quoi ? Vous pensez qu’il s’agit de nouveau de deux jeunes gens ? Quoi ? Vous n’en êtes pas sûrs… État des corps… Un garçon, une fille ? Oui ? Mon dieu…

 

Après l’hilarité provoquée par la sonnerie improbable du téléphone du procureur, un silence pesant avait envahi la salle. Le visage de l’homme était devenu aussi pâle que la mort et s’était refermé d’un coup. Son sourire s’était éteint. On pouvait lire de la gravité et de la tristesse dans ses yeux. Lorsqu’il raccrocha, on pouvait entendre les mouches voler dans la salle. Personne n’osait parler. Aurore s’était assise pensive.

 

— Merci. Désolé pour le bruit ! J’avais oublié de mettre mon téléphone sur silencieux. C’était urgent. J’ai de mauvaises nouvelles. Nous avons deux nouvelles victimes. Je viens d’avoir le commandant de la brigade de recherche de la gendarmerie en ligne. Deux jeunes à nouveau. Misère. La scène de crime est similaire à celle du château d’Avully. Capitaine Pellet, maréchal Favre et capitaine Morand, nous nous envolons pour Passy dans une quinzaine de minutes. Tenez-vous prêts ! Les autres poursuivez vos recherches avec la liste que vous transmettra Morand et je compte sur vous également pour les rencontres avec les suspects. Maintenant, au travail !

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