Witch Hunt : La chasse aux sorcières
Dans la toile
Commissariat des Marquisats, juin 2016
A LORS ? Quoi de neuf du côté de ton homme ? Jules vient ce soir ? Les deux femmes étaient sorties devant le bâtiment, leurs tasses de café à la main, et s’étaient mises un peu à l’écart. Marion Lefort regardait sa collègue avec curiosité et un petit air provocateur. Elle savait qu’Aurore n’avait pas vraiment la tête au travail. D’une part, elle pensait à Jules, qu’elle n’avait pas vu depuis deux semaines, et, d’autre part, au fait que son ami et mentor, le commissaire Rouiller prenait sa retraite, définitivement. Il avait organisé une soirée spéciale qui devait marquer son départ d’Annecy. Avec Aurore, Jules, Bruno et Justine, la compagne de Claude, ils allaient dîner dans l’un des restaurants les plus réputés de la région.
— Aurore ?
— Excuse-moi, Marion. J’étais dans mes pensées…
— Oui, j’ai bien remarqué, répondit-elle en lui adressant un clin d’œil.
— Il est déjà dans le train. Il a pris quelques jours de congé. Il a fait deux semaines non-stop. Alors, il rattrape ses congés. Ils ont de gros dossiers en ce moment… Pas comme nous… affirma-t-elle en expirant la fumée de sa cigarette et en baissant la tête.
— Je ne chôme pas de mon côté, soupira Marion. J’ai cette affaire glauque de l’ado qui s’est suicidée après avoir été harcelée sur les réseaux sociaux…
— Ah oui, c’est affreux. Quelle époque ! C’est tellement triste !
— Et tu n’as pas vu les vidéos que j’ai dû regarder… nous n’étions pas comme ça à leur âge…
— Non, heureusement. On vit vraiment dans un monde étrange. Comment aurions-nous pu savoir que la technologie que nous avons créée nous dépasserait au point qu’elle en viendrait à nous traquer et à diriger nos vies ? Je n’arrive pas à croire que tu passes tes journées de travail à t’occuper de cela… Les technologies de l’information sont des armes presque aussi dangereuses que les armes à feu. Elles détruisent, elles mettent à l’honneur, puis anéantissent, permettent de contrôler et de dominer plus rapidement et efficacement. Parfois, j’aimerais bien savoir les maîtriser comme toi…
— Tu sais, de mon côté, je souhaiterais autant ne pas y être confrontée. Ça a tendance à me rendre parano et surtout vraiment désillusionnée vis-à-vis de l’être humain. Tout ce qui se fait de pire se retrouve sur internet ! Ça ne me donne qu’une envie, celle de m’en tenir le plus éloignée possible. Les criminels auxquels tu as eu affaire étaient des fous et ont accompli des actes ignobles et impardonnables, mais ils sévissaient dans le monde réel. Ils existaient. Alors que là, tout n’est que chimères et mensonges. Des atrocités sont commises sous tes yeux et tu ne peux rien faire. Un sentiment d’impunité et de liberté règne sur le web et pourtant, tout est visible. Le souci, c’est que c’est à l’autre bout du monde, et que tu es un observateur impuissant. Les jeunes ne se rendent pas compte du danger. Eux, ils ne se cachent pas. Ils ne réalisent pas que des prédateurs rôdent. Ils ne saisissent pas l’impact de leurs actions sur la toile et les répercussions dans leurs existences dans le monde réel. Ils dévoilent tout et se livrent, s’exposant sans en avoir conscience. Lorsque je l’ai compris, j’ai tellement été dégoûtée que je me suis désinscrite de tous les sites de rencontre ! Je commence à perdre espoir… Je crois que je vais rester célibataire toute ma vie, répondit-elle en éclatant de rire. J’ai eu assez de cas sociaux comme ça.
— C’est ce que je me disais aussi, avant de rencontrer Jules, confia Aurore d’un ton rêveur.
Elles rirent de bon cœur. Quelle joie de travailler avec Marion ! De plus, leur nouveau patron donnait l’impression d’être quelqu’un de bien.
Le commissaire Bertin se tenait sur les marches à quelques mètres d’elles. Il avait l’air de bonne humeur et son visage portait une expression rieuse. Il avait dû écouter leur discussion depuis le début.
Un peu gênées, Aurore et Marion lui emboîtèrent le pas. C’était l’heure de la réunion.
Les officiers débarquèrent les uns après les autres s’installant autour de la table centrale. Ils allaient brièvement aborder les affaires en cours, les actions à entreprendre pendant la semaine à venir : contrôles routiers et vigilance accrue dans le cadre du plan Vigipirate par rapport aux risques d’actes de terrorisme après les attentats commis sur le territoire français en janvier et en novembre 2015.
Le gouvernement avait notamment décidé d’engager du personnel policier et douanier supplémentaire, d’investir dans les services de renseignements et évidemment de renforcer les contrôles. La capitaine Marion Lefort avait la lourde tâche, en plus de ses activités courantes, de surveiller la mouvance djihadiste et les candidats à la radicalisation sur internet et de transmettre les informations. Aurore Pellet, quant à elle, était un peu désœuvrée. Elle avait à l’œil des petits trafiquants de cannabis qui avaient pris leurs quartiers dans la cité Novel. Il n’y avait pas d’énigme à résoudre. Cela lui convenait, comme elle n’avait pas vraiment envie de s’impliquer dans une nouvelle affaire.
Ils faisaient le tour de table habituel lorsque le commissaire interrompit l’assemblée. Le téléphone du commissaire s’était mis à vibrer. L’appel semblait important, car il fit signe à son équipe de patienter et il sortit pour répondre à son interlocuteur. François Bertin n’avait jamais interrompu un briefing, même lorsqu’il recevait de nombreuses sollicitations.
Marion et Aurore se lancèrent des regards intrigués.
Les participants à la réunion commencèrent à s’agiter. Bavardages, blagues. Une classe d’élèves indisciplinés qui profitaient de l’absence du professeur. Quand le chat n’est pas là, les souris dansent, songea Aurore. La capitaine surfait sur internet et regardait la carte du restaurant dans lequel ils allaient dîner avec Rouiller. Hmmm, elle en avait l’eau à la bouche. Son ancien patron ne faisait pas les choses à moitié.
La porte se rouvrit. Tous suspendirent leurs activités. La mine préoccupée de leur supérieur ne laissait pas de place au doute. Il s’était passé quelque chose de grave.
— Je viens d’être contacté par ma collègue de Thonon, le commissaire Nathalie Blanc. Ils ont besoin de notre concours sur une affaire sordide. Ils nous avertissent tard, malheureusement. En résumé, deux corps d’adolescents ont été retrouvés à Brenthonne, samedi matin, au château d’Avully, par une femme qui devait se marier, dans une mise en scène un peu particulière. Les deux victimes sont de jeunes gens. Il s’agit d’une fille de 16 ans et d’un garçon de 17 ans, appartenant à des familles bourgeoises de la région. La piste criminelle est envisagée et le procureur a ouvert une enquête. Comme vous le savez, Thonon ne dispose pas d’effectifs suffisants et formés pour les enquêtes de cette envergure. Le commandement a donc fait appel à moi.
Un silence de plomb régnait dans la salle, lorsqu’il s’interrompit quelques instants pour réfléchir. Les officiers présents essayaient de se faire discrets, regardaient leurs chaussures, leurs collègues, leurs pieds, pour éviter d’être désignés par le chef. Aurore s’était faite toute petite sur sa chaise.
— Capitaine Pellet, vous êtes affectée à l’affaire avec le concours de Walonsky. Capitaine Lefort, en appui, au commissariat. La séance est levée pour aujourd’hui. Pellet, restez ! Pour que je vous briefe sur les éléments dont je dispose. Les autres, rompez.
Aurore soupira et souffla intérieurement. Pourquoi moi ? Elle savait que sa soirée serait gâchée et qu’elle arriverait en retard au repas. Une année auparavant, cela n’aurait posé aucun problème. Son travail passait avant tout. Aujourd’hui, elle avait changé son fusil d’épaule. Sa vie privée méritait de l’attention et elle avait levé le pied. Elle avait essayé, tout du moins.
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