Witch Hunt : La chasse aux sorcières
Secrets de famille
L ORSQU’il ouvrit la porte, il vit la lueur de la lampe du salon que sa sœur utilisait pour lire le soir. Il faisait frais à l’intérieur et enfin la température était vivable dehors. La nuit était tombée à présent et Iris s’installait dans le fauteuil à bascule. Il appréciait particulièrement l’atmosphère et l’ambiance du chalet. Il s’y sentait bien. Peut-être simplement parce qu’il y subsistait l’âme de sa mère. L’endroit changeait du luxe dont il profitait au quotidien, la simplicité lui rappelait d’où il venait et ses origines.
L’homme s’approcha de sa sœur qui s’était levée en l’entendant entrer. Ils s’enlacèrent brièvement. Il était plus grand qu’elle, mais pas de beaucoup, une dizaine de centimètres tout au plus. Ils se ressemblaient. La couleur de leurs cheveux, sombres et bouclés, la peau pâle, les yeux clairs, la maigreur presque maladive. Des fantômes. La seule différence dans leur apparence était que l’individu portait un costume gris, des lunettes en plastique noires et un bouc. Ils dégageaient ensemble une sorte de beauté malsaine.
— Iris, je crois que nous allons avoir des ennuis, chuchota-t-il, tout en la serrant dans les bras. Cette fois sera la dernière, mais nous aurons accompli notre mission en partie. Je te laisse le choix de terminer ta partie comme tu le souhaites. Je m’occupe de clôturer la mienne vendredi soir et de mener à bien cette ultime chasse.
— Ô non, Achilles. Comment est-ce possible ?
— Je le savais. Notre mère disait toujours que personne n’était immortel. Elle nous avait prévenus que satisfaire sa rancune et se venger avait des répercussions. Maman ne voulait pas que nous agissions. Elle souhaitait que nous profitions de ce qu’elle nous avait laissé grâce à sa mort. Toutefois, jamais je n’ai pu m’y résoudre. Nous irons jusqu’au bout. Jusqu’à la fin avec fierté, courage et panache. Nous ne les laisserons pas nous chasser, nous emprisonner et nous condamner. Nous serons les seuls juges de notre sort. Je descends. Je vais préparer la partie finale. Je pars demain matin. Toi, fais ce qu’il faut avant qu’ils n’arrivent. Prépare-toi et sois fière !
— Oui, mon frère. Je le suis. Cela fait 30 ans que je m’y prépare. J’irai enfin la rejoindre. Merci.
Ils se séparèrent en silence. Achilles descendit les escaliers pour se rendre dans la cave où se trouvait une multitude de serveurs, d’ordinateurs et d’écrans. Il y avait également sa chambre et un local où il entreposait dans d’imposantes caisses le matériel pour les jeux en réalité virtuelle. Il irait sur place le lendemain pour tout installer. Il avait encore du travail. S’assurer que les proies participent et soient identifiées comme telles. Noah Tchernikov était le sorcier à exécuter et Amanda Damato, la sorcière. Il avait reçu le message de confirmation l’après-midi même. Ils joueraient tous les deux. Pendant un moment, il avait douté de Noah. Il avait eu une intuition. Ce gosse était malin et il semblait lié à un autre joueur dans la réalité. Comment avaient-ils pu se contacter dans le vrai monde alors qu’il avait pris soin de brouiller tous les messages comportant des coordonnées et des numéros de téléphone lorsqu’ils étaient envoyés par le jeu ? Il n’en avait aucune idée. Toutefois, c’était de l’un des joueurs de Passy que venait le problème. Achilles, alors, grimé dans le jeu en roi Arthur, avait dû rappeler l’un des joueurs incarnant Parsifal, plusieurs fois à l’ordre. L’ado, prénommé Élias, avait essayé de se déconnecter et de se désinscrire. Le maître avait dû le menacer violemment et l’avait inscrit de force à la partie finale. Il ne lui laisserait pas le choix de participer à l’ultime partie. Il était surveillé. S’il ne venait pas vendredi, il aurait un accident de moto.
* * *
Saint-Gervais-les-Bains, juin 2016
La capitaine de police et le gendarme se relayèrent jusqu’à l’aube. Il ne se passa rien d’intéressant. La femme avait réapparu dans le salon vers 23h30, seule. Elle avait regardé un moment la télévision, puis vers minuit et demi, elle était montée au premier étage pour se coucher en laissant la lumière du salon allumée. L’homme devait se trouver soit dans une pièce sans fenêtre de l’autre côté de la maison, soit au sous-sol. Il devait y avoir un étage complet en dessous comme le terrain était en pente. Le sous-sol était certainement aménagé, peut-être en un appartement indépendant. La lumière dans le salon resta allumée. La nuit sembla durer une éternité. Aurore s’était assoupie vers six heures du matin. Le gendarme la réveilla en la secouant doucement.
— Aurore, réveille-toi ! On bouge ! L’homme s’est éveillé. La femme ne s’est pas encore montrée. En revanche, le type, était plutôt actif. Il a chargé plein de trucs dans sa caisse, des malles, des cartons, des sacs. Je suis sûr qu’il est sur le point de partir maintenant.
Le sous-officier eut à peine le temps de finir sa phrase et la capitaine de son côté, d’ouvrir péniblement les yeux, qu’ils se mettaient à la poursuite de la grosse berline noire qui venait de s’engager sur la route et qui dévalait la pente à vive allure. Ils ne devaient absolument pas le laisser filer sous peine d’avoir perdu une nuit blanche et du temps précieux.
Jules, de son côté, était de mauvaise humeur. Il avait passé tout l’après-midi de la veille bloqué sur l’autoroute. C’était la première fois que cela lui arrivait. S’il avait été officiellement en service, il aurait pu utiliser son gyrophare et doubler les colonnes de voiture par la bande d’arrêt d’urgence. Cet embouteillage l’avait empêché d’effectuer son travail. Il avait l’autorisation grâce à la commission rogatoire établie par la juge d’instruction, de visiter et de perquisitionner l’entreprise de 07h00 à 21h00, sinon il ne pouvait s’y rendre que si le propriétaire avait explicitement donné le droit de le faire. À l’heure limite, il atteignait tout juste la banlieue sur le périphérique. Il avait alors pris la décision de rentrer chez lui dans le XIIIe arrondissement et d’agir le lendemain.
À 08h00, il arriva à Versailles. Il se trouvait dans une rue où les immeubles cossus d’époque côtoyaient de belles voitures et des jardins bien entretenus. Le quartier était silencieux. Il n’y avait âme qui vive dehors. Ni un tag ni un graffiti sur les murs, des devantures propres et aucun déchet au sol, pas même un mégot de cigarette. Il s’approcha de l’adresse indiquée et observa la plaque dorée sur la porte massive portant l’inscription Salem inc. S.A.R.L., Conseils en investissements. Puis, il gravit les trois marches de marbre blanc qui y menaient. Un autocollant discret mentionnait la présence de caméras de surveillance et d’un système de sécurité.
* * *
Annecy, Commissariat de la rue des Marquisats
Il ne restait plus que 48 heures avant le jeu en réalité virtuelle et Marion avait une masse d’informations à fournir à ses collègues. Elle avait décidé de faire une nuit blanche à grand renfort de café et de Redbull. Lorsque Walonsky arriva dans le couloir du premier étage, l’imprimante crachait des tonnes de papier.
— Je vais t’expliquer de vive voix. Ces éléments vous aideront dans l’enquête, mais ne constituent pas de preuves en tant que telles. Alors voilà, ce que j’ai découvert, tout d’abord sur la société à Versailles : elle appartient à la famille Duvochel et plus particulièrement aux enfants, un garçon et une fille, de l’ancien préfet Pierre Duvochel. Décédé, il y a maintenant 10 ans, à 70 ans, dans un accident de voiture, il a légué ses entreprises, dont la société, Salem Inc. L’ancien préfet a eu deux enfants avec sa femme Marlyse Duvochel, qui est décédée à l’âge de 60 ans d’un cancer du sein. Il s’agit d’Ingrid et d’Alexandre Duvochel. Alexandre, l’aîné, est né en 1971 à Paris, et, la cadette, Ingrid, en 1973 à Paris, également. Le frère et la sœur étaient inscrits au registre du commerce avec leur père, de leurs initiales. La fille dirigeait la société de conseil en patrimoine et le fils en était le trésorier. Alexandre possédait d’autres entreprises, mais de transformation de matières premières dans les pays en développement. Business qui rapportait gros. Il était souvent en voyage.
— Pourquoi parles-tu des enfants au passé, Marion ?
— Toute la famille Duvochel a été décimée d’après les actes de décès que j’ai pu consulter.
— Comment ça ? Ils sont tous morts ? Je croyais avoir fait la connaissance de loin avec la fille Duvochel et Anthony Favre a vu le frère, pas plus tard qu’hier soir à Saint-Gervais… S’ils ne sont plus de ce monde… Qui gère la société Salem Inc., étant donné qu’elle est toujours active ?
— Eh bien, c’est impossible, mon cher Walo ! À moins qu’il ne s’agisse de revenants ! En effet, ceci est bien troublant, c’est pour ça que je suis encore là ce soir. Ingrid et Alexandre Duvochel sont bien décédés. Le frère a perdu la vie dans un accident d’avion lors de l’une de ses missions en Afrique, il y a deux ans, et la sœur, qui souffrait d’une forte dépression, n’arrivant pas à se remettre de la mort d’Alexandre, a succombé accidentellement d’une surdose de médicaments mélangés à de l’alcool. J’ai tout : les rapports d’autopsie, de police, le certificat de rapatriement du corps du frère depuis l’Éthiopie, etc. Aucun doute. Il ne reste plus personne de la famille Duvochel, comme ni l’un ni l’autre n’avaient eu d’enfant et que le père était enfant unique.
— Mais…
— Et vous m’avez mis sur la voie quand Aurore m’a parlé des deux enfants de la sorcière, Mona Duc. Ouvre bien grandes tes oreilles, Walo, tu ne vas pas le croire. Ingrid et Alexandre Duvochel ainsi qu’Iris et Achilles Duc se connaissaient. Ils étaient inscrits dans le même établissement scolaire privé catholique à Athis-Mons. Et plus étonnant encore, les frais de scolarité et d’internat des Duc étaient réglés… par le père Duvochel, comme ceux de ses enfants… il a essayé de le dissimuler, mais j’ai pu me rencarder sur ses relevés bancaires. Je n’ai pas pu vraiment établir le lien, mais j’ai ma petite idée… Duvochel était en poste en Haute-Savoie et se rendait souvent à Megève, comme toutes les personnalités françaises politiques de haut rang. Il y possédait une résidence secondaire où il se rendait également en famille. Il est possible que lors de l’une de ses réunions politiques, il ait croisé la route de Mona Duc… et qu’il ait cédé à la tentation. Iris et Achilles Duc seraient le fruit de ces relations adultérines. Leur date de naissance correspond à la période du mandat de Duvochel en Rhône-Alpes. Les jumeaux seraient donc les enfants illégitimes du préfet et de Mona Duc. Leur liaison aurait duré jusqu’en 1986 au moment du suicide de Mona Duc. Il est fort à parier que la maîtresse a exercé une sorte de chantage sur l’homme politique. Il était riche et marié, avec des enfants légitimes, Ingrid et Alexandre. Enceinte, Mona avait tout intérêt de faire pression sur le préfet. Cela lui assurait un avenir plus confortable. Peut-être lui avait-il promis de quitter sa femme ? Les enfants de Mona étaient âgés de 12 ans quand elle a mis fin à ses jours. Son amant n’a pas divorcé. Son suicide était certainement lié au fait qu’elle avait compris qu’il ne le ferait jamais et qu’il ne reconnaîtrait pas ses enfants.
— C’est fort probable, acquiesça Walonsky. En plus, nous avons trouvé sa lettre d’adieu dans les archives. Mona s’adressait à ses enfants, en leur confiant qu’elle était un poids pour eux, qu’ils seraient mieux sans elle et qu’elle avait tout arrangé. Peut-être que le préfet en a eu marre de son chantage et lui a dit qu’il ne quitterait jamais sa femme. Il ne pouvait cependant pas refuser d’entretenir ses enfants illégitimes. D’où l’école. À mon avis, Iris et Achilles Duc se sont substitués à Ingrid et Alexandre. Ils se fréquentaient, se connaissaient. Tu as remarqué, Marion ? Ils ont les mêmes initiales ?
— Oui, bien sûr. C’était certainement délibéré de la part de Mona Duc. Je suis convaincue qu’elle a essayé de faire en sorte que Duvochel reconnaisse ses enfants.
— Exactement. L’homme et la femme que nous avons vus hier à Saint-Gervais n’étaient donc pas Ingrid et Alexandre, mais Iris et Achilles.
— Tout à fait. Je dirai même qu’ils ont pris leur place. Madame Duvochel est décédée d’un cancer du sein en 1996. Le préfet, quant à lui, est mort quelques années plus tard, en 2005, d’un accident de voiture dans des circonstances pas très claires. Les freins de son véhicule ont lâché sur la route de Sallanches en descendant de Megève… et il est parti en embardée dans un virage. Mort sur le coup. Les conditions de la mort des deux enfants Duvochel ne sont pas vraiment limpides non plus. Il y a fort à parier que les enfants illégitimes soient impliqués, et peut-être même coupables de leurs décès.
— Est-ce que tu as pu en savoir plus sur Iris et Achilles, alors ?
— Oui. Mais seulement, jusqu’à la fin de leurs études. Après, j’ai perdu leur trace. Iris et Achilles étaient donc inscrits de la primaire au bac à Saint-Charles à Athis-Mons. Ensuite, Iris a suivi des cours dans une prestigieuse école de commerce, la même qu’Ingrid. Achilles, quant à lui, était à Polytechnique à Paris, comme Alexandre. Il a suivi une formation d’ingénieur en informatique. Ils sont tous les deux sortis diplômés avec mention en 1997. Puis, le néant. Je dois poursuivre mes recherches. J’attends aussi des nouvelles de Jules, tout comme toi, et je suis curieuse de connaître l’avis d’Aurore sur mes découvertes. Si on résume, le jeu a été lancé depuis les adresses physiques au nom d’Ingrid et d’Alexandre Duvochel. Cependant, comme ils étaient déjà décédés, il est fort possible qu’Iris et Achilles les aient remplacés et aient usurpé leur identité et qu’ils soient également à l’origine du jeu. Mais pourquoi vouloir assassiner des ados ? Je n’arrive pas à faire le lien…
— J’ai ma petite idée… Tu sais, Marion, certaines rancœurs sont tenaces. La jalousie, l’envie peuvent détruire. Mais je ne suis sûr de rien, déclara Richard.
— Oui, je sais. Je veux en discuter absolument avec Aurore, je suis persuadée qu’elle parviendra à dépatouiller tout cela et à nous trouver le mobile et à nous permettre d’enfermer ces tueurs d’enfants !
— Les secrets de famille sont au cœur de très nombreuses affaires criminelles, malheureusement, conclut Walonsky.
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