Witch Hunt : La chasse aux sorcières

Olivia Gerig · Chapitre 18 sur 46

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Witch Hunt : La chasse aux sorcières

Apparitions

 

M ONA avait aimé cet homme. Elle avait pensé que cette histoire marcherait. Même si, depuis longtemps déjà, elle ne croyait plus aux contes de fées, peut-être qu’elle n’y avait jamais cru, d’ailleurs. La femme essayait de s’en convaincre. Elle avait banni de ses pensées les belles histoires romantiques et les princes charmants. Toutefois, cette rencontre avait tout changé. Elle avait bouleversé son quotidien. C’était lui. Son sauveur.

Cette absence de mémoire de son passé lointain, cette incapacité de se souvenir d’elle en tant que petite fille, l’effrayait. Lorsqu’elle devait en parler avec ses propres enfants, la quarantenaire évitait le sujet et en changeait aussi rapidement que possible tout en dissimulant sa gêne et le trouble que la situation provoquait en elle.

 

— Dis, Maman ! Comment t’étais quand t’étais petite ? Tu aimais les chevaux, toi aussi ? Tu avais des cheveux longs comme maintenant ?

— Heum, oui, certainement. Tout cela à la fois, mon ange. Tu as passé une belle journée à l’école ? Je travaille ce soir. Madame Dufour viendra vous surveiller. Elle est gentille, Madame Dufour, n’est-ce pas ? De toute façon, pas le choix ce week-end. La semaine prochaine, vous entrez en pension, ce sera plus simple pour tout le monde.

— Noooooon, Mamannnnn ! je ne veux pas y aller. Je veux rester avec toi. S’il te plaît, ne nous laisse pas.

— Ne pleurniche pas ! C’est la vie. C’est tout et c’est comme ça. Je suis désolée, ma fille.

Mère avant tout, elle s’obligeait toutefois à être dure et ne pouvait pas faire autrement. Comme dans ses relations amicales ou amoureuses, elle tentait de ne rien ressentir et de ne transmettre aucune émotion. Ni peine, ni chagrin, ni joie, ni colère. Car, si elle avait commencé à éprouver des sentiments et surtout à les exprimer, elle en serait morte. Elle s’était rebaptisée elle-même « cœur de pierre », depuis le premier jour où on l’avait rejetée, que l’on s’était moqué d’elle. Elle écoutait, mais ne jugeait pas, elle conseillait, mais gardait ses distances, elle soignait, mais ne souffrait pas. Elle était empathique sans l’être. Avec ses enfants, cela avait été pareil. Ils étaient sortis d’elle, elle avait mis bas. Puis, sans développer de réels sentiments maternels, elle s’en était occupée, comme de petits animaux sans plus d’affection, sans marques d’attachement, les nourrissant, les habillant, les éduquant à la dure. Ils n’avaient manqué de rien, matériellement parlant. Émotionnellement, c’était une autre affaire. Il s’agissait pour la jeune mère de porter et d’assumer la responsabilité d’avoir enfanté, de répondre aux besoins primaires des bébés, une sorte de conscience animale sans amour et sans tendresse. Une froideur presque inexplicable pour cette femme tournée vers les autres. S’agissait-il d’une protection ? Était-ce justement parce que Mona s’occupait trop des malheurs, des soucis et des bobos des gens qu’elle n’arrivait pas à développer un attachement maternel ? Les animaux se montraient plus aimants, câlins et affectueux qu’elle.

Ses rapports avec la gent masculine se déroulaient sur le même schéma. En général, elle ne s’attachait jamais, ne tombait jamais amoureuse. C’était mieux ainsi et beaucoup plus facile. Mona n’avait jamais eu de compagnon attitré ni d’amant officiel.

Cette fois, tout avait été différent. L’homme lui avait montré un véritable intérêt et ce n’était pas uniquement pour son cul ou pour ses autres dons. La jeune femme l’avait deviné sincère. Malheureusement pour elle, sa clairvoyance et son intuition, qui étaient d’ordinaire des instruments de travail efficaces n’avaient pas fonctionné. Mona travaillait au bar du PMU, comme bien souvent, lorsque leurs regards s’étaient croisés. Elle l’avait remarqué parce qu’il n’était pas à sa place dans le bistrot. Ses habits luxueux, son apparence soignée ainsi que son attitude élégante juraient avec le lieu connu pour être surtout fréquenté par des habitants, des paysans et des montagnards, des jeunes et des alcooliques. Il avait plus sa place dans les restaurants et les lounges d’hôtels huppés de la station. Il avait l’air perdu et elle était la femme providentielle. Elle s’était dirigée tout naturellement vers lui et lui vers elle. Ils s’étaient observés, avaient engagé la conversation. La serveuse lui avait amené un, puis deux, puis trois whiskys. Mona l’avait ensuite écouté raconter ses problèmes conjugaux, sa femme qui ne couchait plus avec lui depuis des années, la pression qu’il subissait en raison de sa position sociale et professionnelle. Ce soir-là, il lui confia qu’il s’était échappé d’un dîner politique dans lequel il s’ennuyait. Il avait besoin d’affection et d’attention. Il était bel homme, riche, avait du pouvoir et envisageait le divorce d’avec sa femme, qu’il n’évoquait que par des propos peu élogieux. Elle s’était laissée charmer et convaincre. Elle l’avait emmené chez elle, dans le chalet familial. Ils ne pouvaient pas aller à l’hôtel où il logeait avec des membres de son parti politique. Impossible. Il lui avait promis qu’il quitterait Paris, sa femme et ses enfants pour elle, qu’il lui permettrait de changer de vie, qu’elle n’aurait plus jamais besoin de travailler, qu’elle ne manquerait jamais de rien. La jeune femme aveuglée par l’amour l’avait cru et s’était abandonnée dans cette relation, qui avait l’apparence d’un rêve éveillé. Il venait la voir une fois par mois. Parfois, il l’avertissait au dernier moment qu’il ne pourrait pas venir. Il lui avait fait quitter son travail. L’homme bien qu’absent la plupart du temps ne souhaitait pas qu’elle travaille. Totalement dépendante, aussi bien financièrement qu’émotionnellement, Mona passait sa vie à l’attendre. L’idylle dura deux ans. Deux ans où la jeune femme rêva d’une véritable vie de famille, deux ans pendant lesquels elle crut à ses mensonges, deux ans pendant lesquels elle se dévoua à un individu qui se servait d’elle. Tout cela n’était qu’une affreuse illusion. Dans les faits, elle avait perdu deux années de sa vie. L’homme révéla son vrai visage et ses réelles intentions du jour au lendemain.

Tout s’arrêta lorsqu’elle lui annonça qu’elle était enceinte.

Il venait de lui promettre qu’il avait dit à sa femme qu’il la quittait. Un mensonge de plus.

À la nouvelle de sa grossesse, le si gentil, si adorable notable entra dans une colère noire et fit preuve d’une violence inouïe. Sa maîtresse devait avorter à tout prix. Lorsqu’elle lui révéla qu’il était trop tard, car cela faisait déjà cinq mois qu’elle portait son enfant, il la secoua et la frappa si fort qu’elle tomba sur le sol, en pleurs. Il ne quitterait jamais sa femme pour elle ! Qu’est-ce qu’elle avait bien pu s’imaginer ? Que lui, avec sa position et sa notoriété, allait prendre le risque de se compromettre avec une traînée ? Avec une montagnarde, une sorcière ? Alors qu’avec sa femme, de la bourgeoisie de Versailles, il avait tout ?

Mona se releva, tremblante. Elle n’avait que sa grossesse comme arme. Elle hurla :

 

— Je vais tout dire à ta femme ! Je lui dirai que tu m’as mise enceinte… ! Je lui révélerai les promesses que tu m’as faites, les mots d’amour que tu me murmurais, les saloperies que tu disais sur elle, toutes les nuits où nous avons baisé !

— Si tu fais ça, je n’hésiterai pas à vous tuer, toi et ton enfant ! Ne sois pas stupide, elle ne te croira jamais.

— Oh que si ! Elle me croira ! Mes collègues du bar, ils savent pour toi et moi. Ils savent tout et si je meurs ils sauront que c’est toi… Les villageois aussi !

— Alors je te paierai pour ton silence. Mais, je t’interdis de bousiller ma vie ! Si tu parles, je mettrai mes menaces à exécution. Je paierai pour ton enfant. C’est tout. Ne me contacte plus jamais ! Tu auras un chèque tous les mois, c’est tout ce que tu pourras me prendre.

En lui assénant un coup dans le ventre, il quitta le chalet en claquant la porte, laissant la pauvre femme geignant et se tordant de douleur sur le sol.

 

* * *

 

Trois mois plus tard, elle avait accouché, seule, dans la douleur. Elle s’était tue.

Mona avait tout affronté, les quolibets, les attaques, les injures. Tour à tour, elle était « salope », « pute », puis « sorcière », « possédée ». Elle avait couché avec le diable et avait donné naissance à sa descendance.

 

* * *

 

Aujourd’hui, elle hantait les routes et les bistrots de Megève à Saint-Gervais. Apparaissant vêtue de blanc, sur le pont du Diable et à l’entrée des virages sur la route de Sallanches. Elle suivait parfois également les ivrognes qui sortaient des bars en titubant, les soutenant discrètement et disparaissant une fois qu’ils étaient arrivés à bon port et avaient refermé la porte de chez eux.

Cela avait commencé le jour où elle s’était jetée du pont. Une sorte de malédiction qui l’accompagnait depuis près de 40 ans. Lorsqu’elle avait percuté les rochers en contrebas, elle s’était sentie sortir de son corps et observer ce dernier inerte et pâle sur les rochers noirs, les pieds battus par les eaux du torrent. Mona ne comprenait pas. Elle ne ressentait aucune douleur et ne voyait aucun sang couler sur les pierres, entre les ronces et les buissons, pour rejoindre les flots tumultueux. Elle avait aperçu les deux jeunes Anglais crier. Elle avait essayé de leur parler. Mais la fille, qui l’avait vue, déjà hystérique avait définitivement perdu la raison lorsqu’elle s’était approchée. Elle avait observé les gendarmes, le médecin et son corps physique partir dans l’ambulance. Elle avait essayé de les suivre. Elle y était parvenue jusqu’au croisement entre la route de Sallanches et la route de Saint-Gervais, assise dans l’ambulance aux côtés d’un infirmier et du médecin qui n’avaient pu que constater son décès. Puis, soudain, elle s’était retrouvée projetée sous l’arche du pont les pieds dans l’eau glacée. Mona avait ensuite essayé de rentrer chez elle. Cependant, elle ne parvint que sur le palier. Chaque jour, chaque nuit, elle répétait les mêmes choses depuis quarante ans. Le pont, le virage, l’attente devant le PMU, les ivrognes.

Un soir, elle avait vu passer un jeune homme à toute vitesse à moto, elle avait eu peur pour lui. Elle s’était postée dans le virage pour qu’il ne tombe pas dans le ravin. Le jeune homme lui faisait penser à quelqu’un.

Elle avait voulu croiser ses enfants pour les prévenir eux aussi. Elle n’avait eu cette chance qu’une seule fois une dizaine d’années auparavant. Ils s’étaient penchés sur la rambarde et avaient lancé des roses blanches en contrebas. Les fleurs avaient virevolté dans le vide et étaient tombées sur le rocher noir qui avait accueilli son corps. Mona avait serré ses enfants contre elle aussi fort qu’elle le pouvait. Elle avait senti qu’ils savaient, qu’ils avaient compris, que du fond de son cœur et de son âme, elle avait voulu les aimer, mais qu’elle n’avait pas pu, qu’elle avait dû s’en détacher, pour leur donner un avenir, une vie meilleure que la sienne, afin qu’ils ne soient pas considérés comme les enfants de la sorcière et qu’ils subissent le même sort qu’elle.

 

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Change everything you are

And everything you were

Your number has been called

Fights and battles have begun

Revenge will surely come

Your hard times are ahead

Best, you’ve got to be the best

You’ve got to change the world

And use this chance to be heard

Your time is now

 

Muse, Butterflies and Hurricanes

 

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