Witch Hunt : La chasse aux sorcières

Olivia Gerig · Chapitre 11 sur 46

Pages du PDF

Witch Hunt : La chasse aux sorcières

Bûchers

 

Brenthonne, Haute-Savoie, 1715

 

D ES clameurs montaient depuis la cour au-dessus des murs et des remparts, traversant les douves jusque dans le village un peu plus loin, sur les collines et en direction du lac. La herse avait été levée et était restée ouverte dès l’aube afin de permettre à la foule d’assister à l’événement du jour : l’exécution d’une condamnation à mort pour sorcellerie prononcée lors d’un procès. L’affaire avait fait grand bruit dans le duché de Savoie.

La foule scandait :

 

— Sorcières ! Sorcières ! Sorcières ! Au bûcher ! Au bûcher ! Que la possédée par le vilain brûle en enfer ! Sorcières ! Sorcières ! Sorcières ! Au bûcher !

 

Jeunes et vieux, nobles et gueux, se bousculaient pour mieux voir l’échafaud dressé tout au fond de la cour. Les sœurs Jeanne et Claudine Gras, toutes deux cordières sur la commune d’Avully, étaient poursuivies pour des actes de sorcellerie. Nicolarde Barbier, qui les aurait aidées dans leur entreprise maléfique était également mise au pilori. Claudine Gras fut, quant à elle, condamnée à assister à l’exécution de sa sœur à Chambéry, puis à subir le même sort que cette dernière à Brenthonne avec leur présumée complice, Nicolarde Barbier.

Quels crimes avaient commis ses femmes ? Personne ne le savait exactement, car elles étaient accusées de tous les maux et de toutes les catastrophes. La récolte était-elle mauvaise ? Le puits était-il asséché ? Une vache ne pouvait pas allaiter ?

La cause de tous ces malheurs était connue. Les sœurs Gras avaient jeté un sort, avaient porté leur malédiction sur l’ensemble de la commune en raison de leur pacte avec le diable. Y en avait-il des preuves ? Rien n’était moins sûr. Mais la chasse avait commencé, et elle se poursuivrait, car il fallait donner un visage au mal, le personnifier. Ces femmes étaient son incarnation, d’une part à cause de leur métier, d’autre part, simplement parce qu’elles appartenaient au sexe féminin. La profession des deux sœurs, cordières, constituait en elle-même un indice suffisant pour tout inquisiteur ou chasseur de sorcières. Elles créaient et fabriquaient des cordes et maîtrisaient la science des nœuds, des liens. Ce savoir était rattaché à la détention d’un pouvoir supérieur et manipulateur. À cette époque, toutes connaissances extraordinaires prouvaient, comme beaucoup d’autres talents d’ailleurs, l’utilisation de la sorcellerie.

Pour qu’il y ait un procès en sorcellerie, il fallait pourtant qu’il y ait de véritables crimes et les accusateurs devaient en apporter les fondements.

Qui pouvait témoigner de leur implication dans les catastrophes pour lesquelles elles étaient tenues responsables ? Personne, en réalité, car il ne s’agissait que de ouï-dire. La société d’alors, manichéenne à l’extrême, ne pouvait accepter en son sein la différence.

La sentence avait été prononcée sans aucune chance laissée de se défendre aux condamnées.

Pendaison, puis crémation, en public, devant ceux qui les avaient dénoncées.

 

— Sorcières ! Sorcières ! Au bûcher !

 

Les cordes s’étaient tendues. Les cous s’étaient brisés dans le bruit des acclamations.

Puis, des flammes gigantesques étaient venues lécher la galerie sous laquelle les trois bûchers avaient été installés dans la cour.

L’air était vicié par la fumée et l’odeur mêlant les chairs et les tissus brûlés insoutenables. Cependant, la foule ne s’éparpillait pas, fascinée par cette exécution et tenue par l’espoir qu’avec leur disparition tous leurs maux s’évanouiraient instantanément.

 

* * *

 

Au même endroit, trois siècles plus tard

Lorsque Aurore aperçut les bûchers que les enquêteurs avaient laissés comme ils les avaient trouvés le matin même, alors qu’ils fixaient la scène de crime, elle eut l’impression d’être projetée au Moyen-Âge, encore une fois, mais aussi plongée dans l’indicible. Une exécution en bonne et due forme. La chasse aux sorcières. L’époque des grands bûchers où les femmes étaient accusées de tous les maux. Une sale période. Elle ne put s’empêcher de se mettre à leur place. Si elle avait vécu à cette époque, Aurore aurait grossi les rangs des « sorcières ». Sa vocation de policière et d’enquêtrice, son talent de psychologue, sa détermination et son caractère auraient certainement été perçus comme des dons du diable. L’étincelle d’étonnement, et, peut-être le mépris, qu’elle avait lu dans les yeux du capitaine et du maréchal des logis-chef lorsqu’elle était arrivée avait confirmé son ressenti. Ils ne s’attendaient pas à ce qu’une femme ait été désignée pour les aider.

 

Son guide, le gendarme, semblait à présent complètement décontenancé. Son visage était blême et il avait perdu son arrogance. Il n’avait jamais été confronté à ce type de mise en scène macabre. Qui plus est, il avait aperçu les cadavres des deux jeunes gens avant qu’ils ne soient emportés par les ambulanciers.

 

— Je n’avais jamais vu une chose pareille. Ils étaient, là, les deux pauvres gosses. Oui, des enfants. On aurait dit des mannequins. Au début, la femme qui a découvert les corps a pensé à un spectacle morbide qui aurait été organisé au château. Elle accompagnait une mariée pour préparer le plus beau jour de sa vie qui aurait dû être aujourd’hui… Et comme vous pouvez le constater, cela s’est transformé en cauchemar. Pas de mariage de rêve pour eux… Et surtout des vies brisées.

— C’est sûr… Des adolescents… C’est vous qui êtes arrivé en premier sur les lieux ?

— Oui. La femme, l’organisatrice de la fête a appelé la gendarmerie et les pompiers. Quand je suis arrivé avec mon collègue, elle était en état de choc et la mariée aussi. La propriétaire faisait le tour du château et après elle n’arrêtait plus de parler. Elle s’inquiétait surtout pour les futures locations… C’était la moins perturbée des trois. Ensuite, j’ai vu les corps… c’était vraiment terrible… je ne pouvais pas croire que c’était réel.

— Je vous comprends. J’ai eu souvent ce sentiment…

En affirmant cela, Aurore se rendit compte de la froideur de ses propos et de son propre détachement. Les horreurs dont elle avait été témoin l’avaient-elles blindée ? Ou était-ce simplement la carapace qu’elle avait mis des années à construire qui remplissait enfin son rôle ? Elle reprit ses esprits et le cours de l’enquête.

 

— Les trois femmes sont-elles encore sur place ? Les avez-vous déjà interrogées ?

— Euh, oui et non. Nous nous sommes entretenus avec elles. Mais, Jordana, l’organisatrice, et Daniela, la jeune mariée, étaient dans un tel état que nous n’avons rien pu en tirer. Elles sont rentrées chez elles à présent. En revanche, Sophie, la propriétaire des lieux, elle, était très bavarde, comme à son habitude, il paraîtrait. Et elle n’a pas voulu partir. Elle doit encore être quelque part dans la forteresse…

— OK. Merci. Je vais aller voir les bûchers de plus près et après, si vous le voulez bien, vous me conduirez auprès d’elle. Avez-vous découvert d’autres preuves ou indices qui expliqueraient comment une telle chose a pu se produire ici ?

— Il n’y a aucune trace d’effraction. Celui ou ceux qui ont commis ces crimes sont entrés tout à fait normalement. Ils devaient avoir les clefs. Il est impossible de pénétrer dans l’enceinte de la maison forte et surtout dans la cour sans forcer les deux portes extérieures. Nous nous sommes aussi demandé comment ils avaient pu construire et installer les bûchers en si peu de temps. C’est de là que nous déduisons qu’ils étaient plusieurs… inimaginable de dénicher les matériaux nécessaires à l’intérieur. Nous n’avons rien trouvé de suspect, pas d’armes, pas d’empreintes, pas d’objets qui n’auraient pas leur place ici. L’endroit avait déjà été préparé pour le mariage. Un nombre important de fournisseurs de service étaient entrés et sortis : fleuriste, traiteur, DJ, etc. Les circonstances rendent notre enquête vraiment difficile.

— En effet…

 

La capitaine se rendait compte de l’ampleur de la tâche.

 

— Quelles ont été les conclusions préliminaires du médecin qui est venu pour constater les décès ?

Le visage du gendarme blêmit encore plus.

— Ils sont morts tous les deux par asphyxie. Ils portaient une corde au cou. Ils ont été pendus…

 

Le silence d’Aurore et le regard qu’elle adressa au maréchal des logis-chef furent la plus éloquente des réponses. Elle s’approcha des bûchers, placés sous bonne garde des TIC.

Elle fut instantanément transportée plusieurs siècles en arrière. Comment avait-on pu imaginer et mettre en œuvre une telle scène ? D’après ses lectures, les sorcières n’étaient pas brûlées vives, contrairement à ce que le commun des mortels pensait et ce qui était représenté dans les fictions. Apparemment, les criminels connaissaient l’histoire et cette particularité. Les victimes étaient déjà mortes lorsqu’elles avaient été disposées sur les bûchers. Les cordes, qui avaient permis de les pendre avant étaient attachées sur les deux poteaux au centre du bûcher. Visiblement, les cordes avaient été coupées. L’exécution avait eu lieu ailleurs. Après cette constatation, elle leva les yeux et fit une découverte étonnante qui avait échappé aux enquêteurs.

Au-dessus de sa tête et des bûchers, il y avait une coursive avec un balcon fermé, qui comportait une balustrade. La loggia offrait une vue d’ensemble sur le château. Elle était recouverte d’un avant-toit qui la protégeait des intempéries, mais qui tenait au sec aussi une petite partie de la cour, donc l’endroit où se trouvaient les bûchers. La charpente était composée d’une poutre qui courait sur toute sa longueur. Aurore constata immédiatement les deux nœuds de cordes. Les victimes avaient été pendues à cet endroit et les enquêteurs qui l’avaient précédée n’avaient pas vu ces éléments.

 

OceanofPDF.com