Witch Hunt : La chasse aux sorcières

Olivia Gerig · Chapitre 43 sur 46

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Witch Hunt : La chasse aux sorcières

Couloir de la mort

 

L E jour J était arrivé. La partie finale allait se dérouler cette nuit. Achilles avait pensé à tout. Sandra l’avait rejoint la veille au soir, elle jouerait le rôle de la walkyrie à l’accueil, comme toujours et le soutiendrait pour les derniers préparatifs. Ce qui demandait le plus de réflexion et de logique était la préparation des plans du jeu, soit savoir quelle pièce correspondait à quel moment de la partie. Comme l’essentiel de l’action était virtuel, il n’y avait besoin d’aucun décor particulier. Les seuls dispositifs importants en dur dans la réalité étaient l’accueil, la réception avec l’écran, la salle où les joueurs se préparaient au jeu et revêtaient leur casque ainsi que les harnais qu’ils devaient impérativement porter (ils permettaient de contrôler les sanctions prévues, s’ils tentaient de s’échapper ou faisaient entendre la volonté d’arrêter la partie, car ils comportaient tous un taser intégré) – la salle du matériel, sorte de vestiaires – ensuite la salle d’armes, puis le tableau final, là où avaient lieu le jugement et l’exécution avec l’installation des bûchers. Les cordes qui servaient à la pendaison étaient bien réelles depuis les cachots jusqu’au lieu de la mise à mort. Tout le reste se jouait dans les lunettes de réalité virtuelle et était orchestré depuis les serveurs et les ordinateurs de Versailles. Un programme informatique qu’Achilles avait développé permettait d’adapter les dimensions de chaque salle ou pièce aux besoins des différentes ambiances du jeu que ce soit la partie en extérieur, dans la forêt, ou à l’intérieur, dans les maisonnettes et les commerces du village fictif ou dans le château fort ainsi que dans la cour dans laquelle se terminait chaque partie. Ensuite, les images étaient envoyées dans les lunettes et les différents intervenants virtuels, comme les animaux ou certains personnages, apparaissaient grâce à la technologie. Les autres joueurs, aussi bien les chasseurs que les proies étaient identifiés grâce à des capteurs placés dans leur casque, associés à leur avatar dans le jeu. Ils se déplaçaient sur une carte visible par tous les participants et permettaient au maître du jeu de faire évoluer les événements. Les personnages, tous et toutes en lien avec la quête du Graal et les légendes arthuriennes, avaient été définis à l’avance lors de l’inscription. Achilles était confiant. La partie se terminerait avec un gigantesque feu de joie et des feux d’artifice. Il savait que les flics allaient intervenir et espérait secrètement également avoir su estimer avec précision le moment du bouquet final. Ils arriveraient trop tard, ils ne pourraient pas sauver ceux qui devaient être sacrifiés. Il avait scénarisé tout le déroulement de l’événement, même l’épilogue et sa propre fin. Tout était prêt pour les trente derniers joueurs et cette ultime partie.

Sa sœur avait respecté leur accord. Il en était sûr. Il les avait également mis sur la piste pour que les forces de l’ordre ne puissent pas occulter l’affaire, comme ils l’avaient fait trente ans auparavant. La mort de leur mère n’aura pas été vaine, leur combat non plus. Leurs existences à tous les deux avaient pris un véritable sens : révéler l’injustice du monde, mettre ceux et celles qu’on avait essayé de cacher sur le devant de la scène, laver leur honneur et les réhabiliter. Ceux qui avaient été condamnés, chassés, exclus, répudiés, reniés seraient enfin reconnus.

À cette pensée, il soupira. Il ne serait plus jamais le bâtard, le discret, l’architecte de l’ombre, l’éminence grise. Il existerait en tant qu’Achilles Duc. Son patronyme serait gravé pour l’éternité, ils seraient, tous les trois, sa mère, sa sœur et lui, immortalisés.

 

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Le Dauphiné libéré, édition Savoie Mont-Blanc,

vendredi 28 juin 2016

Faits divers

Le pont du Diable de Saint-Gervais fait une nouvelle victime

Une femme, d’une quarantaine d’années, s’est jetée hier soir, dans le vide depuis l’ouvrage à la

réputation funeste de la station thermale de Haute-Savoie. Il s’agit du 100 e suicide depuis sa construction. Pourtant, les circonstances de ce nouvel incident rappellent étrangement un autre événement tragique en 1986. En effet, la victime serait Iris Duc, la fille de Mona Duc, une habitante de Saint-Gervais, qui s’est suicidée au même endroit il y a 30 ans. De plus, d’autres éléments présentent de troublantes similitudes. Les corps ont été retrouvés intacts, sans blessures apparentes. Une chute de plus de 80 mètres de hauteur cause d’importants traumatismes. Comme en 1986, la dépouille de Iris Duc ne comporte aucune trace de chute. Une enquête est en cours pour déterminer les causes exactes de la mort qui restent à ce jour encore mystérieuses. Cependant, selon certaines sources, la quarantenaire se serait donné la mort pour révéler de sombres secrets de familles concernant des personnes influentes de la région. Les suicides de la mère et de la fille seraient liés à l’un d’entre eux. Les forces de l’ordre essaient de faire la lumière sur cette horrible affaire et recherchent activement le frère jumeau d’Iris Duc, Achilles Duc, qui est introuvable à ce jour.

Plus d’informations sur l’évolution de cette affaire dans notre édition de demain.

 

* * *

 

Aurore était particulièrement stressée ce matin-là. Elle n’avait pas dormi de la nuit. Ils étaient rentrés très tard après leur visite du chalet et le suicide de leur principale suspecte Iris Duc. Elle avait compulsé les dossiers, lu et relu les éléments. L’enquêtrice ne parvenait pas à comprendre le fonctionnement du cerveau de ces faux jumeaux diaboliques. Certes, ils essayaient de rétablir l’honneur et la réputation de leur mère et d’ainsi faire valoir leur propre existence, mais pourquoi s’en prendre à des enfants et non à leur géniteur ? Plus elle tentait de les saisir et les analyser, plus les esprits criminels se révélaient tortueux et malades. Léa, Tobias, Fanny et Maxime ne méritaient pas d’être exécutés. Pourquoi des êtres doués d’intelligence, de sensibilité, commettaient-ils, par vengeance, par esprit de revanche et pour se rendre justice à eux-mêmes et à leur mère, des atrocités encore pires que celles qu’ils/elles avaient vécues ? C’était tout bonnement inexplicable. Aurore n’arriverait vraisemblablement jamais à l’admettre. Au fil de ses enquêtes, l’inspectrice avait été confrontée aux aspects les plus sombres de l’humanité. Aujourd’hui, avec cette nouvelle affaire, avec les crimes d’Iris et d’Achilles Duc, elle découvrait une facette encore plus violente. Une conclusion s’avérait inéluctable : une société violente, exclusive, discriminante persuadée d’être dans le juste créait des monstres plus dangereux encore. Cette société était son propre reflet.

Existait-il un moyen de la rendre meilleure ? Tout un chacun, en agissant de manière différente, en adoptant une attitude cohérente, juste, tolérante, emprunte de compassion et d’altruisme apportait sa pierre à l’édifice.

Elle avait passé la matinée à préparer un dossier qui tiendrait la route pour le procureur contre Achilles Duc. Elle avait ruminé. Elle avait contacté les autres personnes hautes placées apparaissant dans l’enquête, les parents des victimes qui étaient impliqués. Ces derniers avaient avoué leurs péchés du bout des lèvres, confessant parfois des comportements innommables et impardonnables. Le père de Léa Bouchet avait été le plus réticent alors qu’il était déjà sous enquête pour des faits de violences domestiques, de menaces et d’intimidations.

Il fallait absolument qu’aucune identité ne soit révélée. L’enquête n’était pas close. Toutefois, Aurore n’était pas dupe. Elle était persuadée qu’ils n’étaient pas les seuls destinataires des dossiers qu’Iris et Achille avaient portés à leur connaissance. Surtout que le jeu n’était pas encore terminé.

Encore une fois, les pions avaient été inversés, les rôles changés. Depuis le début, les dés étaient pipés.

 

Lorsqu’Anthony Favre, le capitaine Morand et Walonsky la rejoignirent au premier étage vers deux heures de l’après-midi, elle savait qu’il était temps de commencer le tour final, d’affronter le véritable boss de cette partie infernale. Ils se regardèrent. Le jeune Noah les avait appelés toute la matinée. Il était mort de peur et avait besoin d’être rassuré. Aurore avait dû lui promettre qu’il ne lui arriverait rien. Le problème, c’est qu’elle n’était pas du tout sûre que c’était la vérité. Ils s’étaient rendu compte qu’ils

n’étaient que des meeple6 comme les autres joueurs, des marionnettes dirigées et commandées par le maître du jeu. Plusieurs personnes, dont Marion Lefort et les équipes techniques, étaient déjà arrivées à Cartigny et avaient mis en place le matériel nécessaire pour le suivi de Noah dans la camionnette blanche, fardée du nom d’une entreprise de maçonnerie, comme prévu. Pour les forces d’intervention, le procureur, sur ordre du

préfet et du ministre de l’Intérieur, avait fait appel au GIGN7 ainsi qu’à des officiers suisses.

La capitaine Pellet, le capitaine Morand, le maréchal des logis-chef Favre ainsi que le lieutenant Walonsky avaient été autorisés à se rendre sur place, mais en tant que simples observateurs et de sources d’information pour le commandant de l’antenne du GIGN. Aurore avait insisté pour en être. Elle avait mené l’enquête et elle avait promis à Noah d’être là.

Environ quarante minutes après leur départ d’Annecy, ils parvinrent dans la campagne genevoise. Elle ne connaissait pas du tout cette région, appelée la Champagne, vers le point le plus à l’ouest de la Suisse. Il y régnait une ambiance calme à cette époque de l’année. Les champs de colza qui s’étendaient à perte de vue au printemps, donnant des coloris jaunes et verts aux alentours, avaient cédé la place aux céréales qui étaient prêtes à être récoltées. Ils prirent l’artère principale en direction du village de Cartigny. La route de Vallière les menait directement au centre du hameau. Ils ne pouvaient pas s’y rendre en voiture sous peine de se faire remarquer. Ils décidèrent de se garer au même endroit que la dernière fois et de continuer à pied. L’entrée principale du château se trouvait juste après un mur et ce qui avait dû être la maison du gardien. Ils devaient ensuite rejoindre la camionnette dans laquelle se planquait Marion.

La vie du village semblait normale. Leurs collègues avaient su être discrets. Rien ne leur indiquait où se trouvaient les véhicules et les équipes d’intervention. Au départ, ils s’étaient inquiétés que le village ne soit trop calme et qu’ils ne puissent pas passer inaperçus. En fait, c’était un atout. Ils remarqueraient de leur côté toutes les allées et venues suspectes alors que les habitants eux, trop pris dans leurs occupations ne s’intéressaient pas du tout à ce qui se passait.

Les grilles qui menaient dans la cour de la maison étaient fermées, mais il y avait un autre véhicule, homis la Mercedes, dans l’allée, à côté de la fontaine : une petite Renault Clio grise, immatriculée dans le 92, qui jurait un peu dans la propriété. Ils suivirent la grille et s’arrêtèrent au niveau de la boîte aux lettres et de la seconde entrée. À cet endroit, le portail était ouvert. Cependant, rien ne bougeait dans l’enceinte. Mise à part la Clio, tout était identique à la veille. La camionnette était stationnée dans la Cour des miracles, une placette, située en face du château. Deux des maisons qui composaient la cour étaient en construction et des échafaudages couvraient les murs. Il devait s’agir d’anciennes maisons villageoises à rénover. Un véhicule utilitaire à cet endroit, affublé du logo d’une société de construction, se fondait complètement dans le décor.

Aurore et ses camarades repérèrent la camionnette blanche. Pour que cela ne semble pas bizarre, seuls Aurore et Anthony s’y engouffrèrent. Richard et Sébastien continuèrent leur balade champêtre comme si de rien n’était. Ils avaient décidé de se rendre dans le restaurant du village, le café de Cartigny. Ils avaient fait une randonnée dans la réserve du Moulin de vert et souhaitaient se sustenter après trois heures de marche. Ils ne ressemblaient pas vraiment à des sportifs, mais ils feraient comme si.

Marion les accueillit avec un large sourire dans la régie technique dissimulée dans la carrosserie du petit camion. À ses côtés, le lieutenant Sylvain Delor d’Annecy qu’Aurore connaissait, l’adjudante Frédérique Rochat de la police judiciaire genevoise et le commandant Xavier Michel de l’antenne du GIGN de Dijon. Le véhicule n’était pas grand et l’air était difficilement respirable. Ils étaient un peu à l’étroit à six dans l’habitacle.

 

— Bienvenue à bord, camarades ! Ça va chauffer ici ! s’exclama la capitaine Lefort de bon cœur en enlevant les écouteurs qu’elle portait sur les oreilles. Où sont les autres ? demanda-t-elle en présentant les personnes présentes.

— Quel accueil ! Nous sommes ravis ! Justement, je craignais d’étouffer. Je me disais que quatre personnes de plus avec tous les appareils, nous serions près de la surchauffe. Nous avons donc envoyé Walonsky et Morand boire un verre pour découvrir les bonnes adresses de la région ! lui expliqua Aurore avec un grand clin d’œil.

 

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