Witch Hunt : La chasse aux sorcières
Les mariés de l’apocalypse
Commissariat des Marquisats, juin 2016
A U cœur de bruits de chaises que l’on poussait et tirait, de chuchotements, de cahiers qui se refermaient et de notifications arrivant sur des téléphones portables, les officiers quittèrent la salle de réunion du commissariat pour rejoindre leurs occupations. Marion Lefort fit signe discrètement à Aurore pour se retrouver après son échange avec François Bertin. Lorsque le commissaire s’installa en face d’elle et la fixa dans les yeux, la jeune capitaine était perdue dans ses pensées. Elle n’entendit pas les premiers mots de son interlocuteur.
— Capitaine Pellet ?
— Oui, oui, pardon, commissaire. Je vous écoute.
— Je vous disais que les deux corps qui ont été retrouvés à Brenthonne ont été identifiés formellement. Les victimes sont âgées de 16 et 17 ans, une adolescente et son copain, originaires tous les deux de Thonon-Les-Bains, Léa Bouchet et Tobias Duperret. Ils sont issus de familles bourgeoises haut-savoyardes. Capitaine, je souhaite que vous vous rendiez sur place pour renforcer les équipes de Thonon et que vous preniez en main l’enquête. Ils ont besoin de quelqu’un comme vous. Ils ne maîtrisent pas la psychologie criminelle et nous pouvons leur prêter main-forte. D’ailleurs, fit-il sur le ton de la confidence, ils m’ont vraiment appelé à la rescousse. Le cas dépasse l’entendement. Les deux victimes viennent de classes aisées, de familles influentes en politique. Nos collègues sont attendus au tournant par le gouvernement. Ils sont sous pression. Je compte sur vous et j’ai confiance en vos talents ! N’hésitez pas non plus à demander de l’aide à l’équipe d’Annecy. Ils se tiennent à votre disposition. Maintenant, il n’y a plus une minute à perdre. On vous attend à Brenthonne, au château d’Avully !
— OK. J’y vais, commissaire.
Aurore passa rapidement par son bureau où l’attendait Marion. Elle expliqua à sa collègue qu’elle devait partir immédiatement et qu’il fallait absolument l’excuser auprès de Claude Rouiller, si elle avait du retard au repas du soir.
Elle redescendit aussitôt sur le parking et se mit en route pour le Chablais.
Les murs centenaires du château d’Avully n’avaient jamais vu autant d’hommes armés depuis la fin du XVIIIe siècle. Il avait d’abord été la propriété de la famille de Sales, puis celle de la famille Guyon, qui l’avait restauré et mis à disposition pour des événements. À la place d’invités endimanchés et festifs, il accueillait des gendarmes, des policiers, des ambulanciers et des curieux que les forces de l’ordre avaient bien du mal à chasser. Lorsqu’Aurore Pellet parvint sur les lieux, les TIC étaient à l’œuvre depuis plusieurs heures et la levée des corps avait déjà été effectuée. Elle arrivait après la bataille, pour la première fois. Les cadavres avaient été enlevés pour autopsie à Genève en Suisse. Le département de pathologie du professeur di Giorgio à Annecy était débordé. La coopération entre les réseaux hospitaliers français et suisses fonctionnait très bien et comportait de grands avantages. En revanche, cela ne faciliterait pas forcément la tâche des enquêteurs français.
La capitaine fut impressionnée par cette forteresse. Elle s’imagina arrivant sur sa monture après une longue chevauchée pour demander le gîte et le couvert avec en musique de fond le générique de la série Game of Thrones. Elle songeait aux batailles épiques, aux joutes, aux festins aux lueurs des bougies à la dureté de la vie et la misère des personnes qui ne jouissaient pas d’une bonne naissance, condamnées à la servitude, à la violence également et à la difficulté de vivre en ces temps en étant une femme. Elle n’aurait certainement pas pu exercer son métier d’enquêtrice à cette époque et encore moins être « chevalier ».
Aurore revint sur terre lorsqu’elle remarqua le bandeau rouge et blanc de la police qui avait interdit l’accès à tout individu extérieur à l’enquête.
Elle fut accueillie par un officier en uniforme qui lui demanda ses papiers. Il lui signifia que les TIC prélevaient encore des indices et que le capitaine Morand, chargé de l’affaire, ainsi que le maréchal des logis-chef Favre de la brigade de recherche de la gendarmerie commençaient à s’impatienter, ne la voyant pas arriver.
Effectivement, elle aperçut un gendarme et un homme en civil s’entretenir au milieu de la cour du château. Il y avait également de nombreux petits écriteaux numérotés sur le sol. Des enquêteurs revêtus de combinaisons blanches s’y promenaient et donnaient l’impression de survoler la scène de crime. Tout cela lui semblait banal, terriblement banal. Ce sentiment se révélait être particulièrement effrayant. Personne ne devrait s’habituer à une scène de crime.
Peut-être était-ce un mécanisme de protection ?
Elle ne s’était même pas rendu compte qu’elle avançait en direction des deux hommes qui visiblement la scrutaient de bas en haut avec un air peu amène.
— Capitaine Aurore Pellet ? L’interpella le gendarme. Il perdait patience et le ton de sa voix n’avait rien d’amical.
— Désolée pour mon retard. Oui, c’est bien moi. Capitaine Pellet, police judiciaire d’Annecy. Il y avait des embouteillages sur la route, et comme ce n’était pas une urgence absolue… je vous prie de bien vouloir excuser mon arrivée tardive. Vous devez être le maréchal des logis-chef Favre et vous le capitaine Morand ?
— Affirmatif. Enchanté, et merci encore de nous soutenir sur cette affaire qui s’annonce compliquée.
C’était le gendarme qui avait pris la parole. Il la regardait avec un air hautain et sa voix était cassante.
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On ne brûle plus les sorcières, ni même les livres, mais on brûle toujours les idées.
Jean Dutourd
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