Witch Hunt : La chasse aux sorcières
Folie
Saint-Gervais-les-Bains, mars 1986
C OMBIEN de fois l’avait-on traitée de folle ? Combien de fois avait-elle entendu des gens murmurer dans son dos : « Sale traînée ! Putain ! Sorcière ! » Combien de fois avait-elle aidé ceux qui l’insultaient peu de temps auparavant ? Elle était fatiguée de cette vie, épuisée de devoir affronter chaque jour les ragots et les qu’en-dira-t-on. Elle n’en pouvait plus. Ses enfants étaient grands. Même s’ils n’étaient pas encore vraiment adultes, ils n’avaient plus besoin d’elle. Ils allaient au lycée, avaient de bonnes notes. Leur avenir financier était garanti et ils ne manqueraient jamais de rien. Elle s’en était assurée.
Ce soir-là, elle s’était enfermée dans le chalet de Saint-Gervais qu’elle partageait encore avec eux. Ils étaient en pensionnat en banlieue parisienne et ne revenaient que parfois le week-end. Mona avait été seule, sinon. À quarante ans, elle s’était battue pour sa survie et celles de ses enfants. Sa situation avait toujours été précaire. Le père des gosses payait ce qu’il fallait pour qu’elle se taise. C’était d’ailleurs lui qui s’acquittait des traites pour l’internat. Mais son implication s’arrêtait là. Il lâchait ces sommes par peur, car elle avait menacé de révéler leur secret. Ce chantage était un accord tacite entre eux. C’était également le seul lien de cet homme avec ses enfants. Eux-mêmes n’en savaient rien et ignoraient tout de son identité. Leur père n’avait jamais existé. Il était mort.
Pour pouvoir subvenir à ses besoins, Mona faisait les yeux doux aux notables de passage dans le bar dans lequel elle travaillait comme serveuse. Elle soignait également gratuitement les diverses blessures à l’âme et au corps de certains des villageois. Elle détenait le secret, lisait les cartes et connaissait les vertus des plantes. C’était toutefois sa capacité d’écoute et son empathie qui étaient plébiscitées aussi bien par les hommes que par les femmes. Ils s’accoudaient au bar se saoulaient ou buvaient juste un café et s’épanchaient auprès d’elle. Elle était là pour entendre tous leurs griefs, leurs confessions, leurs malheurs, leurs hontes. Elle avait une oreille qui ne jugeait pas. Or, la plupart ne retenaient que ses extras. Son étiquette de personne de mauvaise vie lui collait à la peau et la signalait comme le néon criard d’une devanture de magasin. Ses dons lui avaient fait plus de mal que de bien en fin de compte, car on l’avait clouée au pilori et condamnée à plusieurs reprises. Épouses jalouses ou trompées, Mona était l’unique responsable de l’infidélité de leur époux. La quarantenaire affichait pour son âge et son métier une beauté époustouflante. Son visage ne portait pas les traces de sa vie difficile. Son grain de peau était parfait. Son teint pâle, ses yeux clairs et vifs, ses magnifiques cheveux bruns qui descendaient en longues boucles jusqu’à ses fesses attisaient le désir des hommes et la haine des femmes. La veille, alors qu’elle travaillait et que le bistrot était plein, une cliente avait fait scandale, en la prenant à partie et en l’insultant devant tout le monde. Ensuite, elle l’avait agressée en se jetant sur elle avec des ciseaux dans l’intention de lui couper sa tignasse. Le patron avait dû intervenir et séparer les deux femmes qui se battaient. Ce n’était pas la première fois que cela arrivait. À la suite de cela, Mona avait perdu son emploi. Le bistrotier ne pouvait pas se permettre ce type d’incidents dans son établissement, car la concurrence à Megève était rude. Des bagarres ne donnaient pas une bonne image. Se séparer de Mona avait été l’unique solution. Il avait dû la renvoyer à contrecœur. Comment la femme allait-elle expliquer la perte de son emploi à ses enfants qui avaient déjà honte d’elle ?
Elle avait ainsi compromis la seule chose qui la rattachait à une vie normale. Mona, avec ce licenciement, ne retrouverait jamais de travail dans la région.
En rentrant chez elle, Mona avait bu tout l’alcool dont elle disposait. Avalant une boîte entière de comprimés de Lexomil, elle pensait ne pas se réveiller le lendemain et avait rédigé une brève lettre à ses enfants. Pourtant la mort n’avait pas voulu d’elle. La tête embrumée, elle avait émergé à 14h00, couchée sur le carrelage de la cuisine, en sous-vêtements, le papier froissé entre les doigts, une bouteille de vodka cassée à côté d’elle.
Elle était désespérée, car même la grande faucheuse ne désirait pas l’accueillir. Elle devait trouver un moyen plus radical pour y parvenir.
* * *
Brenthonne, juin 2016
Dans la cour du château, les TIC avaient terminé la collecte des indices et commençaient à remballer leur matériel. Aurore quant à elle, toujours accompagnée du gendarme, venait d’être informée que le procureur de Thonon, Baptiste Antoine, souhaitait s’entretenir avec elle. La capitaine de police judiciaire avait rendez-vous le lendemain à 07h00 aux Hôpitaux universitaires de Genève pour l’autopsie.
C’était certain à présent, elle louperait non seulement le repas organisé par Claude Rouiller pour son départ, mais elle ne pourrait également pas profiter de Jules dès son arrivée, elle se dirigea vers sa voiture en traînant les pieds. Elle devait se rendre à Thonon. Le procureur de la République, Baptiste Antoine avait des consignes et des informations à lui transmettre. Or, cela semblait important, car il était relativement rare que l’avocat général rencontre les enquêteurs, et qui plus est, une policière appelée en renfort. Il devait s’agir d’une affaire vraiment délicate. Lorsqu’elle atteignit le centre-ville, elle se dirigea naturellement vers le commissariat, sur la rue de l’Hôtel Dieu pour s’y garer. Elle connaissait l’endroit. Le Tribunal se trouvait juste en face.
Le procureur l’attendait dans son bureau. Le regard vissé sur de la paperasse étalée devant lui. Il semblait réellement préoccupé :
— Ha ! Bonjour Capitaine Pellet ! Entrez et prenez place. Merci d’être venue aussi rapidement. Nous avons besoin de toutes les forces vives de nos équipes pour cette affaire.
Aurore peinait à dissimuler sa mauvaise humeur, mais essaya tout de même de faire bonne figure.
— Bonjour, Monsieur Antoine, merci de me recevoir. J’ai, en effet, cru comprendre que nous étions face à une enquête hors normes. J’ai rencontré le maréchal des logis-chef Favre et le capitaine Morand ainsi que les brigades des TIC. Malheureusement, je n’ai pas pu inspecter les corps des victimes, je suis arrivée trop tard. Les malheureux avaient déjà été enlevés.
— Oui. C’est une affaire particulièrement sensible. J’ai dû faire pression sur les familles pour qu’elles nous autorisent à procéder rapidement aux autopsies. Au départ, elles s’y opposaient, mais elles ont fini par céder. Vous savez que nous devons nous rendre demain en Suisse à Genève pour cela, n’est-ce pas ? J’ai fait réserver une chambre dans un hôtel en ville, à Thonon, pour vous pour cette nuit afin que vous n’ayez pas à faire les trajets…
La capitaine le fixait, sonnée. Elle n’avait absolument pas l’intention de rester à Thonon pour y dormir et comptait bien rentrer à Annecy aussi vite que possible. Pourtant, elle n’ouvrit pas la bouche, laissant son interlocuteur poursuivre.
— J’en viens au point essentiel. Les deux victimes appartiennent à des familles influentes de notables de la région. Il me semble que vous étiez déjà au courant. Nous ne pouvons pas nous permettre de nous louper. La réputation des forces de l’ordre est en jeu. La France a les yeux braqués sur la police. En raison des violences qui ont été commises récemment par certains de ses représentants, nous sommes sous les feux des projecteurs et nous devons absolument redorer notre blason. Entre les actes injustes envers des innocents et notre incompétence, je ne vous cache pas que nous n’avons pas besoin de cela. Le père de la jeune fille assassinée, même s’il était haut placé dans les rangs de l’UMP (Union pour un mouvement populaire), qui nous est plutôt favorable, est un ancien préfet. Il n’hésitera pas à me faire tomber et à couper dans les effectifs, si nous échouons. Et je ne parle pas de la famille du jeune homme… il était l’unique héritier de riches industriels français, installés depuis longtemps dans la région. On nous attend au tournant. Je vous le répète. Capitaine Pellet, cette enquête est désormais entre vos mains. Je compte sur vous. Vous aurez évidemment mon soutien et tout l’appui nécessaire.
Aurore n’avait pas bronché. Elle acquiesçait en silence se gardant de tout commentaire ou remarques. Elle n’avait pas le choix.
— D’accord. J’ai bien compris. J’aurais toutefois besoin de l’aide de mon équipe d’Annecy. Je ne connais pas les officiers de Thonon. Je veux bien collaborer avec eux, mais j’ai également besoin des compétences de mes collègues de la PJ.
— Ce n’est pas un problème. Vous avez carte blanche. Allez voir Nathalie, ma secrétaire, qui a dû revenir de sa pause. Elle vous donnera les informations pour votre logement et vos frais. Je dois vous laisser. J’ai du travail. On se retrouve demain à 07h00 à Genève. Ah oui, encore une chose. Rien, je dis bien, rien ne doit filtrer dans la presse ! C’est important !
Elle hocha de la tête et se leva péniblement. La capitaine avait le sentiment qu’on lui avait déposé une charge immense sur les épaules et que plus la journée avançait plus le poids s’accumulait. Elle se sentait acculée, emprisonnée et écrasée par la responsabilité.
Dans le bureau attenant, une femme blonde d’une cinquantaine d’années, sirotait un thé tout en scrollant devant son écran. Elle aussi avait été réquisitionnée un samedi pour travailler. Elle devait être ravie. Son air renfrogné et las parlait pour elle.
— Voilà, toutes les informations pour votre logement. Les nuitées sont prises en charge par nous. En revanche, vous serez bien aimable de remplir vos notes de frais et de conserver les justificatifs pour vos autres dépenses. Toutes les explications figurent ici… Mais vous devez connaître la marche à suivre… Merci. Bonne fin de journée.
La quinquagénaire avait été expéditive et pas vraiment sympathique. Tout comme elle, elle donnait l’impression de vouloir partir au plus vite.
Bon, je vais pouvoir enfin reprendre la route pour Annecy. Si je roule bien, je serai au resto à 20h30… Un peu de retard. L’hôtel, ce sera pour demain. J’aurai le temps du trajet pour réfléchir à l’enquête.
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