Witch Hunt : La chasse aux sorcières
Jeu
Ancien sanatorium Passy, juin 2016
P RENANT son courage à deux mains, Élias poussa la porte de l’ancien centre de soins. Lorsqu’il entra dans le bâtiment, passa le sas et posa les pieds dans le hall où se trouvait autrefois la réception du sanatorium qui l’avait tant effrayé, il fut ébahi. Le lieu avait été totalement transformé. À sa gauche, un pupitre avait été installé. Une walkyrie faisait office d’hôtesse d’accueil. Il y avait à côté d’elle, un écran, suspendu depuis le plafond. Sur ce dernier apparaissaient des pseudos, avec une mention très claire et explicite, « Lifes », et, un mot équivoque lui aussi, « Level », auquel était accolé un chiffre. Un rideau noir séparait le comptoir du reste de l’entrée. L’ado se souvenait que l’escalier qui menait au premier étage et celui qui descendait au sous-sol se trouvaient un peu plus loin. Un long hall s’ouvrait ensuite conduisant au salon, le réfectoire et des pièces. Sur la gauche vers les marches, il y avait un endroit qui devait servir de vestiaire au personnel soignant, puis un couloir qui partait vers l’autre aile. Il faisait sombre, mais des spots avaient été apposés à des lieux stratégiques.
La Walkyrie n’avait pas bronché et avait laissé le jeune homme observer les alentours.
Puis, d’un geste un peu nonchalant, elle avait ouvert les bras de façon solennelle, dévoilant sa poitrine partiellement dénudée. Son costume était vraiment impressionnant, tant il semblait réel. Il en était resté bouche bée. La créature était magnifique. De longs cheveux roux et bouclés se répandaient sur ses épaules d’apparence fines, mais très musclées. Elle avait un teint blanc, laiteux, diaphane et des yeux verts fluorescents. Un visage dur aux traits réguliers et une bouche pulpeuse. Un harnais de cuir lui enserrait le cou. Des lanières descendaient sur sa poitrine entourant ses seins ronds et faisant pointer ses tétons vers l’avant. Le cuir courait ensuite vers son nombril, lui aussi dénudé, et formait une ceinture de laquelle tombaient des peaux de bêtes constituant une jupe très courte qu’Élias ne pouvait pas voir.
Lorsqu’elle ouvrit la bouche, tout en écartant les bras. Le jeune se sentit vaciller. Excité et angoissé à la fois.
— Bienvenue, ô toi, élu, valeureux chasseur des impies. Bienvenue dans le royaume des ténèbres éternelles. Bienvenue à toi qui chercheras à rétablir la lumière et la justice dans ce monde de ténèbres. Tu es Parsifal. Le chevalier à la quête de lui-même. Le Graal t’attend. Ouvre ce rideau, suis les flèches, revêts ton armure. Cette clef t’ouvre les portes de l’armurerie. Laisse-toi guider par la lumière. Tue les impies et les ennemis à ta mission. Ils ne t’épargneront pas. Tu n’as pas d’alliés. À la fin, tu seras seul. Tu as trois vies. Ne les laisse pas filer. Il n’y en a pas une de plus.
Élias saisit la clef que lui tendait la Walkyrie. Ses mains tremblaient et ses yeux ne pouvaient se détacher de son corps magnifique.
— Va, Parsifal ! Va affronter ton destin. Attends l’ouverture du rideau et marche ! Tu auras des choix à faire. Suis ton intuition et ne faiblis pas. Tu as été élu. Sois-en digne !
Il tourna le dos à la créature et fit face au voilage.
Soudain, une musique qu’il avait déjà entendue dans un film – il ne parvenait plus à se souvenir duquel – retentit. En fait, il y avait plusieurs films. Des images se succédèrent dans sa tête à une vitesse folle. Apocalypse now. The Blues Brother. Le Grand bleu. American Pie. Quel mélange ! Il sourit intérieurement.
Les pans de tissu s’ouvrirent et il s’avança vers une croix phosphorescente dessinée sur le sol. Nul besoin de consignes supplémentaires. La musique cessa soudainement et un passage se présenta, s’ouvrant sur un couloir plongé dans l’obscurité. À terre, de nouvelles marques, des flèches cette fois. Dans le silence, il parvenait à distinguer des voix, des cris, des bruissements. Même s’il essayait de se raisonner, Élias les trouvait terriblement effrayants. Ce qu’il percevait ne ressemblait en rien à des expressions de joie ou d’amusement, mais bien à des hurlements de terreurs. Il n’entendait aucun rire.
L’ado s’était naturellement dirigé vers le rai de lumière qui transparaissait sous une porte après le dernier signe. Une inscription en fer forgé se distinguait sur le bois, comme sortie de la matière. Armurerie.
Il y était. Ouvrant la porte, il vit un vestiaire tout à fait ordinaire avec des casiers marqués de numéros. Il alla directement vers celui doté du numéro 7. Le chiffre qui lui avait été attribué. Parsifal. Perceval, chevalier de la Table ronde, à la recherche de son identité, de son soi, qui ne soupçonnait pas sa force intérieure. Il ignorait quel était le Graal qu’il devait découvrir cette nuit-là.
Un équipement dernier cri, du type de celui que l’on trouvait dans les lasergames et les jeux de réalité virtuelle, l’attendait. Les objets étaient tous marqués du 7. Il revêtit tout d’abord le harnais. Il était relativement lourd. Puis, il saisit le casque. Il y avait des écouteurs et des lunettes intégrées.
Dès qu’il eut positionné les écouteurs sur ses oreilles, il entendit à nouveau résonner la chevauchée des walkyries. La lumière s’éteignit d’un coup.
Il n’en revenait pas. Tout semblait si réel.
Son harnais comportait une ceinture où il y avait deux emplacements prévus pour les armes. Il en était persuadé.
De nouvelles flèches phosphorescentes apparurent sur le sol. Il les suivit.
Une voix caverneuse s’éleva dans son casque et au même moment, une paroi s’ouvrit.
— Sers-toi et sois malin ! Prends les armes qui seront tes alliées pendant l’aventure ! Ne l’oublie pas, tu te bats contre les impies et tu es seul ! Et tu ne peux en choisir que deux. Ne te trompe pas.
Toute une panoplie d’équipements s’offrait à lui. Pour avoir expérimenté durant de longues heures de nombreux jeux différents, il savait que les armes pouvaient déterminer l’issue d’une partie, quel que soit le monde, l’environnement et le personnage. Cependant, il ignorait qu’elles étaient ses forces et ses faiblesses ou plutôt celles de son avatar. De ces dernières dépendaient souvent les armes choisies. Comment pouvait-il savoir ? Il réfléchit un instant. Sur l’écran à l’entrée, vers la walkyrie, elles étaient affichées pour les personnes déjà sur le terrain. Élias devait certainement pouvoir les voir également sur ses lunettes. Il tripota un peu son casque et passa du mode vision nocturne en vision diurne. Il ne s’agissait pas du bon bouton. Il y en avait plusieurs. Il les essaya tous. Soudain, il vit apparaître l’option « menu ». Il y était : Paramètres, son, profil, missions. Il sélectionna « Profil ». Son avatar apparut à l’écran. Parsifal. Ses mains se mirent à trembler. Parsifal alias Élias, points forts : agilité, rapidité, intelligence, points faibles : manque de confiance, impatience, blessure à la cheville gauche. Trois vies. Niveau -1. Alliance possible : Galaad, Guenièvre. Cible : Morgane.
Élias n’en revenait pas. Ils le connaissaient par cœur.
Il y avait quelque chose de très dérangeant dans cette situation. Il ne pouvait pas expliquer pourquoi. D’après son expérience de l’univers des jeux, les armes qui correspondaient le mieux à ses aptitudes étaient : l’arc et l’épée. Une masse aurait été un handicap. Il se saisit des deux objets.
La voix s’éleva à nouveau.
— Très bon choix, Parsifal ! Au bout du chemin, vous entrerez dans l’arène. Bonne chance !
* * *
You expect me to act
Like a lover
Consider my moves
And deserve the reward
To hold you in my arms
And wait
And wait
And wait
For something to happen
The Cure, Play for Today
Thonon-les-Bains, juin 2016
L’entrevue avec le procureur l’avait passablement irritée. Aurore ne savait pas pourquoi. Peut-être parce qu’elle se sentait lasse et qu’une fois encore son travail venait perturber sa vie personnelle. Elle avait sauté dans sa voiture et s’était dit qu’avec un peu de chance elle ne louperait que les amuse-bouche et les entrées. Le point positif dans tout cela était que les embouteillages n’étaient plus que des mauvais souvenirs à cette heure-ci. Cependant, Aurore devait encore passer chez elle pour se changer. Elle ne pouvait pas se rendre à un dîner gastronomique en jeans, tee-shirt, veste en cuir et Converse. Mettant le volume de son autoradio à fond, elle chanta avec Dave Gahan, It’s a competitive world, Everything counts in large amounts, Everything counts in large amounts…
En conduisant, elle laissa vagabonder son esprit. Des images étranges l’assaillirent pourtant alors que la route défilait devant ses yeux. L’île de La Réunion et ses plages paradisiaques. Une tombe. Un bûcher. Une sorcière s’élevant dans le ciel en chevauchant un balai. Harry Potter, Hermione Granger et Voldemort. Une fenêtre avec des barreaux. Des animaux morts allongés dans la paille. Le visage de Jules. Sa VW avalait les kilomètres. Elle ne s’était pas rendu compte qu’elle atteignait déjà Annecy. La trentenaire flottait entre la réalité et le rêve, comme en transe.
Arrivée devant son immeuble, elle envoya un SMS à Jules pour informer la joyeuse compagnie qu’elle les rejoindrait bientôt. Depuis le parking, elle regarda sa résidence. Certains habitants dînaient sur leur balcon. Des enfants jouaient encore dehors dans le parc arboré. L’été était bien là, à nouveau. Elle aimait les odeurs de grillades qui émanaient des jardins et aussi les effluves lacustres, mélange d’algues, de crème solaire et de légèreté. Ils contrastaient avec l’affaire qui lui avait été confiée. Les deux adolescents n’avaient rien à faire sur une table d’autopsie. Ils avaient plus leur place au bord du lac avec leurs contemporains, dans l’innocence et l’insouciance de leur âge, profitant de la vie et de leur jeunesse.
Le son d’un message arrivant sur son téléphone mobile la tira de ses pensées. C’était Marion. « Dis ma jolie… Jules est en grande forme ce soir ! Rouiller aussi ! C’est quand que tu arrives, on est tous impatients de te voir. » Le texte était ponctué d’un smiley affublé d’un clin d’œil.
Aurore gravit à toute vitesse les escaliers qui montaient au 3e étage. Elle refusait de prendre l’ascenseur.
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Cette politesse de dire : « Hey, nous allons te tuer, mais qu’est-ce que tu veux manger ? », ça m’a vraiment interloqué.
Henry Hargreaves1, photographe,
au sujet de sa série « No Seconds »,
en 2014 ayant pour sujet les derniers repas
des condamnés à mort aux États-Unis.
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