Witch Hunt : La chasse aux sorcières
Synchronicités ou simples coïncidences ?
SYNCHRONICITÉS OU SIMPLES
COÏNCIDENCES ?
E FFECTIVEMENT, le site choisi pour le jeu avait de quoi étonner. Il s’agissait d’une maison de maître, construite au XVIII e siècle, appelée Château de Cartigny. Bâti en 1725 par Jacob Marcet-Guainier, il avait appartenu tour à tour à de nobles familles genevoises, jusqu’en 1933 où elle fut acquise par un curieux personnage, Jean-Claude de Tolbiac. Aurore surfait sur internet pour en apprendre plus et écarquillait les yeux à chaque nouvelle information glanée. Cet homme, né à Bâle en Suisse et décédé en 1946 dans l’enceinte du domaine se faisait appeler Jean Tolbiac. Il était l’instigateur d’un groupe religieux, dénommé Association philanthropique, appelé Les Messagers de la vérité, dont le siège mondial se trouvait à Cartigny, à l’adresse du château en question. D’obédience réformée, l’homme s’était d’abord rapproché du groupement des Étudiants de la bible, fondé par un certain Charles Taze Russell qui était devenu par la suite Les Témoins de Jéhovah. Jean Tolbiac prit le parti de se détacher du mouvement qui ne correspondait pas à sa propre vision, se mit à écrire ses propres textes et à édifier sa doctrine. De cette dernière étaient nés les Messagers de la vérité. La capitaine de police était ébahie. Encore une mouvance religieuse, encore une question de foi, encore des croyances, encore et encore. Le monde était visiblement divisé, non seulement par les notions de bien et de mal, mais également par l’idée de croire en un être supérieur aux hommes. Ce type de courants de pensée permettaient de soumettre des semblables intelligents en leur faisant miroiter monts et merveilles, mais surtout l’existence d’un nouveau monde et une vie meilleure pour des élus après l’apocalypse. Ici, d’après ce qu’elle pouvait lire, le gourou, le chef religieux inculquait plus ou moins ce message à ses fidèles. Désigné, selon lui-même, et lui seul, par Dieu, en 1914, comme Messager du Christ, il était voué à la constitution du troupeau des vrais croyants et des seuls chrétiens véridiques, l’armée des Bergers de la vérité. Son église survivrait la fin du monde dans un nouvel Éden, un paradis. Les brebis du troupeau du Messager de la vérité seraient les uniques élues pouvant y accéder. Comment ce genre de croyances pouvaient-elles attirer des gens dans leurs filets ? Aurore hallucinait. Aucune originalité. Le but était une nouvelle fois d’échapper à la mort, de survivre à la fin du monde, derrière un discours promouvant l’altruisme, l’amour fraternel, la lumière et l’amour divin dans la justice et le seul véridique messager du Christ, Jean Tolbiac en personne. Elle se mit à rire intérieurement. Quel manque d’originalité ! Du vu et du revu, du lu et du remâché, maintes et maintes fois sous des formulations et des formes différentes. Toujours le même prêche et la même conviction de détenir la seule et l’unique vérité.
Cependant, Jean Tolbiac préférait la discrétion et évitait le prosélytisme, même si le nombre global d’adeptes dans le monde était tout de même impressionnant, 100’000 fidèles établis sur cinq continents.
Pourquoi avoir choisi ce lieu pour le jeu ? À cette question, la policière n’obtenait pas de réponse cohérente. Pour le château d’Avully, la réponse semblait évidente : un ou même plusieurs procès ainsi que des exécutions pour sorcellerie avaient eu lieu dans son enceinte. Le lien avec le jeu était donc facilement établi. Pour l’ancien sanatorium, l’explication paraissait aussi plutôt évidente. Le bâtiment isolé, sans voisinage, abandonné, d’une surface impressionnante et ressemblant à s’y méprendre à L’Overlook hôtel du roman Shining de Stephen King, était l’endroit idéal pour y organiser une expérience en réalité virtuelle et procéder à l’exécution, bien réelle cette fois-ci, de deux jeunes adultes. En revanche, pourquoi avoir choisi cette magnifique demeure à l’aspect romantique, située au cœur d’un village et qui semblait être encore habitée par la communauté qui en était propriétaire ? Il s’agissait là d’un mystère à élucider. Quel lien entre le jeu et la communauté ?
* * *
Saint-Gervais-les-Bains, juin 2016
Dans le jardin bien entretenu d’un chalet modeste, mais coquet, une femme frêle, aux longs cheveux bouclés noir de jais, à la peau diaphane, s’occupait d’un plant de roses rouges avec beaucoup de délicatesse. Elle portait un large chapeau blanc et une robe bohème de la même couleur. Le tissu ne faisait qu’un avec son épiderme. Elle profitait de l’ombre providentielle des larges rebords de son couvre-chef. Un fantôme au milieu de la verdure. L’image était magnifique, presque irréelle, digne d’une carte postale ou d’une affiche de promotion touristique de la région. D’autant plus que la femme semblait apaisée et était d’une beauté impressionnante, même si elle jurait, à cause de son habillement et de ses manières avec le cadre. Au loin, un torrent tumultueux faisait entendre un bruissement continu qui recouvrait presque le chant des oiseaux.
La femme se retourna lorsqu’une voix ténébreuse l’interpella depuis l’intérieur de la masure et fit volte-face montrant un visage marqué par les années et les soucis. Des cernes noirs dessinaient de profonds sillons sous des yeux aux pupilles vert émeraude, desquelles émanaient de la mélancolie plus que de la tristesse et même une certaine résignation. Elle ne dit pas un mot et se dirigea vers l’intérieur de la maison.
— Nous allons bientôt recevoir de la visite. Sois préparée, Iris. Ils arrivent. Ne faillis pas, je te fais confiance. Tiens-toi prête à donner le change et ne lâche pas, nous y sommes presque. Plus que deux fois et nous aurons accompli notre mission. C’est ainsi qu’elle l’aurait voulu, j’en suis sûr. Parachever son travail de la meilleure manière possible. Leur faire subir ce qu’elle a enduré. Après nous pourrons enfin trouver la paix. Je te le promets, ma sœur.
Elle acquiesça, tout en gardant le silence et en lançant un regard vide à celui qui lui parlait. Un homme aux mêmes cheveux noir de jais mi-long avec des yeux vert émeraude identiques, un peu plus grand qu’elle. Il était pâle et d’une maigreur maladive. Il portait un costume-cravate, sombre, et une chemise à jabots blanche d’un autre temps. Ses lèvres fines, rouge sang, se détachaient sur la pâleur de son teint et son menton portait un bouc fin et bien taillé. Il dégageait une aura de puissance et de classe. Malgré la composition faible de son corps, il inspirait le respect.
— Je m’en vais. Je dois préparer le terrain. Je ne serai pas long. On se retrouve bientôt. Prends soin de toi.
L’homme se dirigea vers les escaliers qui conduisaient à la porte d’entrée du chalet, un étage plus bas, et sortit sans faire de bruit. Laissant la femme, face à la cheminée au milieu du salon, immobile et contemplative.
— D’accord, Achille. Je t’entends. Je t’attendrai et je ferai ce que tu me dis, mais… si par hasard notre entreprise est mise en danger, tu sais très bien ce que j’ai prévu…
Elle lui répondit, parlant dans le vide, alors qu’il avait tourné les talons, fermé la porte et roulait déjà en direction de la vallée. Il ne pouvait pas l’entendre. D’ailleurs, il ne l’entendait que rarement.
* * *
Aurore en pleine réflexion et concentrée sur les informations qui défilaient sur l’écran de son ordinateur, ne vit pas la silhouette masculine qui s’avançait derrière elle en silence, se pencha ensuite au-dessus de son épaule et déposa un baiser dans le creux de son cou, ce qui la fit sursauter et frissonner. Au même moment, elle sentit un parfum d’homme qu’elle connaissait bien, Rive Gauche d’Yves Saint Laurent. Le parfum de son homme.
— Jules, tu m’as fait peur ! Tu es en avance en plus ! Qu’est-ce que tu fais là ?
— Désolé, je ne voulais pas t’effrayer. Non, je ne suis pas en avance, plutôt en retard même. Je t’ai appelé deux fois pour te dire que j’étais là, mais apparemment tu sembles complètement obnubilée par ton boulot, tu n’as même pas entendu ton téléphone.
— Oh non… Je suis vraiment navrée, balbutia la jeune femme qui se sentait soudainement extrêmement mal à l’aise, comme si elle avait été prise en flagrant délit. Je n’ai pas vu le temps passer et cette affaire est vraiment… aussi surprenante que prenante. Tu me pardonnes ? Mais, comment m’as-tu trouvée ?
— En fait, comme tu ne me répondais pas et que je commençais un peu à désespérer, je me suis dit que tu devais certainement être encore en train de décortiquer des cadavres avec le médecin légiste. Alors, je me suis garé et je suis allé prendre un petit-déj’ en t’attendant. J’ai vu cette terrasse sous les arbres, cela m’a plu. Et voilà, je t’ai vue…
Ils rejoignirent la voiture d’Aurore rapidement et se mirent en chemin pour Cologny où résidait le second joueur identifié par Marion et ses collègues à Annecy. Les envies de café et de croissants de Jules étaient remises à plus tard.
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La vie est belle le destin s’en écarte
Personne ne joue avec les mêmes cartes
Le berceau lève le voile, multiples sont les routes qu’il dévoile
Tant pis on n’est pas nés sous la même étoile
IAM, Nés sous la même étoile
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