Witch Hunt : La chasse aux sorcières

Olivia Gerig · Chapitre 27 sur 46

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Witch Hunt : La chasse aux sorcières

Colère

 

Un jour, en 1996

 

A PRÈS avoir enlacé ses enfants, elle s’éloigna pour les voir de la tête aux pieds. Cela faisait tellement longtemps qu’ils n’étaient pas revenus dans la région, qu’ils n’étaient pas rentrés à la maison. Peut-être avaient-ils simplement oublié qu’ils étaient originaires des montagnes, de vrais montagnards du cru, en raison de la vie parisienne, bourgeoise et citadine qu’ils avaient eue jusqu’à présent. Des larmes silencieuses s’étaient mises à rouler sur leurs joues. À son grand regret, elle était incapable de les consoler. Bizarrement, Mona avait perçu une sorte de froid dans leur attitude. Comme si leurs cœurs s’étaient arrêtés de battre et qu’ils ne ressentaient plus rien. La peau de ses enfants était glacée, comme si leur sang ne courait plus dans leurs veines, comme si leurs âmes s’étaient évanouies, de la même façon que la sienne, qui errait entre deux univers et deux réalités. Elle recula pour mieux les observer. Mona fut terrorisée. Elle avait compris l’origine de son ressenti, bien avant que sa fille ne prononce une seule phrase, une phrase terrible :

 

— Maman, nous te le promettons, nous te vengerons !

 

Impuissance, sidération, peur, puis révolte et colère. Des émotions qu’elle ne pouvait pas ressentir dans son état la traversèrent de part en part. Les unes après les autres, bien distinctes. Non, elle ne souhaitait pour rien au monde qu’on lui rende justice. Elle se trouvait bien là où elle était. Elle n’avait rien demandé à personne et n’avait besoin de rien. Elle ne regrettait pas son acte. Il s’agissait, selon elle, de la meilleure décision qu’elle avait prise durant son existence terrestre. Jamais, elle n’aurait agi différemment, et même si elle le pouvait, elle ne reviendrait pas en arrière. Elle avait été libérée, de tous les poids qui l’entraînaient vers le fond des abysses. Mona n’avait pas souffert lorsqu’elle s’était envolée au-dessus du parapet du pont. Sa chute avait été rapide et sa mort douce. Aujourd’hui, elle se sentait presque plus vivante, mieux acceptée et surtout plus utile qu’avant.

C’était l’opposé de ce qu’elle avait souhaité pour ses enfants qui était en train de se produire. Comme beaucoup de parents, elle désirait qu’ils aient une vie heureuse. Elle voulait qu’ils jouissent du confort, de la facilité, de la réussite et du bonheur dont elle avait été privée. Qu’ils soient autant marqués par sa disparition et son absence allait totalement contre sa volonté. Elle aurait aimé qu’ils échappent à son propre sort. Elle songeait y être parvenue. Mona fut envahie par une profonde tristesse, puis cette dernière se transforma en colère, puis enfin en une rage folle. Elle qui se croyait incapable de ressentir des émotions dans son état, constata que parfois, lorsque les éléments qui l’entouraient et ses mondes se mélangeaient, son humanité se réveillait dans les limbes.

 

* * *

 

Entre Passy et Megève, juin 2016

 

L’hélicoptère survolait déjà les conifères et la carcasse orange du sanatorium. Aurore le regardait s’éloigner vers les sommets, en plissant les paupières, éblouie, les yeux levés au ciel. Elle espérait ne pas avoir fait d’erreur en acceptant de rester. Walonsky devait lui trouver un véhicule. Elle n’avait absolument pas l’intention de rester bloquée dans ce lieu qui lui donnait des frissons. Seule à présent, sans ses nouveaux collègues, elle ressentait le poids de la structure étrange dans son dos, les probables souffrances des malades qui avaient séjourné en ces murs, et le calvaire et le martyre subis par les deux jeunes innocents.

Prise par ses idées noires, elle ne sentit pas le gendarme bavard qui les avait introduits sur la scène de crime s’approcher dans son dos et elle sursauta lorsqu’elle l’entendit prononcer son nom :

 

— Capitaine Pellet ? Oups, je ne voulais pas vous faire peur…

— Pas de problème. Désolée ! Je n’ai pas retenu votre nom, que puis-je faire pour vous ?

— Maréchal des logis-chef André, Pascal. Je vous en prie. J’ai reçu un coup de fil de Richard, devenant rouge pivoine, euh… pardon, du lieutenant Walonsky. Il m’a demandé de vous conduire à Megève. Je termine mon service d’ici un quart d’heure. Je peux donc m’occuper de cela. Le commandant est au courant.

— Oh, mais c’est formidable ! Quelle bonne nouvelle ! J’étais un peu inquiète… Vous connaissez Walonsky ? Euh… pardon… En fait, veuillez ignorer ma question, cela ne me regarde pas, l’essentiel c’est que nous puissions y aller et c’est vraiment très gentil de votre part d’avoir accepté.

 

Le jeune gendarme arborait toujours des joues rouges et un air gêné, mais d’un geste léger et gracieux de la main, il invita Aurore à grimper dans sa voiture une Audi A3 sportive.

 

— Vous êtes venu avec votre véhicule personnel ?

— Heum, oui. Je n’ai pas dormi au logement de la gendarmerie, hier soir. Ce n’était pas vraiment prévu, mais vous connaissez cela… Les imprévus font partie de la vie et la pimentent ! J’adore ! Cela vous dérange, si on passe par chez moi pour que je puisse m’habiller en civil avant de rendre visite à ce témoin de Megève ? Je me sentirai plus à l’aise surtout que je ne suis pas « officiellement » affecté à cette enquête par le commandement. Allez-y, installez-vous ! Il y a même un chauffage intégré dans les sièges, mais malheureusement pas de climatisation privative.

 

La bonne humeur du gendarme et ses bavardages joyeux étaient communicatifs. Aurore souriait à présent. Ses soucis s’étaient envolés instantanément.

 

— Non, non pas de souci, Pascal… ! Je peux vous tutoyer ? Ce sera plus simple.

— Oh, mais oui, avec plaisir ! Aurore, comme j’aime votre prénom, il est vraiment magnifique ! La musique ne vous dérange pas ? s’exclama-t-il de plus en plus enthousiaste et en montant le volume de l’autoradio à fond. Elle était réglée sur 105.00 la fréquence de Nostalgie. Les enceintes puissantes crachèrent une chanson que la capitaine reconnut aussitôt, Voyage, Voyage de Desireless.

Au-dessus des vieux volcans

Glissent des ailes sous le tapis du vent

Voyage, voyage

Éternellement

De nuages en marécages

De vent d’Espagne en pluie d’Équateur

Voyage, voyage

Vole dans les hauteurs

Au-dessus des capitales

Des idées fatales

Regarde l’océan

 

Voyage, voyage

 

— J’adore la musique des années quatre-vingt ! C’est tellement satisfaisant !

 

Le jeune homme, toujours en uniforme, se mit à chanter à tue-tête et à se trémousser sur son siège. Une situation rocambolesque, qui mit du baume au cœur d’Aurore et qui lui fit oublier ses soucis. En dix minutes à peine, ils avaient atteint les locaux de la gendarmerie à la rue du Capitaine Bulle et les logements de fonction. Elle resta dans la voiture et en profita pour appeler Walonsky, pour le remercier et comprendre l’histoire parce qu’elle s’était laissée embarquer dans quelque chose qu’elle ne comprenait pas vraiment.

 

— Alors, collègue ? On peut dire que tu as des connexions un peu partout, et que c’est efficace. J’ai un chauffeur privé pour la journée, je suis déjà à Sallanches et il m’emmène après à Megève. En plus, c’est un vrai boute-en-train, dit-elle avec un ton rieur.

— Rebonjour Aurore ! Tu vois, je te l’ai dit qu’il ne fallait pas t’en faire. Ma devise : un problème égal une solution. Bref. Je t’explique plutôt pourquoi je t’envoie à Megève. Sur la liste de Marion répertoriant les joueurs en ligne pendant les parties de Léa et Tobias, nous avons trouvé le nom et l’adresse d’un joueur habitant à Megève, ou plutôt à Demi-Quartier. Il s’agit d’Élias Bosson. J’ai envoyé ses coordonnées à Pascal. Il faut le questionner sur le jeu. Il ne sera peut-être pas très bavard parce que ce n’est pas un jeu « autorisé », grand public, comme tu le sais. Nous sommes encore en train de chercher les autres, mais il y en a un peu partout en France et en Suisse principalement. Je te tiens au jus. Il y a un joueur à Genève, dans la campagne genevoise. On arrive à localiser son adresse IP, mais malheureusement pas encore son nom et son adresse physique, mais dès que je sais, ou que Marion le débusque, on t’appelle ou on t’écrit. J’ai cru comprendre que tu devais y aller… Allez, bon voyage dans les montagnes ! À tout’ captain !

 

Au moment où Aurore raccrocha, un sourire aux lèvres, son chauffeur particulier était revenu. Il s’était changé. Sans son uniforme, ce n’était pas le même homme. Jean tendance, chemise à fleurs multicolores, mocassins de cuir brun élégants, il dégageait une aura lumineuse. Moins d’une minute après, ils étaient à nouveau en route. Ils roulaient les fenêtres ouvertes en direction de Megève, la station de ski huppée qui accueillait hommes d’affaires, politiciens et célébrités.

 

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