Witch Hunt : La chasse aux sorcières

Olivia Gerig · Chapitre 39 sur 46

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Witch Hunt : La chasse aux sorcières

Vivre et laisser mourir

 

R ICHARD Walonsky et Anthony Favre apparurent tous les deux dans le bureau avec de grands sourires aux lèvres. Ils avaient sympathisé. Ce n’était pas compliqué et Aurore se doutait que ces deux-là pouvaient s’entendre. Le gendarme décida de les accompagner à Saint-Gervais pour leur prêter main-forte et pour suivre l’affaire du côté de la gendarmerie comme l’avait ordonné Baptiste Antoine. Cependant, il était déjà 15h30. Ils ne seraient pas à Saint-Gervais avant 16h30.

 

— Qu’est-ce qu’on fait ? demanda Aurore. C’est un peu chaud. Je pense qu’on n’arrivera pas à tout faire aujourd’hui. Faut faire des choix… un tour de reconnaissance à l’adresse de Saint-Gervais ensemble lorsqu’on arrive là-haut est nécessaire. On observe discrètement ce qui se passe sur place. Puis Walo et moi, on va à la gendarmerie pour nos recherches archéologiques dans les dossiers. Est-ce qu’Anthony, tu serais d’accord de planquer pendant ce temps ? Walonsky et moi nous venons ensuite te relayer quand on a fini notre taf ? On va leur demander si on peut squatter sur des lits de camp. Tu vas dormir un moment et tu nous rejoins le matin. Vous en pensez quoi ? OK pour vous ?

— OK pour moi, dit Walonsky.

— Idem pour moi. Nous y allons alors avec deux caisses ? Juste ?

— Oui, nous serons plus efficaces.

 

À peine avaient-ils mis les pieds sur le parking que le téléphone d’Aurore commença à sonner. C’était Jules.

 

— Allo ?

— Oui, Aurore, c’est moi. Je suis bloqué depuis plus de trois heures sur l’autoroute à la hauteur de Tournus. Il y a des travaux et un imbécile a eu la bonne idée d’encastrer son camion dans le mur de protection parce qu’il roulait trop vite. Le poids lourd s’est renversé et les voitures qui suivaient l’ont embouti. Un embouteillage énorme. Je ne suis pas sorti de l’auberge. Ils ont enfin dégagé le camion apparemment, mais il y a le reste. Je ne serai pas à Versailles avant vingt et une heures, je le crains et je ne pourrais donc pas perquisitionner la société. Je suis dégoûté. Bon, je vous tiens au jus. J’espère que les choses se passent mieux pour vous.

— Oh, zut, quelle poisse ! Oui, tiens-nous au courant ! Ici, nous avons aussi dû revoir un peu nos plans, mais je pense qu’on y arrivera quand même… À plus tard. Fais attention, Jules !

 

Aurore avait toujours cet étrange sentiment quand elle s’engageait dans la vallée de l’Arve. Au loin à travers des vagues de chaleur, elle apercevait les sommets encore enneigés et le glacier du Mont-Blanc. Ce dernier reculait à vue d’œil. La canicule provoquait des mirages sur l’asphalte et déposait un voile de chaleur sur les montagnes et les prés. Parfois, la route semblait avalée par une mer miroitante. La capitaine se demandait si dans le désert les dunes produisaient le même effet d’optique. Le sable se transformait-il aussi en rivières ? Elle conduisait alors que Richard Walonsky consultait le dossier et les différents éléments collectés par Aurore sur Mona Duc. Il avait l’air concentré.

 

— Tu n’es pas malade en voiture ? s’étonna-t-elle.

— Non d’ailleurs, mes parents en étaient toujours surpris quand j’étais gosse. C’est en voiture que je lisais tous les livres que je ne lisais pas pendant l’école, et il sourit.

 

La capitaine alluma le lecteur CD. Quelle surprise lui réservait donc le répertoire de Rouiller aujourd’hui ? Un disque se chargea tout seul et les premières notes d’un morceau se firent entendre. Comme une prédiction, comme l’annonce d’un combat, le rock symphonique de Live and Let Die, dans la version des Gun’s and Roses sur leur album Use Your Illusion I envahit l’habitacle. Walonsky leva le nez de ses papiers et murmura :

L’Heure de vérité…

Plutôt nostalgie des années 90. Oui, j’espère que cela sera le cas et que la vérité nous attend au bout des lacets et au sommet de la montagne, songea-t-elle.

 

Environ une heure et quelques morceaux des Guns N’ Roses plus tard, ils arrivèrent à proximité de Saint-Gervais-Les-Bains. Comme convenu, ils se dirigèrent d’abord au 634 route du Mont-Joly. Les policiers se garèrent en bas de la côte qui y menait. Ils rejoignirent le maréchal des logis-chef Favre. Leur plan était rodé.

Ils laisseraient ensuite leur camarade sur place et rejoindraient leur voiture à pied.

Ils approchaient de l’adresse. La vue sur la vallée était magnifique. À cet endroit, bien que les habitations étaient voisines, elles disposaient chacune d’un chemin d’accès privé depuis la route. Elles étaient toutes entourées de jardins et d’une riche végétation, mélange d’espèces montagnardes et de plaine. Le gendarme se gara sur un bout de chemin juste avant le numéro 634 qui donnait sur un cabanon ou un garage, qui semblait abandonné. Il s’agissait plutôt d’un endroit utilisé par les automobilistes pour opérer un demi-tour. Il ne gênait donc personne. Depuis là, il avait vue sur le chalet qui se situait un peu plus haut. Il apercevait distinctement la façade du premier étage et le balcon de ce qui devait être une chambre. Le rez-de-chaussée ainsi que le jardin étaient dissimulés derrière une haie de buissons sauvages et les branches d’un sapin particulièrement touffu. Ils décidèrent de grimper sur le talus pour mieux observer la maison. Rien ne semblait bouger. La route du Mont-Joly était calme. Ils n’avaient croisé aucune voiture. Depuis sa voiture, Anthony Favre pouvait voir clairement qui entrait et sortait de la propriété. Ils se faufilèrent tous les trois entre les branches du pin, s’écorchant avec les épines et certaines branches. La cachette idéale pour observer la maison.

Dans le jardin, ils aperçurent une femme, allongée sur une chaise longue sous un parasol, vêtue de blanc. Elle était très pâle et ses longs cheveux foncés contrastaient avec la blancheur de son corps et de son visage. Impossible de lui donner un âge. Elle lisait. Aurore tenta de déchiffrer le titre de ce dernier, et réussi à en distinguer certains mots : La Vie… La Vie. Elle devina La Vie après La Vie ou La Vie avant la Vie. Sa ressemblance avec un fantôme l’avait également frappée. Entre la robe blanche et sa chevelure sombre, si elle avait été la femme qu’elle avait aperçue après Megève l’autre jour, elle n’en serait même pas étonnée. La dame blanche. Pourtant, il se dégageait d’elle une paix intérieure et une sérénité qui ne correspondaient pas du tout avec ce qu’ils étaient censés trouver sur place. À moins que justement ce n’était qu’une apparence.

Aurore décida de canaliser ses pensées et d’analyser plutôt l’environnement de manière plus intelligente et plus appropriée pour leur enquête. La femme était seule. Aucune voiture n’était stationnée à proximité de la maison ni dans l’allée. Le chalet, de taille modeste, ne possédait visiblement pas de garage. Au rez-de-chaussée, il semblait y avoir deux pièces principales, dont le salon et la cuisine. Le salon donnait sur le jardin. Au premier étage, deux chambres vraisemblablement. Ce n’était pas le grand luxe. Il devait y avoir un grenier ou une cave, car la maison était sur un terrain surélevé. Peut-être y avait-il un étage inférieur qu’ils ne voyaient pas depuis où ils se trouvaient et un garage qui menait sur le chemin d’accès. Que faisait cette personne dans la propriété d’un ancien préfet ou d’une femme suicidaire ? Qui était-elle ?

Ils observèrent tous trois la scène pendant quelques minutes. Seules les pages du livre se tournaient à mesure de sa lecture.

La capitaine lut le même air de déception sur le visage de ses camarades qu’elle arborait elle-même. Elle fit signe à Walonsky. Ils y allaient. Se rendre à la gendarmerie allait leur être certainement plus utile que cette visite.

Anthony Favre fit la grimace. Sa fin de journée serait interminable. Il espérait un peu d’action. Il regarda ses collègues s’éloigner discrètement. Il devait se montrer patient. Il n’y avait que cela à faire dans sa situation, comme un chasseur à l’affût, la proie ne se sachant pas observée.

Aurore et Richard remontèrent en voiture. Tous les deux affichaient une mine perplexe.

 

— Le chalet n’était pas sensé appartenir à un ancien préfet ? Monsieur Duvochel ou un nom de ce genre ? Le même qui possède la société où doit se rendre Jules ? demanda Richard d’un air désabusé.

— Si. Moi aussi, cela me semble bizarre. Parce que d’après ce que l’on sait, l’ancien préfet est mort depuis belle lurette et bon… Cette femme pourrait être sa fille, mais il n’est mentionné nulle part que cet homme ait eu une fille, que des garçons, trois, je crois. Cette femme pourrait être l’épouse de l’un d’entre eux… Et ils n’auraient pas pris le chalet à leur nom en le laissant à leur père ? Écoute, je vais envoyer un message à Marion pour qu’elle se renseigne sur les enfants de ce préfet et qu’elle nous en dise un peu plus sur eux, ce qu’ils font et où ils se trouvent aujourd’hui.

Lorsqu’elle termina sa phrase, ils étaient descendus sur la route principale et se dirigeaient vers le funestement célèbre pont du diable. Aurore ne croyait ni au diable ni aux malédictions, toutefois avec l’apparition au bord de la route la veille, elle commençait à douter. Aurait-elle vu une dame blanche ? Ils s’arrêtèrent un instant de l’autre côté de l’ouvrage sur le parking d’un restaurant. Il fallait qu’elle observe les gorges de plus près. Lorsqu’on traversait le pont en voiture, on ne voyait rien et on ne se doutait pas du vide qui se trouvait en dessous. On n’apercevait que les drapeaux et les garde-fous.

 

— Ah oui ! D’accord, je comprends mieux ! s’exclama Aurore en contemplant les falaises abruptes de part et d’autre et le torrent tumultueux qui s’ébattait furieux sous ses pieds.

— En effet ! C’est haut et impressionnant. C’est fou que des gens sautent encore depuis ici avec tout ce que la commune semble avoir fait pour l’empêcher : éclairage de nuit partout, hautes et larges rambardes de chaque côté. Il faut être sacrément motivé pour plonger.

— Ouais. Ça me donne la chair de poule cet endroit ! Allez, on y va, Walo ! Ils nous attendent là-haut à la gendarmerie.

 

Deux minutes plus tard, ils pénétraient dans le bâtiment à la rue Panloup. Le militaire qui les accueillit ne semblait pas vraiment ravi de les voir débarquer. Il avait l’air fatigué et surtout las, impatient de pouvoir rentrer chez lui. Cependant, il était contraint de rester avec eux pendant leurs recherches dans les archives. Il les conduisit dans le local au sous-sol et leur indiqua l’armoire qui contenait les dossiers de la période qui les intéressait, soit l’année 1986. Il s’agissait apparemment d’une année chargée en affaires, car une rangée entière de classeurs les attendait.

 

— Vous pouvez vous installer ici, leur dit le gendarme tout en désignant une table et deux chaises au milieu de la pièce. Je vous laisse. Je vais me faire remplacer par ma collègue qui est de garde cette nuit. Il ne leur adressa ni un sourire ni un regard. Il était aimable comme une porte de prison. Conclusion : suicide.

— OK. On va faire comme ça et ne vous inquiétez surtout pas pour nous. On se débrouille ! La machine à café se trouve où ? rétorqua Richard, agacé par l’attitude désagréable du gendarme.

— En haut des escaliers à droite, vous avez notre salle de pause. Le café, c’est 50 centimes. Les toilettes sont aussi à côté. Bonne soirée.

— C’est ça, oui ! Bonne soirée ! maugréèrent ensemble Aurore et Walonsky.

 

Ils se mirent aussitôt au travail. Anthony ne s’était pas manifesté. Il devait s’ennuyer ferme.

Les deux enquêteurs feuilletaient les classeurs, les uns après les autres. Une heure, puis deux heures passèrent. Walonsky était allé chercher deux fois du café et avait rencontré la remplaçante de la porte de prison. La gendarme semblait être plus sympathique que son collègue, car il avait pris plus d’un quart d’heure pour ramener deux gobelets à chaque fois et elle avait entendu des rires provenir du rez-de-chaussée. Dans la pièce sombre et exiguë, sans fenêtre, la capitaine de police n’avait pas vraiment envie de rire. L’atmosphère était plutôt angoissante et étouffante. Elle songea que son comparse avait plutôt eu envie de prendre l’air, vu qu’il n’était pas intéressé par les femmes… Les recherches s’avéraient particulièrement pénibles. Les PV étaient classés par mois, les uns après les autres. La plupart d’entre eux étaient manuscrits. Les gendarmes avaient parfois des écritures aussi illisibles que les médecins. Aurore se demandait également s’ils étaient allés à l’école au-delà du CP, car certains auteurs des rapports avaient une orthographe catastrophique. Après deux heures et demie de concentration, Aurore tomba enfin sur le bon document. Richard était à nouveau dehors. Il fumait une cigarette.

Elle retint les informations principales et les nota.

 

PV du 23 et du 24 mars 1986

Corps d’une femme sous le pont du Diable

 

Appel de touristes anglais

Autopsie : cause de la mort : multiples lésions internes létales des organes vitaux dues à une chute vertigineuse.

Rapport du commandant de gendarmerie Bertrand Mugnier et du lieutenant Nicolas Baud.

Identité de la victime : Mona Duc

Âge : 45 ans

Adresse : rue du Mont-Joly 634, Saint-Gervais Famille : deux enfants, Iris et Achilles Duc, jumeaux, de père inconnu, nés le 13 juin 1974, qui n’étaient pas présents au domicile, en pension dans un internat catholique en banlieue parisienne.

Lettre d’adieu trouvée sur place adressée aux enfants. Remarques et notes diverses des gendarmes :

• Circonstances étranges de la mort : le corps de la victime semble intact

alors qu’il est tombé de 80 mètres.

• Malédiction du pont du Diable ? Même date que le présumé pacte avec

le diable.

• Femme de mauvaise vie, surnommée la sorcière de Saint-Gervais.

Prostituée et guérisseuse… Drôle de réputation. • Aurait accouché seule de ses enfants dans un chalet en altitude. Des

enfants du diable ou de l’un de ses nombreux clients ? • A travaillé dans plusieurs bars et restaurants de Megève comme

serveuse. S’est fait renvoyer le soir-même ou la veille de son décès. • A fréquenté plus longtemps un homme d’identité inconnue qui a

subvenu à ses besoins.

• Se sentait menacée visiblement selon témoignages de ses enfants et de

proches.

• Comment avait-elle les moyens d’envoyer ses enfants en pensionnat ? • Ne laisse aucun héritage sauf chalet du Mont-Joly qui a appartenu à sa

famille depuis plusieurs dizaines d’années.

• Serait la descendante d’une certaine Rolette Duc, condamnée au bûcher

pour sorcellerie à Chamonix en l’an 1458. Victime de l’une des plus

grandes actions de persécution contre des sorciers et sorcières dans la

région. En raison de tensions importantes entre le Prieuré et les habitants

de la vallée. Quatre hommes et neuf femmes seront condamnés pour

sorcellerie entre 1458 et 1462. À la tête du prieuré, Guillaume de

Ravoire et sa famille. Ces événements ont révélé les conflits importants

qui existaient à cette époque entre le pouvoir politique et religieux ainsi

que la population durant ces années, et étaient le symbole de la

répression de toutes les pensées divergentes et/ou à l’encontre des idées

dominantes.

• Selon le médecin ayant examiné le corps de la victime, Mona Duc

portait la marque des sorcières ou marque du diable, un grain de beauté

d’une forme étrange sur le bras gauche.

 

Aurore notait les informations et en même temps son cerveau moulinait. Il fallait qu’elle échange sur ses découvertes avec Richard.

Elle monta les escaliers et croisa l’officier de garde dans le couloir. Cette dernière la salua poliment avec un grand sourire à l’inverse du gendarme qui l’avait précédée.

 

— Walo ! Franchement, c’est pas très cool de ta part. Tu m’as laissée bosser seule.

— Désolé. Mais vraiment, je n’en pouvais plus d’être enfermé dans cette cave. J’avais l’impression d’étouffer. Ces dossiers m’ont filé un mal de crâne monstrueux. On y retourne. Prends une pause aussi, cela te ferait du bien. Tu as eu des nouvelles de Favre ?

— Non, mais j’ai découvert plein de trucs intéressants. Et je pense qu’on a assez d’informations pour avancer. Alors voilà, l’ancienne propriétaire Mona Duc s’est bien suicidée en se jetant du haut du pont du Diable où nous sommes allés tout à l’heure. En mars 1986, dans des circonstances un peu étranges. T’as vu la hauteur du pont et la profondeur des gorges tout à l’heure ? Ben, son corps était intact de l’extérieur en bas. Les gendarmes qui ont fait le rapport étaient choqués. Pourtant, elle était bien morte. Mona Duc se sentait persécutée à cause des rumeurs qui circulaient sur elle. Elle ressemble comme deux gouttes d’eau à la personne que nous avons vue dans le jardin. Longs cheveux foncés, peau pâle, yeux clairs et robe blanche. Ça fout les jetons. Elle serait une descendante d’une sorcière, Rolette Duc, exécutée sur le bûcher au XVe siècle à Chamonix et aurait elle-même pratiqué la magie, la voyance et aurait soigné des gens avec des plantes. Bref, une sorcière moderne. Elle a eu deux enfants, un garçon et une fille, Iris et Achilles, de faux jumeaux, nés en 1974. Le père est inconnu. Mona a gagné sa vie en tant que serveuse et en se prostituant parfois. À mon avis, la meilleure piste à suivre est celle de ses enfants pour en savoir plus. Non seulement ils ne se trouvaient pas à Saint-Gervais le jour de sa mort, mais ils étaient aussi inscrits dans un pensionnat catholique de luxe en banlieue parisienne. Elle n’aurait jamais pu se le permettre avec ses faibles revenus.

 

Aurore sortit également une cigarette d’un paquet et l’alluma.

— … j’ai retrouvé la lettre d’adieu que Mona Duc a adressée à ses enfants… et je pense que c’est une mine d’informations. Les gendarmes de 1986 l’ont simplement ajoutée au dossier, mais ne s’en sont pas vraiment servi. Ils n’ont pas poussé les investigations plus loin. En partie parce que la thèse d’une mort volontaire par suicide a été confirmée par le médecin qui a établi le certificat de décès. Il est plus que possible que la femme que nous avons vue dans le jardin ne soit pas Mona Duc, en mode fantôme, ressuscitée ou toujours vivante, car elle aurait près de 70 ans aujourd’hui, mais sa fille, Iris Duc.

— Ouais ! Tu as bien avancé. Mais quel rapport avec le jeu et les massacres des ados ?

— Il y en a déjà un, assez flagrant, tu ne trouves pas ? La chasse aux sorcières ! Mona Duc, comme son aïeule était persécutée pour des faits de sorcelleries par les habitants bien-pensants du coin. Elle jouissait d’une mauvaise réputation. Ses enfants n’avaient pas de père et ses fins de mois étaient difficiles. D’après le rapport de la gendarmerie et certains témoignages, elle se sentait menacée juste avant sa mort. Impossible de savoir par qui ou pourquoi. La piste à suivre est de découvrir la raison véritable de son suicide ainsi que de savoir ce que sont devenus ses enfants, qui était leur père et comment elle aurait pu les scolariser dans une école privée ? Saint-Charles est une école privée catholique de luxe en Essonne. Vraiment pas dans les moyens financiers de notre guérisseuse et serveuse. Je me suis demandé si le père des gosses ne jouait pas un rôle là-dedans.

— Hum, oui ! Ça, c’est intéressant.

— Mona l’aurait fait chanter, en supposant qu’il s’agisse d’un homme marié, pour qu’il subvienne à ses besoins et, aussi et surtout, aux besoins de ses enfants. Une mère aimante souhaite toujours le mieux pour ses enfants et leur offrir ce qu’elle n’a pas eu. Elle cherche aussi à les protéger.

— Cela me paraît tout à fait logique, approuva à nouveau Walonsky, qui affichait une mine pensive.

— La piste à suivre est donc de se renseigner auprès de l’internat et de l’école, qui réglait les frais d’écolage d’Achilles et d’Iris Duc. Ensuite, de savoir, ce qu’ils sont devenus. En découvrant cela, nous aurons de nouvelles pistes et qui sait, un mobile ?

— Peut-être… Toutefois, il y a une ou deux choses que je ne trouve pas cohérentes dans ce raisonnement. Mona Duc se sentait persécutée par les villageois, pas par le père de ses enfants, pourquoi se serait-elle donnée la mort ?

— Allez, viens, je te montre la lettre. C’est important de bien en saisir le contenu.

 

Ils redescendirent rapidement dans leur antre du sous-sol et refermèrent la porte du local des archives. Aurore et Richard s’assirent côte à côte et lurent la lettre à haute voix et en chœur.

Mes chers enfants chéris, Iris et Achilles,

Je ne voulais pas arriver à cette extrémité, mais tout est devenu trop difficile.

J’aimerais que vous disposiez d’une vie différente de la mienne, sans honte et sans problèmes,

sans persécution, sans difficultés financières.

Sans moi, votre existence sera meilleure. J’ai tout prévu. Vous ne manquerez de rien et ne

souffrirez de rien.

Je suis la seule ombre au tableau et je vais l’effacer dès à présent. Je suis un poids pour vous et

pour lui. Sans moi, vous serez libres et heureux.

Une chose primordiale, veillez surtout à ne jamais dénigrer la différence, à l’exclure ou à la

condamner. La différence est une richesse et un don du ciel. Soyez bons et tolérants. N’en voulez à personne pour ma mort, j’en suis la seule responsable.

Je ne vous oublie pas, je vous aime, mes enfants, soyez heureux pour moi. Pardonnez-moi !

Adieu.

Votre mère pour toujours, Mona.

 

— J’envoie à Marion les informations tout de suite. On pourrait aussi demander à Jules d’aller voir sur place dans cette école privée vu qu’il sera à Paris… Non ?

— Oui, bonne idée.

Au moment où Aurore allait appeler Jules, son téléphone se mit à vibrer dans sa main.

— Ça y est ! ça bouge au Mont-Joly !

 

En effet, le nom d’Anthony Favre s’affichait sur l’écran du smartphone.

— Enfin de l’action, s’exclama Walonsky, qui trépignait sur place.

Au bout du fil, le gendarme chuchotait.

 

— Alors, les collègues ! Je commençais vraiment à m’impatienter. Puis, une grosse berline, une Mercedes de luxe, CLS, vient se garer devant le chalet, immatriculée en Île-de-France. Un homme, grand, aux cheveux sombres, la quarantaine, en est sorti et est entré dans la maison. La femme continuait de lire dans le salon. Je pouvais la voir à travers la baie vitrée. Elle s’est levée pour aller l’accueillir et après ils ont disparu. Je ne les vois plus. Tu peux envoyer l’immatriculation aux collègues pour qu’on puisse trouver à qui appartient la voiture ? On aura l’identité du type, à moins que cela ne soit un véhicule de location… Mais bon, je vous redis, si ça bouge, à nouveau. Vous avez quelque chose de votre côté ?

— Oui, plein. On a terminé ici. J’ai envoyé les informations à Marion et au capitaine Morand. Nous avons du pain sur la planche. Il faut qu’on revienne avec une commission rogatoire. Nous n’avons rien entendu de Jules, malheureusement. En fait, le mieux c’est que nous rentrions tous. Il n’y a plus rien à faire ici. Si tu veux, rentre à Thonon et on se tient au courant demain dans la matinée par visioconférence ?

— Ça joue ! De toute façon, je pense vraiment que de rester planqué ne me sert à rien. À moins que je n’attende que le type reparte et que je lui file au train pour savoir où il va. Mais c’est possible qu’il ne bouge pas d’ici à demain matin. Je ne me vois pas rester seul. Je suis sûr que si je m’endors, c’est à ce moment-là qu’il va se tirer. Ce serait mieux si on le faisait à deux… Aurore ?

— Tu as raison Anthony. Ce serait bête de louper cette occasion. Il faut vraiment être discrets, en revanche. Si on se fait repérer, nous sommes fichus et notre enquête aussi. Je vais rester avec toi. Walo lui va rentrer et il bossera au bureau. Jules n’a pas pu visiter Salem inc. aujourd’hui. Il va donc rentrer chez lui et y retourner demain matin. Walo ? Tu prends ma voiture, tu vas à Annecy et tu bosses avec Marion ?

— Oui, chef ! Je te dépose là-haut et je sais ce que j’ai à faire.

 

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Une bonne famille est fondée d’un secret solidaire. Ce qui fait d’elle une arme forte.

 

Yvan Mambu

 

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