Witch Hunt : La chasse aux sorcières

Olivia Gerig · Chapitre 20 sur 46

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Witch Hunt : La chasse aux sorcières

Accidents de parcours

 

 

Route de Thonon, Vésenaz, juin 2016

 

L ORSQU’Aurore arriva enfin à destination, le maréchal des logis-chef Favre l’attendait de pied ferme devant le commissariat de Thonon. Elle arrêta sa voiture et lui fit signe de monter. Ils n’avaient pas une minute à perdre et changer de véhicule pour prendre une voiture de la gendarmerie n’était pas nécessaire.

 

Assis sur le siège passager, l’officier poussa un soupir de soulagement. Ses traits trahissaient un stress certain. Il semblait à deux doigts de la crise de nerfs.

 

— Maréchal des logis-chef Favre, bonjour ! Ravie de vous revoir. Allons-y !

— Oh ! Appelez-moi Anthony, nous avons plus ou moins le même âge, et ça commence à me gêner tout ce protocole. Ça va avec les chefs, mais entre nous…

— OK, moi, c’est Aurore. Enchantée, Anthony ! Explique-moi ce qui te stresse comme ça pour commencer.

— Enchanté Aurore ! Son visage jusque-là renfrogné s’éclaira d’un sourire et les coins de sa moustache, qui formaient une sorte de moue triste, se soulevèrent. Tu as raison, s’exclama-t-il. Je connais Thonon comme ma poche. Je suis né à Amphion et les Bouchet habitent juste à côté. La banlieue chic de la ville. Je connais bien Monsieur Bouchet. Il était maire de Thonon pendant quelques années. C’est un riche industriel. Il est très influent dans la région et fait partie de nombreuses corporations et loges. Il a les bras longs et je n’ai pas eu de très bons contacts avec lui. Il critique sans arrêt les forces de l’ordre en s’en prenant à leur passivité sur certains plans… Hmm. Il est pour une répression massive… Et il s’est heurté au préfet qui est moins radical que lui. Il a même eu des mots avec le procureur. Perso, je ne peux pas l’encadrer ! Et il me fout la trouille, tu verras, il n’est pas commode et il vaut mieux être de son côté.

— Je vois… affirma Aurore d’une voix compréhensive. Je connais ce genre de types malheureusement, et je ne les porte vraiment pas dans mon cœur. Le genre à critiquer, tout en ne donnant pas les moyens d’agir.

— Exactement. Il m’horripile cet individu ! Pourtant, il dispose d’énormément de soutiens haut placés. Il y a encore autre chose. J’ai enquêté pour en apprendre plus sur les deux victimes. Léa Bouchet a déposé une plainte pour harcèlement il y a deux mois. Elle était victime de harcèlement au lycée de la part d’une autre lycéenne, en premier lieu, et de toute l’école, par la suite. Mais elle a finalement retiré sa plainte. J’imagine que son père lui a demandé de le faire. Elle ne s’est plus manifestée après. C’était plutôt une ado sans histoires qui n’avait pas à faire à nous. Contrairement à d’autres…

— Oui. Je voulais aussi t’en parler. Ma collègue d’Annecy, la capitaine Marion Lefort m’a dit que Léa était sûrement harcelée au lycée. Elle est spécialisée dans les nouvelles technologies et elle a fait des recherches. Les réseaux sociaux ont été particulièrement éloquents sur la question…

— Voilà, nous sommes arrivés ! Freine ! C’est là ! Il faut passer le portail. Comme nous sommes attendus, les portes vont s’ouvrir toutes seules. Tu verras, c’est une propriété de fous !

 

Le gendarme semblait s’être détendu après s’être confié à Aurore. Il était carrément à l’aise et décomplexé, alors qu’elle-même commençait à devenir de plus en plus nerveuse. Elle savait que les rencontres avec les proches des victimes étaient cruciales pour la résolution des enquêtes. Aurore devait rester concentrée et éviter de louper le moindre indice. Comme l’avait prédit Anthony Favre, les lourdes portes s’entrouvrirent sans qu’ils eussent besoin de s’annoncer.

La petite Golf noire d’Aurore remonta l’allée qui menait à l’habitation luxueuse des Bouchet. Deux cents mètres plus loin, on apercevait une imposante maison moderne dotée de grandes baies vitrées. La famille Bouchet était aisée, cela ne faisait aucun doute. La capitaine de police ressentit une certaine appréhension en s’approchant de la demeure. Le portrait du père de famille dressé par son collègue ne l’avait pas vraiment rassurée. Ils se garèrent dans la cour en gravier en contrebas d’un escalier en marbre noir qui menait à la porte d’entrée. La maison avait été construite sur une petite butte qui permettait d’avoir une vue imprenable sur le lac Léman. Aurore aperçut des caméras de surveillance placées un peu partout sur la propriété. La demeure luxueuse ressemblait à une prison dorée. Alors qu’ils approchaient et gravissaient les marches les séparant de la porte, Aurore et Anthony entendirent une voix masculine forte et agressive.

 

— Tu ne te la ramènes pas, hein. C’est moi qui gère ! Sinon…

 

Les deux enquêteurs se regardèrent avec réprobation.

Le maréchal des logis-chef appuya sur le boîtier en plastique sophistiqué de l’interphone. Là aussi, les visiteurs étaient observés à travers un œil de verre. L’homme interrompit ses invectives à l’intérieur.

Dix secondes plus tard, la porte s’ouvrit et un individu d’une carrure imposante, apparut dans l’embrasure. Le visage fermé, les lèvres serrées. La visite des policiers ne semblait pas l’enchanter. Il ouvrit à peine la bouche, ne les salua pas, en les faisant entrer, et siffla entre ses dents :

 

— Eh bien, ce n’est pas trop tôt ! Cela fait une demi-heure que nous vous attendons. Suivez-moi dans le salon. Bernard Bouchet, voici mon épouse, Karine. Prenez place sur le canapé.

 

Puis, s’adressant d’un ton autoritaire à sa femme qui n’avait pas osé ouvrir la bouche, terrorisée et tremblante, il lui ordonna :

 

— Karine, apporte à boire à ces messieurs-dames de la police !

 

La femme, recroquevillée sur elle-même, les épaules baissées, était en peignoir. Ni Aurore ni Anthony n’avaient aperçu son visage, car elle le dissimulait derrière ses cheveux longs défaits. Elle avait soigneusement évité de les regarder. Aurore comprit instinctivement pourquoi lorsqu’en se levant la pauvre femme dut passer devant eux. Elle tentait de dissimuler des marques sur son visage. Son mari, qui se tenait devant eux avec un air supérieur, sûr de lui, venait de la violenter. Des traces de mascara salissaient ses joues. Elle avait dû mettre des lunettes de soleil peu avant qu’ils n’entrent.

Aurore fulminait intérieurement. Ils étaient arrivés trop tard et ne pouvaient intervenir que si elle leur demandait de l’aide. Elle décida de l’accompagner dans la cuisine où elle se rendait pour leur préparer une boisson sous les ordres de son bourreau, qui les toisait toujours, convaincu de sa supériorité.

 

— Vous allez où, Madame ? Lui lança l’homme toujours aussi arrogant.

— J’accompagne votre femme dans la cuisine pour l’aider avec nos cafés. Elle n’a pas l’air bien. Normal quand on vient de perdre un enfant… Votre fille. Mes condoléances, Monsieur et Madame Bouchet.

 

Pris de court, l’insupportable personnage ne sut que répondre et se tourna vers Anthony Favre qui était dans ses petits souliers. Apparemment, ce type lui faisait vraiment peur.

 

— On se connaît, maréchal des logis-chef Favre ? C’est bien cela ?

— Oui, c’est bien cela, Monsieur Bouchet. Nous sommes désolés de venir vous déranger dans de pareilles circonstances. Veuillez accepter mes sincères condoléances.

 

Le gendarme avait réussi à faire diversion. Il avait trouvé les bons mots pour détourner l’attention et calmer l’homme. Aurore et Madame Bouchet avaient disparu dans la cuisine, dont une partie était ouverte sur le salon par un passe-plat.

 

— Merci. C’est, en effet, terrible. Merci de votre gentillesse. Nous ne réalisons pas encore… enfin, on n’est jamais prêt, je crois, à voir partir son enfant avant soit. Karine est dévastée, comme vous avez pu le voir. En quoi pouvons-nous vous aider ? Nous avons déjà tout dit à vos collègues et à Monsieur le Procureur, Baptiste Antoine, lorsqu’ils sont venus nous annoncer la nouvelle. Je n’ai pas grand-chose à ajouter. Karine, non plus. Vous ne communiquez pas entre vous ?

 

Encore une attaque destinée à le déstabiliser, Anthony Favre n’en attendait pas moins de lui. Il y avait quelque chose qui sonnait faux dans la peine qu’il montrait. Il tentait d’échapper à leur entretien et de les faire passer pour des branquignoles. Il affichait un détachement et une froideur étranges face au décès de sa fille. Le père n’était pas totalement innocent. Il dissimulait quelque chose. Il en mettrait sa main au feu. Le gendarme n’aimait pas qu’on se paie de sa tête. Une certitude traversa son esprit : ils ne tireraient rien des parents de Léa. Mais peut-être qu’Aurore s’en sortirait mieux que lui.

Dans la cuisine, Karine Bouchet préparait les cafés sans un mot. Aurore lui avait demandé si tout allait bien et la mère de famille avait éclaté en sanglots.

 

— Léa… Léa… Léa… C’est ma faute…

 

La capitaine avait essayé de la réconforter, mais elle savait qu’elle ne pouvait rien faire. La femme qui se tenait auprès d’elle était dans un état second. Terrassée par la mort de sa fille, assommée par les calmants qu’elle avait certainement dû prendre et meurtrie par les coups de son mari maltraitant, elle serait incapable de lui parler de façon cohérente. Aurore devait absolument trouver un moyen pour l’éloigner de la maison.

 

— Non, ce n’est pas de votre faute, Madame Bouchet. Nous allons découvrir qui a fait cela à votre fille. Nous allons arrêter ces monstres ! Je m’y engage. Cela ne vous ramènera pas votre enfant… Je le sais… Mais cela vous aidera peut-être dans votre deuil… Ce qui m’inquiète le plus, c’est vous. Il faut absolument que vous preniez soin de vous. Vous devez partir d’ici.

— Mais, je ne peux pas… sanglota-t-elle.

— Écoutez-moi ! Vous êtes en danger. Je vais vous convoquer au commissariat demain en prétextant que nous avons encore besoin de votre témoignage, car vous étiez encore trop choquée pour répondre à mes questions aujourd’hui. Venez. Votre vie est en jeu… Je compte sur vous.

— Je n’ai plus de raison de vivre depuis que Léa est morte. Vous comprenez ?

— Si, Karine ! Vous pouvez changer votre vie et nous aider à trouver les coupables pour qu’aucune autre famille ne perde un enfant !

 

Les pleurs reprirent. Aurore avait-elle réussi à lui faire changer d’avis ?

 

— D’accord, d’accord… Je viendrai… finit-elle par concéder, entre deux hoquets.

— Merci Karine. Maintenant, il faut être forte et tenir jusqu’à demain. OK ? Nous devons y retourner. Vous me promettez que vous éviterez votre mari jusqu’à demain ? Enfermez-vous dans votre chambre, ne lui parlez pas… et faites comme si de rien n’était.

— D’accord…

 

En silence, les deux femmes retournèrent dans le salon. Les hommes avaient abordé un sujet important. La capitaine de police entendit la fin de la phrase de son collègue :

 

— … que Léa subissait du harcèlement au lycée ?

— Oui, j’étais au courant et je m’en suis occupé personnellement, vu que vous ne faisiez rien. Vous voilà ! s’interrompit-il en désignant son épouse et Aurore, qui sursautèrent, face à la violence perceptible dans sa voix. Il reprit sur le même ton : Karine, je ne savais pas qu’il fallait autant de temps pour préparer un café ! Tu es allé le chercher à Tombouctou ? Allez, assieds-toi !

— Pouvons-nous reprendre, Monsieur Bouchet ? Merci, Madame, pour le café, il est excellent. Vous disiez que vous vous étiez occupé vous-mêmes des harceleurs de votre fille… Pouvez-vous nous expliquer ? Nous avons recueilli sa plainte, comme vous le savez et avant même que nous puissions agir, elle l’a retirée le lendemain… C’est donc parce que vous étiez intervenu ! Vous avez préféré rendre justice, seul, en vous disant que nous ne ferions rien, n’est-ce pas ? Vous pensiez régler les choses à votre manière ? Et si c’était les harceleurs de votre fille qui l’avaient assassinée finalement ? Vous y avez pensé ? Si nous étions intervenus, Léa serait peut-être encore en vie !

 

Le maréchal des logis-chef Favre avait changé de visage. Dès le moment où il avait vu clair dans le jeu du pervers et qu’il avait surmonté sa propre peur, il était sorti de son emprise et avait réussi à le confronter. Le soudain revirement d’attitude du gendarme avait pris l’homme au dépourvu. Il se replia sur lui-même et se mit à balbutier. Il perdait ses moyens, mais cela ne durerait pas longtemps. Lorsqu’ils se sentaient pris au piège et acculés, les manipulateurs devenaient encore plus agressifs et violents.

— Euh, mais non ! Mon intervention était plutôt efficace puisqu’on n’a plus rien entendu ! J’ai payé assez cher pour ça.

 

Bernard Bouchet avait dit cela en tremblant. Puis, semblant reprendre ses esprits et ses forces, il invectiva violemment sa femme :

 

— Hé toi, là ! Qu’est-ce que tu as à pleurnicher comme ça ! beugla-t-il en direction de sa femme.

— Tu les laisses venir nous insulter dans notre propre maison, hein ! Vous m’accusez d’être responsable de la mort de ma fille ? Comment osez-vous ? Je crois que c’est assez pour aujourd’hui. Je vous prierai de bien vouloir laisser ma famille tranquille. Je vais me plaindre auprès de vos supérieurs ! Le procureur va m’entendre et le préfet également ! Allez-vous-en ! Je n’ai pas besoin d’incapables chez moi ! Soyez-en sûrs, votre attitude ne restera pas impunie ! Venir importuner les gens chez eux de cette manière après la mort de notre fille ! Vous allez le payer ! C’est une honte !

 

L’homme hurlait et gesticulait, en les fusillant du regard et en leur faisant signe de sortir.

Aurore et Anthony se regardèrent et se comprirent sans un mot. Ils partiraient, certes, mais ils n’en pensaient pas moins. Ils reviendraient afin de mettre cet horrible personnage hors d’état de nuire. Ils ne devaient pourtant pas agir maintenant. S’ils le faisaient, ils mettraient en danger l’enquête et ils ne pouvaient pas se le permettre. La policière avait un plan. Ils viendraient l’arrêter le lendemain, après le dépôt de plainte de Karine, son épouse, pour violences conjugales.

Ils partirent sans dire au revoir. L’homme claqua la porte derrière eux. Ils pouvaient entendre encore l’homme crier sur son épouse. Aurore espérait que la pauvre femme tiendrait le coup jusqu’au lendemain et s’en voulait de la laisser ainsi, seule avec son bourreau.

Une fois, dans la voiture, ils poussèrent un soupir de soulagement et pratiquement d’une seule et même voix, s’exclamèrent :

 

— Quelle ordure, ce type !

— Tu vois, Aurore, je t’avais prévenue. Mais, cette fois, il ne s’en sortira pas.

— Ben oui, je comprends ce que tu voulais dire maintenant… Et également pourquoi tu appréhendais la rencontre…

 

Le téléphone du jeune gendarme reçut la notification d’un message entrant. La tête déconfite, il sortit l’appareil de la boîte à gants où il l’avait rangé avant de pénétrer dans la maison des Bouchet. Il craignait que le procureur ou son commandant de brigade ne le contactent pour le réprimander, déjà, pour leur action désastreuse auprès de la famille de Léa. Il n’en était rien.

Il lut le message provenant du capitaine Morand à haute voix :

Anthony, bonne nouvelle. La fuite dans les médias ne provient pas de l’intérieur. C’est le futur

mari, dont la fête a été gâchée, exaspéré, qui a lâché le morceau aux médias… Il a été compensé largement pour son témoignage. Le Dauphiné lui aurait offert une grosse somme. Voilà. Faudrait aller le voir, je m’en charge. J’espère que vous avancez de votre côté. À+

 

— Incroyable ! Hallucinant !

 

Un cri du cœur. Les deux collègues éclatèrent de rire. Cela leur faisait du bien de se lâcher après le rendez-vous cauchemardesque qu’ils venaient de vivre.

 

— Le pauvre… Il devait être tellement déçu et fâché d’avoir dû annuler son mariage qu’il s’est vengé. S’exclama Anthony.

— Oui et, en plus, j’ai cru comprendre, lorsque je l’ai brièvement croisé sur les lieux, qu’il détestait le château d’Avully et qu’il avait accepté d’y organiser son mariage pour faire plaisir à sa belle… encore un mariage voué à l’échec, si cela commence comme ça ! Ne pas être d’accord sur le lieu de la fête, ce n’est pas très encourageant pour la suite.

 

Les rires fusèrent à nouveau dans l’habitacle. Ils roulaient à présent en direction de l’adresse des parents du jeune garçon, Tobias. Heureusement, ils n’allaient pas affronter un être aussi désagréable que Monsieur Bouchet cette fois-ci.

 

* * *

 

Sanatorium Martel de Janville, juin 2016, pendant la nuit

La situation dans le jeu devenait de plus en plus ubuesque et terrifiante. Élias se sentait pourtant contraint de continuer. C’était la première fois de sa vie que cela lui arrivait. Devant sa console ou son ordinateur, il pouvait arrêter quand il en avait marre. Certes, il ne pouvait pas quitter la partie sans perdre quand il jouait en réseau. Mais quand il était seul devant son ordinateur, il pouvait mettre la partie en pause, s’énerver, quitter la pièce, éteindre et revenir plus tard. Son intuition sur le lieu, l’ancien sanatorium, ne l’avait pas trompé. Ces murs portaient une malédiction en eux. Tremblant, l’ado avait suivi les consignes à la lettre. Les autres joueurs qui l’entouraient à présent devaient être dans la même position que lui.

Pourquoi ? Ils étaient à présent tous descendus au sous-sol du sanatorium. Dans le monde dans lequel il évoluait, il s’agissait du donjon du château. Là, ils avaient acculé deux autres joueurs dans une cellule. Puis, la voix dans le casque de réalité virtuelle avait ordonné à Lancelot et Gauvain de les attacher et de les mener à leur jugement, suivis des autres chevaliers.

Tous s’étaient exécutés, sans un mot. Ils étaient une vingtaine, contre deux personnes. Le plus étrange dans cette situation, c’est que personne ne se parlait dans la vraie vie. Élias avait essayé de s’adresser à l’un de ses camarades. Il ignorait évidemment son identité, car il n’apercevait que son avatar, Bohort. Selon les légendes arthuriennes, ils auraient dû avec Galaad parvenir jusqu’au Graal, en lieu et place de cela, ils menaçaient des camarades de jeu et devaient les conduire à leur procès. Élias ne savait même pas exactement de quoi ils étaient accusés. La voix dans le casque leur avait dit à tous qu’ils pratiquaient la magie et la sorcellerie. De son côté, il ne les avait pas rencontrés pendant la partie. Il avait imaginé que les ennemis seraient virtuels, qu’ils ne ressentiraient pas la douleur. Cependant, en raison des chocs électriques qu’il avait reçus, il savait que les cordes qui les maintenaient étaient réelles, que s’ils recevaient des coups, ils les sentiraient. Il y avait quelque chose d’extrêmement malsain et de trop réel dans la situation. Merlin et Morgane n’avaient plus le droit d’utiliser leur micro. Lorsqu’ils avaient été entravés, ils s’étaient défendus. Morgane avait essayé de mordre et de griffer ses assaillants, Merlin avait donné des coups de poing et de pied. Les deux cibles avaient été terrassées. Les petits soldats, chevaliers d’une table ronde inexistante, dotés d’une mission absurde, soumis à des ordres dont ils ne connaissaient pas les émissaires et dont ils ne saisissaient pas le sens, devaient à présent conduire leurs prisonniers dans une cour devant un large public. Ils y seraient jugés par la vindicte populaire, puis leur sentence serait exécutée. Ils remontaient les marches. Les jambes d’Élias tremblaient toujours et son esprit était engourdi.

 

Le jeu s’arrêterait-il enfin ?

 

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