Witch Hunt : La chasse aux sorcières
Nés au mauvais endroit au mauvais moment
NÉS AU MAUVAIS ENDROIT AU MAUVAIS
MOMENT
L ES deux policiers en avaient pour environ un quart d’heure depuis les HUG pour rejoindre l’adresse indiquée. Ni Jules ni Aurore ne se lassaient du spectacle offert par le lac. Des jardins verts et fleuris, des familles de promeneurs ou des sportifs, le jet d’eau majestueux, l’eau bleue qui scintillait sous les rayons du soleil.
Ils savaient qu’ils se rendaient dans les beaux quartiers de la ville helvétique. Là où s’installaient les riches et les puissants du monde, là où elle ne vivrait sans doute jamais, là où avait résidé la famille du roi Fahd d’Arabie Saoudite ou encore Charles Aznavour.
Ils longèrent les quais jusqu’au bâtiment de la Nautique et de Genève-Plage et remontèrent la rampe de Cologny. Avec Jules à ses côtés, elle se sentait enfin soutenue et reconnue. Aurore ne portait plus seule le poids de l’existence. Ensemble, ils avaient réparti la charge en deux et avançaient ensemble pour la supporter. Regardant son amoureux conduire, elle détailla les traits de son visage, ses yeux clairs rivés sur la route. Elle aimait et désirait tout. Son nez, les quelques rides au coin de ses paupières, son menton un peu carré avec une fossette. Le cœur de la capitaine de police s’emballa, elle rougit et posa sa main gauche sur la cuisse de Jules, qui lui jeta un regard à la dérobée.
Ils atteignirent rapidement la propriété de la famille Tchernikov au 85 chemin de Ruth. C’était la voie où se trouvaient les demeures les plus coûteuses du canton. Ils arrivèrent devant le portail qui ne payait pas de mine. Les deux policiers se savaient attendus et s’annoncèrent sur l’interphone. Les portes s’entrouvrirent. La petite VW noire d’Aurore se faufila et elle la gara devant l’entrée. Elle avait imaginé un bien beaucoup plus luxueux et moderne. Il s’agissait presque d’une maison ordinaire à première vue. Rien de tape-à-l’œil. Cela lui plaisait. La richesse discrète, pas d’ostentation. Tout le contraire des Duperret qui dans les faits devaient être bien moins fortunés que la famille Tchernikov. L’emplacement était magnifique, la vue sur le Léman envoutante.
Noah Tchernikov vint leur ouvrir la porte en personne. Le jeune homme devait avoir environ 17 ans. Très grand et maigre, il avait les cheveux rasés de près et des yeux bleus soulignés de cernes noirs, impressionnants pour son âge. Il était très pâle et semblait extrêmement fatigué, voire malade. Il ne devait pas sortir beaucoup de la maison. L’adolescent leur fit une excellente impression. Poli, il leur proposa à boire avant de leur faire prendre place dans le salon familial. Comme l’extérieur de la demeure, l’intérieur était luxueux, de bon goût. Ils s’installèrent tous les deux sur un canapé en cuir blanc, devant lequel il y avait une table en verre dotée de pieds dorés. Ils faisaient face à une baie vitrée avec vue sur le lac et la piscine à débordement à l’étage inférieur. Derrière eux, un grand écran de télévision était allumé et un jeu vidéo semblait être en pause. Des joueurs de foot. FIFA.
Leur hôte revint avec un plateau sur lequel se trouvaient deux tasses de café, deux verres d’eau et une canette de Redbull. Il disposa les boissons devant les policiers et s’assit sur un fauteuil en face d’eux.
— Je vous attendais. Élias est devenu un véritable ami. Nous jouions déjà ensemble à Fortnite, c’est comme ça que nous nous sommes rencontrés, il y a plusieurs années. Nous nous sommes vus deux fois en vrai seulement, une fois à Megève chez lui pour skier et il est venu une fois à Genève, on s’est baladés au bord du lac et après nous sommes venus ici pour jouer. Sa mère est venue le chercher en fin de journée, il ne pouvait pas prendre sa moto pour faire le trajet, trop dangereux. On se téléphone régulièrement et bien sûr, on parle pendant les parties. Il m’a appelé dimanche pour me raconter ce qu’il avait vécu avec le jeu en vrai de Witchhunt, dans le sanatorium. Au départ, il ne souhaitait en parler à personne, mais après votre visite chez lui, il m’a dit qu’il devait m’avertir. Il voulait savoir où j’en étais, à quelle étape je me trouvais, vu que je n’étais pas aussi avancé. Il était paniqué. Il me disait qu’il ne se souvenait pas de tout, mais que si je recevais une invitation, il ne fallait absolument pas que j’y réponde et que je me rende sur place. Le problème, c’est que comme je ne me connectais plus ces jours, et que je faisais le mort, ils ont commencé à me harceler et me menacer, comme ils l’ont fait avec lui. Il m’a tout raconté. J’en fais des cauchemars toutes les nuits, je n’arrive pas à dormir. Peu de temps après, une policière d’Annecy, Lefort ou un truc du genre m’a appelée pour demander si j’étais bien Artax2000… Mon pseudo dans le jeu. Elle m’a posé tout un tas de questions… et vous voilà…
— Merci d’avoir accepté de nous recevoir et de nous parler aussi librement. Le remercia Aurore.
— Pas de problème. C’est normal. Comme Élias, je suis mort de trouille. Mon père est en voyage avec ma belle-mère et mon demi-frère. Ils sont en Russie. Moi, comme j’avais encore des cours, je ne pouvais pas partir avec eux et de toute manière, je n’en avais pas envie. Peut-être que j’aurais dû quand même y aller, pour le coup… Comme ça, le jeu m’aurait foutu la paix. J’ai reçu une invitation pour aller jouer vendredi en vrai. Si je n’y vais pas, ils m’ont dit que ce serait la fin pour moi. J’ai envie de tout envoyer balader, mais bon, comme vous, ils savent qui je suis et où j’habite, cela ne doit pas être difficile de me retrouver pour eux, comme cela l’a été pour vous.
— Oui, en effet. Et, Noah, je suis désolée, mais même si on avait voulu vous dire de ne pas y aller, eh bien, malheureusement, le mieux c’est que vous vous y rendiez vendredi… C’est presque notre seul moyen d’arrêter le massacre et de découvrir qui se cache derrière cette « chasse aux sorcières » immonde. J’imagine que vous ne savez pas à ce stade si vous allez être un chasseur ou un chassé, n’est-ce pas ?
— Ben non. Mais à la base, nous sommes tous des chasseurs dans le jeu en ligne. Il n’est pas question de devenir les proies à notre tour…
— Oui, évidemment. Cela semble logique. Cependant, tout porterait à croire, selon les informations dont je dispose ainsi qu’en suivant mes déductions, que vous soyez sur leur liste pour être la prochaine victime… En effet, les victimes sont toutes issues de familles nobles, aisées et/ou bourgeoises. Élias, contrairement à vous, vient d’un milieu modeste, il était chasseur… nous aimerions à tout prix éviter qu’il vous arrive quelque chose, Noah. Je vous explique comment cela va se passer. Il est important que vous suiviez mes instructions à la lettre. D’autres indications vont vous être données par mes collègues, soit Marion Lefort avec qui vous avez déjà parlé, soit le lieutenant Richard Walonsky, soit le capitaine Sébastien Morand ou le maréchal des logis-chef Anthony Favre. Il s’agit des membres de l’équipe en charge de l’enquête. Vous êtes dès à présent sous notre protection. Cependant, nous ne pouvons pas le faire de manière visible, par exemple envoyer une équipe de policiers de Genève pour surveiller votre maison. Nous devons être le plus discrets possible. Les initiateurs du jeu semblent avoir des yeux partout… et ce serait vous mettre en danger. La première chose que vous allez faire, c’est de répondre cet après-midi, après notre départ, que vous allez participer au jeu et dire que vous étiez malade, raison pour laquelle vous n’avez pas écrit plus tôt. Ensuite, vous allez jouer comme vous l’auriez fait habituellement jusqu’à vendredi ou vous vous rendrez au lieu indiqué à l’heure indiquée. Nous y serons également. Ne vous en faites pas ! Nous interviendrons ! C’est notre seul moyen pour empêcher une exécution… et probablement la vôtre. Il est possible que nous ne trouvions pas les véritables maîtres du jeu, mais au moins nous aurons évité qu’ils fassent de nouvelles victimes dans l’immédiat. C’est en ordre pour vous ?
— Oui. Ça joue. La voix du jeune homme tremblait. Il n’avait vraiment pas l’air rassuré.
— Mais vous serez-là, n’est-ce pas ? demanda-t-il en suppliant.
— Oui, nous serons là et il ne t’arrivera rien. Il faut juste que tu joues le jeu pour le moment. Nous comptons sur toi. Tu peux m’appeler à tout moment, s’il y a quoi que ce soit. Surtout, préviens-nous, s’il y a un changement pour le lieu et l’heure. C’est vraiment important. Le rendez-vous pour toi est bien au château de Cartigny, rte de Vallière à Cartigny à minuit, ce vendredi ?
— Oui. C’est ça, vérifiant les e-mails qu’il avait reçus sur son téléphone portable. D’accord. J’y serai. Mais ne me lâchez pas !
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