Witch Hunt : La chasse aux sorcières
Quand la réalité rattrape le virtuel…
QUAND LA RÉALITÉ RATTRAPE LE
VIRTUEL…
L A route départementale qui menait à Megève comportait quelques virages serrés et des lacets. Ils roulaient vite avec les fenêtres ouvertes et la musique des années 80 à plein volume.
— J’adoooore Megève ! Hurla le gendarme pour couvrir la musique. Mais je propose de nous arrêter à Combloux pour manger, c’est plus raisonnable pour nos salaires de fonctionnaires, dit-il en riant.
Il se gara devant l’office de tourisme et embarqua Aurore sur la terrasse du Postillon, un bar, restaurant, librairie, PMU, qui rassemblait surtout des habitués et des gens du coin. Ils commandèrent le menu du jour. Ils furent interrompus pendant leur repas par la sonnerie du téléphone portable d’Aurore.
— Allo ? Aurore Pellet ? Oui, Anthony, nous sommes en route pour Megève pour rencontrer le joueur.
— Que s’est-il passé ce matin pendant les interrogatoires ? Est-ce que cela a été concluant ou pas ? On peut les rayer de la liste des suspects ?
— Hello Aurore ! J’ai mis en haut-parleur. Je suis avec les officiers qui ont interrogé les jeunes, le capitaine Morand aussi. Les événements se sont enchaînés pendant que nous étions à Passy. Tu vas être étonnée. Deux secondes, je prends les notes de mes collègues et le rapport des entretiens avec les jeunes.
Elle entendit des voix et des bruissements de papier.
— Me revoilà. Alors, tu as de quoi noter ? ici, on complète ton tableau. Comme tu te l’imaginais, les interrogatoires des jeunes et surtout de l’ex-copine étaient édifiants, dans tous les sens du terme. Une certitude : Ils n’ont rien à voir directement dans les crimes. Ils ne sont pas innocents du tout et passeront en jugement pour d’autres raisons, mais pas pour les assassinats. Donc, Zeina nous a expliqué qu’ils ont été très loin dans le harcèlement. Un jour, ils ont même monté une embuscade pour s’en prendre à Léa. Ils l’ont coincée en sortant du lycée, l’ont frappée et lui ont volé ses affaires. Elle reconnaît également l’avoir harcelée et avoir diffusé des photos compromettantes sur les réseaux sociaux. Ses amis ont confirmé ses dires et ses aveux. En revanche, ils disposent tous d’un solide alibi pour la soirée où les meurtres ont été commis. Ils étaient tous ensemble à une soirée hip-hop organisée par la maison de quartier. De plus, ils ont arrêté de harceler la jeune fille, il y a deux ou trois mois. Le père de Léa Bouchet, Monsieur Bouchet, les a menacés, eux et leurs familles, de représailles et même de mort. Ils nous ont fait écouter un enregistrement, montré des messages qui le prouvent. D’ailleurs, nous avons convoqué Bernard Bouchet, avec l’accord du proc’, même s’il n’était vraiment pas chaud, cette ordure, au commissariat. Les jeunes ont décidé de porter plainte contre lui et une autre personne également, qui est venue ce matin et qui apparemment t’a demandé… Madame Karine Bouchet.
— Eh bien, dis-donc, quelle avancée ! Mais, oui, bien sûr, tu sais que je lui avais dit de venir et qu’on s’occuperait d’elle. Je suis trop mal à l’aise de ne pas avoir été là… Je lui avais promis.
— Eh oui, et ce n’est pas fini. Ne t’en fais pas ! Elle était entre de bonnes mains. C’est la brigadière Laetitia Baud qui s’est occupée d’elle. C’est la meilleure. Elle a suivi une formation spéciale pour gérer les violences intrafamiliales et conjugales.
— On avance lentement mais sûrement. Bien. Vous avez pu tirer quelque chose de Bouchet ?
— Non, pas encore. Il vient d’être mis en garde à vue. Je te tiens au courant s’il lâche quelque chose. Morand s’en occupe. Les jeunes ont été relâchés, mais nous les poursuivons pour harcèlement, diffamation, coups et blessures, etc. Ils seront jugés. Tu nous appelles quand tu as fini avec le joueur ?
— Ok, pas de problème, je pensais peut-être passer la nuit chez ma tante à Genève ce soir au lieu de rentrer, comme j’ai rendez-vous demain matin pour l’autopsie aux HUG, vous n’avez pas besoin de venir. Je m’en occupe et ensuite je retourne à Annecy. Je dois voir le capitaine Lefort. Elle doit certainement avoir du nouveau. Je ne vous serai d’aucune utilité à Thonon. Ça marche ?
— OK, oui. Je vais en informer le procureur. On se tient au jus… mes salutations à ton chauffeur ! Il a de la chance d’être en aussi bonne compagnie !
L’appel du maréchal des logis-chef avait eu l’effet d’un tremblement de terre. Bernard Bouchet. Cet ignoble personnage était peut-être lié de près ou de loin à la mort de sa fille et de son petit ami. Mais l’enquête avait enfin connu une avancée décisive. Le jeu était la clef, elle en était certaine, mais comment, par qui et pourquoi ?
Une heure plus tard, ils arrivaient devant la maison dans laquelle vivait Élias Bosson. Les deux enquêteurs ne connaissaient que son nom, son adresse et son âge. L’âge. C’était l’un des éléments qui leur avait mis la puce à l’oreille. Le joueur venait seulement d’avoir 17 ans. Il vivait avec ses parents. Ils se trouvaient devant l’entrée d’un grand chalet qui abritait plusieurs appartements en location. Une femme d’une quarantaine d’années, l’air soucieux et fatigué, vint leur ouvrir et les invita à entrer après qu’Aurore lui eût montré sa carte de police et expliqué la raison de leur visite. Ils pénétrèrent directement dans la cuisine. Au centre, une grande table en bois et des banquettes. Elle leur fit signe de prendre place et se dirigea vers le plan de travail où se trouvait une machine à café. En sortant deux verres, elle leur servit de l’eau minérale et disposa trois tasses sur la table.
— Je suis navrée. Élias dort. Je vais aller le réveiller. Je ne sais pas ce qu’il a, il est malade depuis plusieurs jours. Il doit se rendre chez le médecin. Il a une sorte de gastro-entérite. Cela s’est empiré hier. Je n’ai pas compris. Il ne m’a rien dit. Et il s’est enfermé dans sa chambre. J’ai l’impression qu’il a peur. C’est bizarre. Depuis un certain temps, il passe plus de temps devant ses écrans à jouer, qu’à étudier. Cela me fait de la peine. C’était un garçon intelligent. J’ai l’impression qu’il gâche tout. Et même avec sa petite sœur, il se comporte étrangement alors qu’ils étaient très soudés.
— Oui, nous comprenons, Madame. Vous vivez seule avec vos enfants ?
— Oui, je vais aller le chercher pour vous. Vous patientez quelques minutes. Voilà un peu de café. Je suis navrée, je n’ai rien d’autre à vous offrir.
— Merci, un café ira très bien. Juste une question avant que vous n’alliez chercher Élias. À quels jeux jouait votre fils ? Avez-vous vu un changement dans son attitude récemment ?
— Malheureusement, je n’y connais rien à ces jeux et c’est vrai que je ne m’y suis pas vraiment intéressée. Il jouait soit à la console, soit sur ordinateur. Ces temps-ci, il avait abandonné un peu la console et jouait plus sur son pc. Mais bon, aucune idée de quoi il s’agissait. Il parlait avec des gens, des autres joueurs. De fois, je l’entendais hurler s’énerver, parfois rire comme un fou. Un jeune, quoi… Ce qui comptait pour moi, c’était son bac… Même si ses moyennes avaient baissé ces derniers temps, il l’aurait eu… Alors, je lui passais un peu tout. Je sais, je n’aurais pas dû… Sinon, pas de changement majeur, sauf depuis hier, il semble avoir peur… et cette gastro violente. Il a passé presque toute la journée d’hier entre les toilettes et sa chambre. Il ne me laisse pas entrer.
— D’accord. Merci. Pouvez-vous lui dire que nous avons des questions à lui poser sur les jeux ?
— J’y vais. Faites comme chez vous. Ça peut prendre un moment. Comme je vais devoir insister pour qu’il m’ouvre…
La mère de famille, les épaules affaissées, disparut de la pièce et s’éloigna dans un couloir sombre.
Aurore se rapprocha de l’oreille de Pascal qui était assis à côté d’elle sur la banquette. Elle chuchota :
— Cette femme m’a l’air au bout du rouleau. C’est très étrange quand même cette histoire de peur. Nous devons absolument prendre des pincettes avec l’ado. Il risque de nous filer entre les doigts sinon. Je suis sûre qu’il sera une source d’informations intéressantes et qu’il en sait beaucoup. Peut-être était-il même sur l’une des scènes de crimes, qui sait ? Tu me laisses mener le jeu ? Je pose les questions et toi tu le rassures, ça marche ?
— OK, pas de problème. Je te suis. C’est toi la cheffe ! en lâchant un bâillement. Sacrée tartiflette. J’ai mal au ventre.
Les deux officiers entendaient Madame Bosson tambouriner de plus en plus fort sur une porte à l’autre bout de l’appartement. Ils se turent.
— Élias, Élias, c’est maman. Il y a des gens qui sont venus te voir pour discuter. Il faut que tu sortes de ta chambre, s’il te plaît. Je t’en prie.
Apparemment, il y avait du mouvement, car ils perçurent un grognement, puis un grincement de charnière.
— Oh merci, mon garçon. Passe à la salle de bains te débarbouiller, te coiffer un peu et surtout te laver les dents et mets un pantalon, s’il te plaît. Nous t’attendons à la cuisine. Tu verras ils sont très sympas.
— C’est qui ? Pourquoi ils veulent me voir ?
— Il y a une capitaine de police. Ils veulent te parler des jeux.
— OH, LA POLICE ?? MAIS J’AI RIEN FAIT !
— Je sais, je sais, ne t’inquiète pas ! Ils veulent juste discuter avec toi d’un jeu auquel tu joues. Ils ne sont pas venus pour t’arrêter. Ils ne te reprochent rien – pour l’instant, pensa-t-elle malgré elle. Tu verras, ils ne sont même pas en uniforme.
Un silence suivit. Le jeune homme semblait s’être calmé. Elle réapparut dans la cuisine, avec une expression angoissée.
— Élias arrive… Mais il n’a pas l’air bien. Je suis désolée… Vous ne venez pas pour l’arrêter n’est-ce pas ?
— Non, non, Madame Bosson. Nous souhaitons surtout l’aider.
Élias apparut sur le seuil, les cheveux en bataille, le regard hagard, le visage très amaigri.
— Bonjour !
— Bonjour Élias, merci d’avoir accepté de nous parler. Je suis la capitaine Aurore Pellet de la police judiciaire d’Annecy et voici Pascal André, il est gendarme. Il m’accompagne aujourd’hui.
— Oui, tu ne crains rien avec nous, renchérit ce dernier. Nous sommes là pour t’écouter.
— D’accord. Vous pouvez me protéger ? Vous êtes sûrs ? Je peux voir vos documents d’identification ?
L’adolescent n’était pas bête et plutôt vif d’esprit. Les enquêteurs montrèrent pattes blanches et il s’adoucit définitivement. La frayeur lisible dans son regard ne s’était pas totalement dissipée, mais Élias semblait être plus en confiance.
— Je vous écoute. Posez-moi vos questions…
— Voilà, nous t’avons trouvé parce que tu joues en ligne et en réseau à un jeu vidéo, qui n’est accessible que sur le darknet et qui est réservé à une élite. Notre experte a pu identifier deux adresses IP de joueurs dans la région, une en Haute-Savoie, la tienne, et une à Genève, en Suisse. Ce jeu s’appelle Witchhunt. Nous aimerions que tu nous expliques quand tu as joué, depuis quand, pourquoi, ce qu’il faut faire dans ce jeu, enfin nous aimerions TOUT savoir. Et bien sûr, si tu cours un danger, nous te protégerons, mais nous devons d’abord en connaître la nature, évidemment et que tu nous expliques, Élias, ce qui t’effraye et te rend malade…
— Oh… oui, OK. Je vous fais confiance Mais pourquoi enquêtez-vous sur ce jeu ? Il s’est passé quelque chose ?
Sa voix trahissait la peur et Aurore comprit tout de suite que d’une part, il en savait beaucoup et d’autre part que sa frayeur venait du jeu. Sa demande de protection provenait vraisemblablement de ce qu’il avait vécu, vu ou découvert par le jeu.
— Oui. Je ne peux pas te mentir. Il s’est passé des choses graves. Des personnes sont mortes et nous pensons, mais ce n’est qu’une hypothèse pour le moment, que le jeu est lié à leur décès.
— Mon dieu… Il baissa la tête et sanglota doucement. Je savais que cette histoire allait mal tourner, ce n’était donc pas une hallucination… Tout ça était bien réel. Quelle horreur ! Je m’en veux tellement. Le message… J’aurais dû le prendre au sérieux. Maman, j’aurais dû t’écouter aussi. Je suis tellement désolé !
Ils laissèrent la mère réconforter son fils.
— Je vais tout vous dire. Oui, je joue à ce jeu depuis bientôt six mois. C’est très addictif et très prenant. J’ai été invité par un mail, qui m’était directement adressé, avec mon nom, mon prénom et tout. Je ne suis jamais allé sur le darknet… J’aimais jouer à la console… à des jeux normaux. J’étais bon, même excellent. Je ne sais pas pourquoi on m’a choisi moi pour ça. Je ne me suis pas posé la question pour de vrai. Je suis mort de peur. Le jeu m’a menacé de mort !
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Afterlife, I think I saw what happens next
It was just a glimpse of you
Like looking through a window
Or a shallow sea
Could you see me ?
And after all this time
It’s like nothing else we used to know
After all the hangers-on are done
Hanging on to the dead lights
Of the afterglow
Arcade Fire, Afterlife
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