Witch Hunt : La chasse aux sorcières

Olivia Gerig · Chapitre 19 sur 46

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Witch Hunt : La chasse aux sorcières

Dans la bonne direction

 

 

Sanatorium Martel de Janville, Passy, juin 2016

 

S A tête tourbillonnait, son corps était affaibli. La décharge électrique l’avait assommé. Élias se rendait compte qu’il était pris au piège, qu’il ne contrôlait plus ses mouvements et qu’il était retenu malgré sa volonté dans ce monde virtuel. Son esprit se rebellait, mais son corps fatigué et amoindri, toujours plus fragilisé par les attaques – qui elles n’étaient pas toutes virtuelles – et la douleur des contusions qui commençait à se réveiller, ne parvenait pas à lutter et devait se soumettre aux injonctions dispensées par les maîtres du jeu dans son casque. Comment avait-il pu être aussi stupide ? Tout en se relevant péniblement et en se dirigeant vers l’endroit que la voix lui avait imposée, il songeait à sa vie et à sa mère. Sa mère le mettait en garde depuis des années. Putain ! Pourquoi je ne l’ai pas écoutée ! Elle avait raison ! L’adolescent avait franchi la ligne. Insidieusement, la frontière entre le monde réel et le monde virtuel avait été traversée. Il s’était laissé entraîner de l’autre côté. Le retour était quasiment impossible. À présent, l’univers virtuel l’avait dépassé et l’avait englouti. Submergé par les stimuli incessants de cette sirène sur écran, il s’était laissé ensorceler, envoûter, au point où ce qui le dominait allait lui faire commettre des actes qu’il n’aurait jamais tolérés dans la vie réelle. Élias se sentait pris au piège dans un cercle vicieux, dans un engrenage, une spirale infernale dans laquelle il s’était lui-même enfermé. Il avançait doucement, suivant comme un zombie les indications de la carte sur ses lunettes, ne prêtant plus aucune attention à la présence éventuelle d’autres joueurs, amis ou ennemis. Il se sentait comme un robot, comme un mouton, comme prisonnier d’une dictature. Tel un mort-vivant, toute rébellion lui était impossible, car il avait perdu son pouvoir de réflexion. Son cerveau avait été endormi trop longtemps. Il songea brièvement au « Meilleur des Mondes » d’Aldous Huxley et à « 1984 » de Georges Orwell qu’il avait étudié en classe et qu’il avait beaucoup apprécié, sans tout comprendre. Il en saisissait à présent le sens. D’un côté, le Big Brother imaginé par Georges Orwell avait permis de le faire rentrer dans le moule en observant ses passions, ses goûts, sa vie et en lui proposant des activités sur mesure pour mieux le dompter et le contrôler. De l’autre, il avait instauré un ordre autoritaire où seule une élite dirigeait. Il était impossible de s’en soustraire et surtout d’exprimer des idées divergentes. Sous couvert d’appartenance à une élite, celle des heureux joueurs de The Witchhunt, on l’avait conduit à devenir un automate totalement sous la coupe du système. Troublé par ce constat, tout tournoyait dans sa tête, il en devenait presque fou. Ses pieds ne voulaient plus le porter.

La voix toujours plus menaçante se fit une nouvelle fois entendre dans son casque alors qu’il commençait à descendre des escaliers en colimaçon. Cette voix, il voulait la chasser de son cerveau, arracher son casque et le dispositif qu’il avait sur le corps. Se libérer de cette prison et de cette drogue que l’on ne pouvait ni sentir, ni voir, ni toucher, mais qui avaient envahi ses neurones et ses hormones.

Tout cela ne serait jamais arrivé, si son père avait été là. Il n’aurait jamais toléré son addiction aux jeux vidéo. Papa, pourquoi es-tu parti ? Avec toi, tout cela ne serait jamais arrivé. Pourquoi nous as-tu abandonné Estel et moi ?

Il s’était soudainement souvenu d’une discussion qu’il avait surprise entre son père et sa mère quelques jours seulement avant son départ, alors qu’ils se disputaient véhémentement dans le salon et que sa petite sœur Estel, âgée de deux ans, dormait déjà.

 

— Et, tu oses encore me faire des reproches alors que j’ai élevé TON fils comme si c’était le mien ? C’est comme ça que tu me remercies pour ces 16 ans de dévouement ?

Cette phrase prise au vol, enfouie au plus profond de ses souvenirs, qu’il avait essayé d’oublier et d’effacer de sa mémoire, refaisait à présent surface au pire des moments. Élias avait préféré garder ce secret en lui. D’une part, il ne voulait pas savoir. D’autre part, il souhaitait protéger sa mère. La séparation et le départ de son père l’avaient fait suffisamment souffrir. Remuer le couteau dans la plaie était inutile, d’autant que si elle ne lui en avait pas parlé, c’est qu’il y avait certainement une bonne raison. Même s’il la négligeait et lui désobéissait ces derniers temps, sa mère était son repère, son pilier. Elle ne l’avait jamais abandonné, sacrifiant sa vie pour sa sœur et lui. Elle comptait plus que tout.

 

— PARSIFAL ! TU FAIBLIS ! TU FAIS HONTE À TES ALLIÉS ! TU SERAS PUNI, SI TU N’AVANCES PAS. TU NOUS APPARTIENS ! TU DOIS REMPLIR TA MISSION !

 

Les ordres injustes et inquiétants raidirent son corps et le sortirent de ses pensées. Pas le choix, il devait obéir s’il ne voulait pas recevoir une nouvelle décharge. Il devait se soumettre et aller jusqu’au bout s’il voulait sortir de cet enfer.

 

* * *

 

Genève et Thonon, Juin 2016

 

Une fois sortie du parking souterrain et engagée dans la circulation particulièrement chargée au centre-ville de Genève, Aurore se mit en route et enclencha son kit mains libres pour appeler Jules qui devait être mort d’inquiétude.

 

— Coucou mon amour ! Sa voix était tremblotante.

— Allô ! Oh, coucou ma chérie ! Enfin ! Je suis heureux de t’entendre ! Je commençais vraiment à me demander ce qui t’était arrivé. Mais bon, je sais que sur une enquête ce n’est pas évident. Voilà, je ne voulais pas t’ennuyer et j’ai préféré attendre que tu m’appelles !

— Oh oui, tu as bien fait. C’est adorable… Euh, la matinée était, comment dire, assez mouvementée…

— Ah oui ? Que s’est-il passé ?

— Humm, j’ai fait une sorte de malaise, Jules, mais ne t’inquiète pas. Il n’y a rien de bien grave, hein… Tu vois, je suis en train de te parler maintenant…

— Comment ça ? Un malaise ? Mais…

— Oui, euh, je me suis évanouie… Je ne sais pas trop, mais rien de grave, comme j’étais à l’hôpital quand c’est arrivé, ben j’étais au bon endroit et ils m’ont dit que ce n’était qu’un « petit malaise vagal ».

— Non, mais cela ne va pas ! Ça ne me rassure pas vraiment… Et là, tu continues de bosser comme si de rien n’était ?

— Ben oui. Que veux-tu que je fasse ? Je vais mieux, je te dis… Et puis, je n’ai pas vraiment le choix, hein. Là, je suis en route pour Thonon, je dois rencontrer les parents des victimes. Si tu veux, tu peux me rejoindre à l’hôtel que le procureur a réservé pour moi ce soir…

— Ce n’est pas si je veux. Je viens ! On se retrouve là-bas. Je ne te laisse pas seule dans ces conditions.

— Oui et là, je suis pressée. On se voit tout à l’heure. OK ?

— Tu me donnes l’adresse ?

 

Aurore transmit les informations à Jules et raccrocha. Elle était soulagée qu’il la rejoigne. Elle ne se sentait vraiment pas bien, toujours barbouillée et la tête embrumée. Sortie des embouteillages du centre, elle circulait à présent sur le quai Gustave-Ador. Elle longea le Parc des Eaux-vives et se dirigea vers Vésenaz. Il faisait un temps radieux et elle ne se lassait pas du paysage offert par les bords du lac Léman. Le soleil faisait scintiller l’étendue bleu-vert et la verdure environnante s’y reflétait, un paysage idyllique assez peu propice aux atrocités commises. En passant à la hauteur de la rampe de Cologny, elle songea à Mary Shelley qui avait imaginé, Frankenstein, sur les hauts de cette colline, romancière, romantique, amoureuse éperdue, pionnière et rebelle. Donner la vie à un être fait de morceaux de chairs et d’organes morts. Recréer la vie alors que cela paraît impossible. Magie, miracle ou folie ? L’Anglaise avait fait ressusciter un être, un monstre doté de plus d’humanité que certains humains. Aurore se sentait proche d’elle. Dans le métier d’Aurore, s’imposer en tant que professionnelle et femme avait été une lutte quotidienne. Sa différence avait été souvent autant une force qu’une faiblesse. Elle ne devait jamais relâcher son attention. Aurore retourna à la réalité de son enquête et composa le numéro de Marion.

 

— Allô ? Ma poulette ?

 

Aurore sourit. Marion était devenue une amie proche. Ce surnom lui faisait un peu honte, mais il démontrait l’attachement de sa collègue. Elle avait cru aussi percevoir que Marion semblait soucieuse.

— Coucou ma fliquette préférée ! Tout va bien, enfin mieux, ne t’inquiète pas. Je sais déjà ce que tu vas dire… Oui, j’ai fait un malaise. Mais ce n’est rien. J’aurais pu dire avant que c’était à cause du surmenage, mais là objectivement…

Elle éclata d’un rire léger.

 

— Tu me connais bien… Ouais, ton histoire à Genève a fait le tour du commissariat après que François Bertin nous en ait parlé au briefing du matin. Le proc’ de Thonon l’avait informé. Enfin, il était plus préoccupé par l’histoire de la fuite dans les médias… On a reçu une belle soufflante d’ailleurs, mais le commissaire a tout de suite compris que cela ne venait pas de chez nous.

— C’est incroyable, quand même, ils étaient au courant avant que l’on commence vraiment l’enquête… Heureusement que les familles avaient déjà été prévenues… sinon… bon, il y avait tellement de monde sur la scène de crime… ça peut venir de partout. Je ne comprends pas pourquoi le premier réflexe des chefs est de soupçonner quelqu’un en interne. Bref…

— Moi, je voulais juste te dire que je me suis mise – avant que tu me le demandes – sur le web et que je suis en train de découvrir des éléments intéressants, surtout sur les réseaux sociaux. Je reviens vers toi dès que j’en sais plus, mais sache juste que Léa n’avait pas que des amis. Elle était la cible de harcèlement sur les réseaux sociaux. L’une de ses camarades de classe, Zeina, l’ex-petite copine de Tobias, jalouse visiblement du nouveau couple qu’il formait avec Léa, menait une campagne de destruction sur Facebook et Instagram. Elle a d’ailleurs réussi à rallier un certain nombre d’ados à sa cause. Le fait que Léa soit la fille de Bernard Bouchet n’a pas aidé. Ils se sont vraiment déchaînés sur elle. Tu te souviens de ce qu’on parlait l’autre jour ? Elle ne devait pas vraiment être bien la gamine… Un tel acharnement ne peut que laisser des traces. D’ailleurs, j’ai trouvé un échange sur Messenger où elle parle de suicide avec Tobias, qui est visiblement la seule personne qui lui restait hormis ses parents. Ça craint… ! Il faut que je creuse plus et je reviens vers toi ASAP ! Je dois te laisser, il y a Walonsky qui me fait de grands signes. Je te rappelle ou je t’envoie les infos ! Juste encore un truc : Prends garde au père de Léa. C’est un roi de la manipulation. Je ne lui ferai pas confiance pour un sou. Homme politique et de pouvoir, son parcours n’est pas blanc comme neige… Le type est prêt à tout pour des thunes !

— OK, ma belle. C’est intéressant tout ça et ça peut expliquer un certain nombre de choses. Comme le fait qu’ils étaient plusieurs pour le crime… À plus tard ! Merci beaucoup Marion… Je…

Aurore n’eut pas le temps de terminer sa phrase que sa collègue avait raccroché. Elle se trouvait à présent sur la rampe de Vésenaz, à la hauteur de la Belotte, juste avant la tranchée couverte.

 

* * *

 

Publier, juin 2016

 

La vue sur le lac ne changeait en rien le désespoir d’une quinquagénaire en robe de chambre de soie, effondrée sur le canapé en cuir de sa villa de luxe, à Publier, à quelques encablures de Thonon. La mère de famille, malgré les anxiolytiques et les calmants qu’elle avait ingérés, n’arrêtait pas de pleurer et ne parvenait pas à accepter l’inacceptable. Proche d’elle, son mari faisait les cent pas et l’intimait de se reprendre, que ses larmes et son désespoir ne feraient pas revenir leur fille. Il était nerveux.

 

— Karine, bon sang ! Arrête de pleurnicher ! C’est insupportable ! Cela ne nous ramènera pas Léa ! Elle est morte, tu comprends ! Morte !

Son ton était méchant et dénigrant. Il la regardait de haut comme à son habitude et se moquait éperdument du chagrin profond de sa femme. Son agressivité dissimulait-elle sa peine ? Était-ce sa façon très personnelle d’exprimer la douleur ? Souvent, sa femme excusait son attitude de cette manière. Elle disait à ses amies :

 

— Bernard n’arrive pas à exprimer son inquiétude et à accepter ses émotions. Alors c’est pour ça qu’il se met en colère et qu’il se met à me crier dessus ! C’est le stress, je le connais bien. Il exprime comme ça sa tristesse et son attachement.

 

Ses proches n’en pensaient pas moins. Si la plupart des gens n’osait rien dire, car l’homme leur faisait peur et que ces personnes ne voulaient pas s’en mêler, sa sœur, elle, l’avait mise en garde. Il s’agissait ni plus ni moins de violences intolérables. Karine devait quitter cet homme qui ne la respectait pas. Il n’avait aucune excuse. C’était de la maltraitance. Elle ne le méritait pas, stress ou pas, inquiétude ou pas. Or, la quinquagénaire n’avait jamais travaillé. Elle était dépendante financièrement. Si elle partait, elle perdrait tout. Son statut social, son confort, sa fille. Sa sœur après lui avoir parlé plusieurs fois s’était éloignée, constatant que Karine ne prenait pas son destin en main.

L’homme, toujours nerveux, continuait d’invectiver son épouse.

Il se prépara un whisky.

 

— Quelle image tu vas donner au policier ! Tu as tes cheveux en désordre et ton maquillage coule sur ton visage ! Un vrai personnage de films d’horreur. Allez, va te préparer ! Ils ne vont pas tarder à arriver. Et tu ne parles pas ! C’est moi qui leur réponds.

 

Titubante et tremblotante, elle s’exécuta. Incapable d’opposer une quelconque résistance à son bourreau. Elle avait enfin compris que cet homme n’avait pas de cœur et qu’il était incapable d’aimer qui que ce soit, sauf sa propre personne. Mais il était trop tard. Sa fille n’était plus là pour l’aider à faire front. Elle était seule à la merci de cet individu dont elle avait vu le vrai visage après plus de 30 ans de mariage et de calvaire. Karine avait été son image de normalité avec Léa. À l’extérieur, ils offraient l’illusion d’une famille parfaite alors qu’à l’intérieur ne perduraient que souffrances et violences.

Même lorsque Léa avait fait part de ses problèmes au lycée, du harcèlement dont elle était victime et de la peur qu’elle ressentait en se rendant en cours, l’homme n’avait pas vraiment pris la question au sérieux. Il l’avait tout simplement ignorée en lui recommandant de changer de comportement et de vêtements et en affirmant qu’en s’habillant de la sorte et qu’en se conduisant comme cela, elle faisait honte à la famille et que les remarques de ses camarades d’école étaient justifiées. La scène avait eu lieu pendant le repas du soir, Karine était présente et au courant du problème, c’était même elle qui avait conseillé à sa fille d’en parler à son père en pensant qu’il l’aiderait certainement. Léa, qui en avait parlé avec difficultés, avait fait confiance à sa mère. Elle n’aurait pas dû. Karine, terrorisée par son mari, n’avait pas osé intervenir et s’était tue, laissant Léa dans le plus grand désarroi. Après cette altercation, l’adolescente s’était encore plus renfermée sur elle-même, sombrant dans une profonde dépression. Elle s’était isolée, fuyant la maison et se réfugiant chez son copain, Tobias.

Karine était à présent convaincue que sa fille était morte par sa faute, rongée par la culpabilité et le désespoir. Léa ne reviendrait pas.

 

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