Witch Hunt : La chasse aux sorcières

Olivia Gerig · Chapitre 23 sur 46

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Witch Hunt : La chasse aux sorcières

Protection

 

Ancien sanatorium, Passy, juin 2016

 

L A scène à laquelle assista Élias fut d’une telle violence qu’il l’effaça presque instantanément de son esprit. Il ne se souvint de rien d’autre que d’être repassé devant la walkyrie, d’y avoir déposé son casque et son matériel, d’avoir récupéré une clef USB et de s’être retrouvé sur le parking, sombre, avec certains autres joueurs, qui comme lui ne parlaient pas. Il était assommé, choqué, fatigué et affamé. Il tremblait. Que s’était-il passé après l’apparition du roi et de la reine et du bourreau ? Sa mémoire butait contre un mur blanc ou s’enfonçait dans un trou noir à partir de ce moment-là. Même la partie qu’il avait jouée auparavant lui paraissait floue. Il devait rassembler ses esprits pour pouvoir reprendre la route et rentrer chez lui. Le moteur pétaradant d’une vieille motocyclette le ramena à la réalité. Il devait absolument partir. Il revêtit son casque et s’aperçut qu’il avait mal partout, son corps était endolori. Il souffrait également d’intenses maux de tête. Arriverait-il jusqu’à la maison dans cet état ? Une vallée à traverser et un flanc de montagne à gravir avec des virages et des lacets. Les phares d’une voiture l’aveuglèrent, une grosse cylindrée le frôla, puis des scooters comme le sien se mirent en branle, puis, il y eut le silence. Il était seul sur le parking. Il ne restait plus qu’un grand van gris et sa moto. Il tourna les clefs. Le moteur poussif démarra. Ses mains et ses doigts étaient engourdis. Élias serra fermement le guidon et porta toute son attention sur la faible lueur de son phare à l’avant. Il faisait nuit noire. Traversant les bois, la haie de pins, il ressentit un grand soulagement lorsqu’il se retrouva dans les rues éclairées de Sallanches, la zone d’activités commerciales lui parut même sympathique et rassurante pour une fois. Il fonçait sur sa moto. Il ne rêvait que de retrouver le cocon de son appartement, avec sa mère et sa sœur. Lorsqu’il arriva enfin devant chez lui, il pénétra dans le hall et longea le couloir, il entrouvrit la porte de la chambre de sa mère. Il l’entendit ronfler doucement. Sa sœur, elle aussi, dormait. Avant de se coucher, il alluma son ordinateur. Il voulait absolument désinstaller le jeu, ne plus jamais en entendre parler, et jeta la clef USB qu’on lui avait remise. Il ne se souvenait de rien de ce qui s’était passé avant son retour. Il se sentait comme un étranger dans son propre corps et dans sa maison, vidé de son énergie. Son cerveau s’était mis en veille et avait effacé tout ce qui l’avait traumatisé. Cependant, il ne pouvait pas encore se reposer. Il devait aussi se libérer physiquement de l’emprise du jeu. Alors que l’engin se mettait en route, il vit de nombreux messages de Noah apparaître sur le chat. Son camarade de jeu n’avait pas été choisi pour participer à l’événement de la nuit. Il n’avait pas atteint le niveau requis et s’en plaignait. Il était tellement dégoûté qu’il avait harcelé Élias toute la nuit : alors ? C’est quoi ? C’est comment ? Vous avez fait quoi ? Tu as réussi ? Tu es passé « pro » ? Il y a quoi après ? Élias ? Réponds, quoi ! Alors ? Comment Élias allait-il lui dire qu’il aurait mille fois préféré être à sa place et ne jamais être choisi ? Il se moquerait de lui, le traiterait de trouillard. Il ne pouvait rien dire. Il devait juste disparaître et oublier ce jeu stupide. Il allait tout effacer et tout désinstaller. Noah l’appellerait certainement aussi sur son portable, il le bloquerait, pas le choix. Plus rien ne devait le relier à Witchhunt et il ne voulait plus jamais en entendre parler. Le matin, il reprendrait une vie normale. Il ne ferait plus partie des « chasseurs ».

Lorsqu’il eut terminé les diverses manipulations sur son ordinateur pour détruire son profil et le jeu, il enleva ses habits et se jeta en caleçon dans son lit sous la couette. Il tremblait. Il était frigorifié.

La peur et la fatigue. Il avait même oublié sa faim. Il ne désirait qu’une seule chose, s’endormir et se réveiller le lendemain en constatant que tout n’avait été qu’un affreux cauchemar.

Il ne vit pas le message qui s’était mis à clignoter sur l’écran de son PC, qu’il avait pourtant pris soin d’éteindre :

TU PENSES VRAIMENT T’EN SORTIR COMME ÇA, ÉLIAS ? PERSONNE N’ABANDONNE.

NOUS TE SURVEILLONS !

REPRENDS LE JEU OÙ TU T’ES ARRÊTÉ…

SINON… NOUS TE CHASSERONS !

 

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* * *

 

 

Thonon-les-Bains, juin 2016

 

Les deux enquêteurs se séparèrent devant le commissariat. Son hôtel, Le Comte rouge, réservé par le procureur, se trouvait au centre-ville. Jules était déjà arrivé et lui avait envoyé un message lui disant que le « style médiéval des chambres correspond à ton enquête… Je me demande même si on ne croisera pas le compte rouge en mode fantôme dans les couloirs… », avec un smiley clin d’œil, un émoji fantôme et un cœur. Il ne pouvait s’imaginer ce que ces quelques mots avaient eu comme effet sur Aurore. Jules avait tout simplement réussi à la faire sourire. Depuis qu’ils étaient ensemble, leurs vies s’étaient transformées et ils avaient changé tous les deux. L’existence d’Aurore avait repris des couleurs. Cet amour partagé lui avait redonné confiance en elle-même et en l’avenir. Jules avait prouvé qu’il serait là, auprès d’elle quoiqu’il advienne. Il avait accepté son passé, ses fêlures, sa tristesse. Elle avait fait de même pour lui. Jules l’aimait depuis toujours sans le savoir et l’avait retrouvée au bon moment. Il comprenait ses préoccupations. Jamais il ne la jugeait. Il savait la soutenir quand c’était nécessaire et s’éclipser quand elle avait besoin de liberté ou de solitude.

Jules avait pensé à elle toute la journée. Lorsqu’il s’était réveillé vers 08h00, bien après elle, et qu’il avait vu qu’il n’avait reçu aucun message de sa compagne, il avait essayé de la joindre vers midi, sans succès. Puis, enfin elle l’avait appelé, lui annonçant qu’elle avait fait un malaise. Cela l’avait contrarié et inquiété. La veille, il avait perçu qu’Aurore n’était pas dans son assiette et paraissait particulièrement fatiguée. Il la connaissait bien et il savait qu’elle ne lui avait pas fait part de son mal-être pour ne pas lui causer de soucis.

Il souhaitait la rejoindre au plus vite pour la soutenir. Il était donc parti dès que possible en direction de Thonon et s’était installé dans la chambre réservée par le procureur. Jules avait pensé à tout pour réconforter sa belle de la journée éprouvante qu’elle avait dû passer. Sushis à emporter, bouteille de Gewürztraminer, le vin blanc préféré d’Aurore, et un bouquet de pivoines. Il avait dressé une jolie table dans le coin salon de la chambre. Il était certain que sa compagne serait fatiguée et affamée. Elle devait absolument reprendre des forces pour pouvoir poursuivre son enquête. L’homme avait vu juste. Lorsqu’elle pénétra dans la chambre, un peu comme une invitée, elle s’écroula dans ses bras.

 

— Quelle journée ! Je suis tellement heureuse de te retrouver… Je suis vannée. Et j’ai faim !

— Oui, j’ai cru comprendre, mon amour, que ce n’était pas un jour de tout repos… Maintenant, tu peux te détendre, prendre du temps pour toi ! Regarde, j’ai tout préparé… Prends un bain et le temps qu’il faut. Je t’attends, je suis là. Essaie de tout oublier… Remets tes soucis à demain…

— Hmm, oui, j’aimerais bien. Merci pour tout ce que tu as fait pour moi ! C’est adorable… ! Je me sens mal depuis ce matin. Je ne sais pas vraiment comment expliquer ce que je ressens, c’est très étrange… D’ailleurs, cela ne m’était jamais arrivé de tomber dans les pommes comme ça. Et cette impression de me déplacer dans un brouillard constant avec la nausée… Je ne comprends pas.

— Écoute, ma chérie, je me suis inquiété. Je pense que tu es surmenée… Et que cette enquête est peut-être celle de trop. Tu as besoin de vacances et de repos. Va prendre un bain et détends-toi. Rien ne presse.

 

À ces mots, Aurore se dirigea vers la salle de bains et Jules s’allongea sur le lit. Il entendit l’eau couler et son amante soupirer.

Lorsqu’elle sortit, vêtue du peignoir blanc brodé des initiales de l’hôtel, Jules s’était assoupi. Elle se pencha sur lui et le réveilla avec des baisers d’abord sur le front, sur les joues, sur la bouche, sur son torse. Elle se mit ensuite à califourchon sur lui. Jules n’eut pas le temps de protester.

 

— Hmm, j’ai faim, moi, dit-elle, mutine.

 

Il l’embrassa à son tour en gobant goulûment ses lèvres. Il la retourna sur le matelas et l’enlaça plus fort. Submergée par le désir et subjuguée par les caresses de son amant, elle se laissa aller dans la douceur et la chaleur de son étreinte, oubliant tout.

Contre sa peau, dans ses bras, dans leurs corps à corps, elle se sentait vivante, en paix avec elle-même et épanouie. Elle n’avait plus peur. Elle était protégée.

 

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Ma pensée, c’est moi : voilà pourquoi je ne peux pas l’arrêter. J’existe parce que je pense… et je ne peux pas m’empêcher de penser. En ce moment même – c’est affreux – si j’existe, c’est parce que j’ai horreur d’exister. C’est moi, c’est moi qui me tire du néant auquel j’aspire : la haine, le dégoût d’exister, ce sont autant de manières de me faire exister, de m’enfoncer dans l’existence.

 

Jean-Paul Sartre, La Nausée

 

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