Witch Hunt : La chasse aux sorcières
Un dernier festin
Sanatorium Martel de Janville, Passy, juin 2016
U N nouveau rideau s’ouvrit. Élias pénétra alors dans un autre monde : le premier niveau du jeu. Il n’était plus dans le sanatorium. Autour de lui, des arbres avec d’immenses racines, des feuilles denses, des fougères, une forêt dans la nuit, sans lumière. Devant lui, un chemin de terre que d’autres avaient déjà dû fouler. Il n’avait aucune idée de ce qui l’attendait au détour des buissons, derrière les troncs millénaires. Des êtres fantastiques, des trolls, des gnomes, des elfes, allaient-ils l’attaquer par surprise ou une bête sauvage aux griffes et aux crocs acérés était-elle tapie dans les bois, prête à le dévorer ? La seule chose qu’il savait c’est qu’il devait avancer le plus vite possible, car le but se trouvait forcément dans le château ou le village. Son ordre de mission était clair : se débarrasser des mécréants et de leur chef pour reprendre le trésor qu’ils avaient volé. Le Graal. Les impies étaient les sorcières, les druides, les magiciens et leurs alliés. Comment les reconnaître ? Ils avaient la marque du diable sur la nuque ou sur l’épaule. Parfois, ils cachaient bien leur jeu. Il n’était pas si aisé de les débusquer. Leur chef était un homme vêtu de noir qui portait toujours une capuche pour dissimuler les cornes qui lui avaient poussé sur le haut du crâne. La personnification du mal. Le diable en personne.
L’adolescent avait le ventre qui gargouillait. Je suis un idiot, j’aurais dû manger avant de partir. Qui sait quand je pourrais à nouveau avaler quelque chose et la nuit risque d’être longue. Il avait dû déposer son sac à dos à l’entrée ainsi que toutes ses affaires. Sur le moment, il s’était dit que c’était normal. À présent, un malaise l’avait envahi. Pourquoi ne pouvait-il pas se munir de son portable ni de ses documents personnels ? Ce n’était qu’un jeu… Il aurait dû pouvoir arrêter, prendre une pause, manger, téléphoner, s’il le souhaitait, comme il le faisait chez lui. Apparemment, les règles avaient changé. Ici, il était Parsifal et il ne devait faire plus qu’un avec son avatar.
* * *
Annecy, juin 2016
Ses amis s’impatientaient. Le restaurant se trouvait seulement à cinq minutes. Le bâtiment abritant l’hôtel et la table à la cuisine étoilée respirait le chic, le raffinement et la volupté. Garant sa voiture sur le parking, elle se sentait un peu gênée lorsque le maître d’hôtel l’accueillit et l’invita à le suivre jusqu’à la terrasse où étaient attablés ses amis. Ne portant que rarement des escarpins et des robes, plus à l’aise en baskets et en jeans, elle semblait perdre l’équilibre à chaque instant.
Lorsque Rouiller la vit, il la héla d’une voix aussi tonitruante qu’inappropriée : « Enfin ! Aurore ! Nous mourons de faim ! ». La trentenaire s’immobilisa, rouge de honte, s’apercevant que tous les clients du restaurant avaient les yeux braqués sur elle. Aurore se fit aussi petite que possible en se cachant derrière le maître d’hôtel, qui après l’intervention sonore de l’ancien commissaire, avait marqué un temps d’arrêt, manifestement peu habitué à ce genre de comportements. Une belle assemblée, un peu éméchée ! Ils n’avaient pas encore commencé le repas et avaient enchaîné les apéritifs. A 21h30, ils l’attendaient depuis plus d’une heure et demie et avaient déjà pu avaler gin-tonics, spritz et autres boissons. Même Justine avait l’air joyeuse et avinée, elle, qui d’ordinaire n’appréciait pas du tout que Claude ne lève le coude.
La capitaine s’assit entre Jules et l’ancien commissaire et caressa au passage la main de son amant discrètement. Il lui adressa un sourire doux et empli de désir. Marion, assise en face d’elle, lui fit un clin d’œil. L’ambiance était vraiment à la fête.
— ENFIN ! La soirée peut commencer !
Ils attendirent qu’Aurore ait commandé à son tour une boisson, levèrent leurs verres et trinquèrent.
Le futur flic à la retraite avait essayé d’imposer que personne ne parle de travail ce jour-là, mais cela s’avérerait particulièrement difficile, comme il s’agissait de leur lien à tous, et presque d’une passion commune.
Aurore se sentait enfin bien. Pendant ce temps, Justine et Marion dissertaient sur l’inconstance des hommes et sur la crise de la quarantaine, qui chez certains, avait tendance à se manifester plus tôt. Elles riaient de bon cœur. Jules, Bruno et Rouiller étaient partis dans une grande discussion philosophique sur la vie après la mort. Aurore avait décroché. Elle contemplait les assiettes vides devant elle et le luxe dont ils étaient entourés, les sens encore submergés des odeurs, des saveurs fines et des goûts délicats de leur dîner. Ses pensées refusaient de se plier aux injonctions de son cerveau et de sa raison et la ramenaient à son enquête, dont elle ne souhaitait pas parler. Son esprit ne trouva toutefois pas le calme. Comme les mauvaises habitudes, plus on essayait de les dompter, plus elles s’ancraient et revenaient à la lutte.
Un dernier repas. Un ultime festin. Le seul indice de l’humanité des condamnés à mort en regard de l’aspect monstrueux conféré par la société. Redonner de la normalité, un côté humain, à des criminels qui étaient accusés d’avoir commis des actes méritant de leur ôter la vie. C’est ce qu’on voulait montrer à l’extérieur. Les femmes qui avaient été exécutées, brûlées, torturées, décapitées, pendues, parce qu’elles étaient soupçonnées de sorcellerie, avaient-elles eu droit à ce qu’on appelle le dernier repas du condamné ? Et les jeunes victimes du château, leur en avait-on servi un ? D’ailleurs, que représentait vraiment ce repas pour son destinataire ? Quel était le but de celui qui l’offrait ? De quand datait cette « tradition » et pourquoi le faisait-on ? Ce « cadeau » permettait-il aux bourreaux de se racheter par rapport à la personne qui allait être mise à mort ? C’était une bien maigre « récompense » et « consolation » pour les innocents qui payaient les failles du système judiciaire de leur vie… Les sorcières avaient-elles été jugées de la même manière ? Leur avait-on offert une dernière pitance avant d’être exécutées ou étaient-elles de tels monstres qu’elles ne le méritaient pas ? Elle fut ramenée au moment présent par la voix de Jules et ses propos.
— … Je ne crois pas plus au paradis ou à la vie après la mort. Je n’ai pas peur. Je ne crains plus d’être confronté au vide et au rien, car, selon moi, c’est évident qu’après la mort, il n’y a ni jardin rempli d’anges ni tunnel lumineux. Il y a le néant…
Aurore s’agitait sur sa chaise, car, indirectement, les paroles de Jules collaient en partie à ses questions. La religion apportait-elle une réponse ? Qui pouvait juger et décider qui avait le droit de vivre ou non ? La peine capitale était-elle la solution ? Tuer pour punir le tueur n’était pas la solution. Songeant au roman « Le dernier jour d’un condamné » de Victor Hugo, elle se dit pour elle-même, « Partout où la peine de mort est prodiguée, la barbarie domine ; partout où la peine de mort est rare, la civilisation règne. » Ne fais pas aux autres ce que tu ne souhaiterais pas qu’on te fasse.
Elle n’attendit pas que son amant eût terminé ses explications et l’interrompit un peu brusquement.
— Et de la peine de mort, qu’est-ce que vous en pensez ? Plus particulièrement des sorcières brûlées sur les bûchers ?
Tous les regards se braquèrent sur elle et le silence se fit.
— Hum, délicate, mais intéressante question… osa Claude, surtout pour nous… Comment dire ? Ce qui pose problème, c’est l’innocence ou la culpabilité. D’où l’importance de nos enquêtes, de leur qualité et de leur justesse. De toute façon, le débat est clos en France. On n’exécute plus personne ici ! Même les pires des salopards ! À quoi bon en débattre ?
L’ancien commissaire s’emportait comme d’habitude et ne laissait que peu de temps de parole à ses interlocuteurs.
— C’est exactement cela ! s’exclama Marion qui ne pouvait pas se taire sur ce sujet et qui profita de l’interruption volontaire de Claude. Les terroristes, je les aurais tous dégommés si j’avais pu. Quand je pense que cette ordure de Salah Abdeslam se la coule douce en prison après les atrocités qu’il a commises… Mais pour moi, la peine de mort n’est pas une option, quand même ! Ce n’est pas évident comme sujet, Aurore. Quel est le lien avec les sorcières ?
— Aurore ? Tu n’as pas l’air dans ton assiette… Alors, que voulais-tu savoir ? Ton enquête te préoccupe-t-elle donc à ce point ? demanda Justine d’un ton emphatique.
— Je suis désolée. Je n’avais pas envie de vous embêter avec cela, surtout pas ce soir. C’est plus fort que moi. Je ne pensais pas avoir été choquée à ce point. Justement, jusqu’à maintenant, j’étais étonnée par mon détachement… C’était peut-être une protection, pour ne pas être encore submergée par les émotions et la révolte. Ces gamins innocents… Les circonstances, la scène de crime… C’était affreux.
— Nous comprenons très bien et nous sommes tous avec toi. Alors, si nous pouvons t’aider, tu n’as pas à hésiter. Parle ! Et tant pis, pour le boulot… Le travail occupe la plupart du temps de nos existences et prend énormément de place. On ne peut pas l’ignorer. Surtout vous qui êtes trop souvent confrontés aux visages les plus sombres de l’humanité, et c’est vrai que moi aussi, finalement.
Déformation professionnelle. Ce n’était plus la compagne de l’impétueux commissaire qui s’exprimait, mais bien l’amie et le médecin spécialiste. Les autres approuvèrent et appuyèrent les propos de la psychiatre en acquiesçant.
— Mais oui, tant pis. Raconte-nous ! renchérit Bruno, qui ne parvenait pas à dissimuler sa curiosité.
— Ils ont raison. En plus, on peut t’aider pour l’enquête – je serai ravi de le faire – hé hé ! Euh, oui, enfin, je ne peux plus… osa Claude Rouiller, qui baissa automatiquement le regard, un peu honteux et gêné.
Il rompait une nouvelle fois avec ses bonnes résolutions.
Jules avait saisi la main d’Aurore.
— Merci. C’est vrai que je crois que j’ai besoin d’en parler. Ça m’a remuée. Vous savez, j’ai dû me rendre à Brenthonne, aujourd’hui, pour aider les équipes de Thonon. Je n’avais jamais vu une scène de crime aussi horrible. Le cadre, ce château fort impressionnant, les bûchers côtoyant les décorations prévues pour le mariage qui devait s’y tenir, les cordes suspendues aux poutres. Rien que de vous le raconter, cela me donne la chair de poule et je n’ai même pas aperçu les corps. Ils avaient déjà été emmenés. Mais la description du gendarme qui m’a accompagnée et m’a introduite sur place était tellement réaliste et morbide que mon cœur se soulève rien que d’y penser. Les mômes ont été exécutés. Une fille et un garçon d’à peine 17 ans. Je dois me rendre à l’autopsie à Genève. Le lien avec les sorcières, Marion ? C’est que, d’après mon analyse de la scène de crime, au premier regard, ceux qui ont commis ces atrocités ont voulu reproduire un scénario de mise à mort d’une personne accusée de sorcellerie. Il faut encore que je me renseigne, que je me documente, mais c’est très ressemblant.
Alors qu’elle terminait sa phrase, le sommelier remplit les verres avec de généreuses rasades de vin blanc de la région. Un sentiment de malaise la saisit lorsque l’une des serveuses lui amena le troisième plat : une composition terre et mer de gambas et de foie gras aux herbes fumées.
Elle eut un haut-le-cœur. La senteur de boucané la dégoûtait. Le bal des assiettes avait coupé la capitaine dans son récit.
Les autres regardaient avec appétit la suite du menu aux sept saveurs que proposait le chef étoilé. L’odeur d’épices et de braises possédait des vertus enivrantes et tous, hormis Aurore, semblaient enchantés d’attaquer les mets.
— Allez ! Re-bon appétit ! lança Rouiller qui salivait déjà et qui n’attendait que le feu vert de ses invités pour planter sa fourchette dans le foie gras qui lui faisait tellement envie.
Aurore dut se rendre à l’évidence que ses amis n’allaient pas poursuivre la discussion. Marion la regardait et paraissait soucieuse, mais c’était bien la seule. Même Jules semblait soulagé de l’interruption et du changement de sujet. Les bavardages reprirent donc, plus légers. La trentenaire prit sur elle, même si elle se sentait abandonnée et ignorée. Elle ne comprenait pas vraiment comment ils avaient pu en cinq minutes passer de la sollicitude et l’empathie, à ce qu’elle considérait presque comme du mépris. Leurs propos précédents contrastaient totalement avec leur attitude. Elle se plongea alors dans le mutisme, en évitant toutefois de montrer sa contrariété et sa déception, en essayant de participer un minimum, mais le cœur n’y était pas. Jules lui avait chuchoté à l’oreille que c’était mieux ainsi. Ils auraient tout le temps d’en parler, une fois retournés à l’appartement, entre quatre yeux. La suite de la soirée fut une véritable fête et un régal pour les papilles, comme l’avait souhaité Claude. Tous, sauf Aurore, avaient réussi à prendre des vacances de leurs préoccupations habituelles et à ne pas sortir leurs téléphones portables. Encore une consigne donnée par Rouiller. Ils s’étaient donc attachés à respecter ses demandes en son honneur et, finalement, ce n’était pas si compliqué.
Vers une heure du matin, ils se séparèrent un peu bruyamment devant le restaurant. Ils avaient été les derniers convives à partir.
Aurore était presque soulagée de les voir s’éloigner. Jules lui fit face, son sac de sport contenant ses affaires à l’épaule.
— Je ne te reconnais pas, ma chérie. Que se passe-t-il ?
Il la prit dans les bras et sentit que la jeune femme s’était mise à sangloter.
— Oh, je suis désolée. Je ne sais pas… Mon cerveau ne tourne pas rond en ce moment. Cette affaire a fait remonter un tas de trucs à la surface. Rentrons !
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Quel est votre secret pour avoir du succès ? Offrir du bon miel à la bonne bouche au bon moment et au bon endroit.
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