Witch Hunt : La chasse aux sorcières

Olivia Gerig · Chapitre 32 sur 46

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Witch Hunt : La chasse aux sorcières

Le chasseur chassé

 

D EVANT ses écrans, l’homme à la fine moustache noire et au bouc bien taillé eut un rictus. Le jeu marchait mieux qu’il ne l’aurait espéré. L’enthousiasme était à son comble. Les nouveaux invités acceptaient immédiatement et devenaient rapidement dépendants, ne pouvant plus s’empêcher de se connecter au moins une fois par jour. Ils comprenaient leur langage, se passionnaient pour l’intrigue et les personnages, entraient vraiment dans leur univers et se prenaient au jeu. Les joueurs répondaient aussi présents lorsque l’invitation à transposer la fiction dans la réalité leur était adressée. Ils tombaient dans le piège, avec ou sans menaces, s’exécutaient sans réfléchir, le cerveau modelé comme l’homme et ses complices l’avaient souhaité et pensé. Ensuite, les maîtres du jeu n’avaient plus qu’à ordonner et à attendre. Les actions étaient bien menées et les résultats excellents. Ils avaient réussi. Ils pouvaient en être fiers.

Il s’assit plus confortablement dans son fauteuil et saisit son téléphone portable.

— Oui, on y va. La voie est libre et tout est prêt. Tu peux y aller. Je suis allée sur place hier. C’est en ordre.

— OK. Ça joue. J’y vais. À samedi. Je compte sur toi.

— Oui, à samedi. Bonne soirée et prends soin de toi.

 

Depuis plus de 30 ans, ils se préparaient. Ils voulaient être reconnus. Sortir de l’ombre. Faire payer ceux qui avaient eu plus de chance qu’eux, ceux qui leur avaient volé la place dans la lumière. Ceux qui avaient eu une vie normale dans la réalité. Ceux qui avaient eu une famille. Ceux qui avaient été élevés en pouvant porter leur nom avec fierté.

Eux, ils avaient construit leur existence autour du secret, du mensonge, de la haine, de la méconnaissance, du jugement de la société. Ils avaient grandi dans l’obscurité. Ils se réaliseraient en remettant les choses dans le bon ordre, comme elles auraient dû et elles devraient être. Ils gagneraient leurs places sur le devant de la scène parce qu’ils le méritaient. Les voleurs auraient été punis, condamnés et exécutés.

 

Qui part à la chasse, perd sa place. Qui part à la chasse, perd sa place. Qui part à la chasse, perd sa place.

 

La chasse.

Une litanie qu’ils se répétaient sans cesse. Un proverbe qu’ils avaient transposé dans la réalité.

Le chasseur chassé.

La sentence.

La mort.

Sur son écran, un message d’alerte demandant une action s’afficha à la manière d’une fenêtre popup. Il disait : voulez-vous envoyer votre courriel maintenant ou enregistrer un brouillon.

Sa détermination et ses intentions étaient claires.

Sans hésitation, il cliqua sur « envoyer » et soupira d’aise.

La nouvelle partie allait bientôt commencer.

 

* * *

 

Aurore se réveilla au son de la radio à 06h30. Well, hello, harmony Whatcha doing for free ? Yeah, get on your knees, you freak, And please, please me, A life of solitude Yeah, one with me, no you, Life on the run, son It’s all you knew. You on the run des Black Angels. L’animateur désannonça le morceau. Perturbée, elle observa, les yeux encore pas tout à fait ouverts. Elle n’était pas chez elle, mais dans le salon de sa tante. Même à cette heure matinale, elle se sentait lucide et en possession de ses moyens. Ce qui n’avait pas été le cas les jours précédents. Elle était attendue à 08h00 au service de pathologie des HUG. Elle devait se dépêcher. Elle laissa un mot à sa tante pour la remercier. Elle devait emprunter les transports en commun pour aller au centre hospitalier, Jules ne viendrait la chercher qu’à 09h30 après l’autopsie et ils iraient ensemble rendre visite à Noah Tchernikov. Aurore profita du trajet pour prendre connaissance de ses messages et de son courrier électronique. Pendant la nuit, elle avait reçu des notifications. Notamment, des messages de Richard Walonsky, Anthony Favre et de Sébastien Morand. Ils lui annonçaient tous la même nouvelle : les victimes du sanatorium avaient été identifiées. À nouveau, l’horreur et l’incompréhension envahirent la policière. La première, une adolescente de 17 ans, Fanny Levasseur, se trouvait être la fille du maire de la Roche-sur-Foron. La seconde était un jeune homme, Maxime Bonnant, fils d’un avocat reconnu du barreau genevois, âgé de 16 ans. Leurs parents avaient signalé séparément leur disparition. Monsieur et Madame Levasseur ne voyant par leur fille rentrer le dimanche soir s’étaient inquiétés, quant aux parents de Maxime, ils avaient été contactés le lundi à midi par le secrétariat de l’Institut privé de Florimont, au Petit-Lancy, à Genève, qui les informait de son absence non excusée aux cours du matin. Une véritable tragédie. Comment annoncer une atrocité pareille aux parents ? Elle se souvenait de la vision cauchemardesque de la veille. Il ne restait plus rien des corps, les adolescents étaient méconnaissables. D’ailleurs, Aurore se demandait comment leur identité avait pu être définie si rapidement. Les résultats de tests ADN mettaient plusieurs jours, voire des semaines à être disponibles, surtout qu’aucun relevé n’avait pu être effectué pour comparaison. Pour le moment, elle serait confrontée à ce qu’aucun parent ne devrait jamais voir. Le corps supplicié de son enfant.

La capitaine de police fut envahie par une grande tristesse. Elle n’avait pas encore eu d’enfant et se posait beaucoup de questions à ce sujet. Était-ce une bonne idée de faire naître un nouvel être dans ce monde si effrayant et inhospitalier avec la violence de la société actuelle et la planète qui se mourrait lentement ? Comment mettre sereinement un enfant un monde ? Quel avenir laissait-on aux générations futures ? Auparavant, elle ne s’était jamais posé la question de devenir mère. Elle n’en avait pas eu l’occasion. Par manque de temps, mais aussi par manque d’opportunité. Aurore ne s’était jamais sentie prête et accompagnée de la bonne personne pour envisager la parentalité. Son métier l’exposait non seulement à de nombreux dangers, mais l’empêchait également de consacrer du temps à une famille. Avec Jules, la question était venue sur le tapis un soir. Tous deux l’avaient éludée rapidement, comme si le sujet, même s’ils s’étaient juré qu’aucun thème ne serait tabou entre eux, ne devait plus être abordé. Raison pour laquelle Aurore n’avait pas pu discuter avec Jules de l’éventualité d’une grossesse qui aurait expliqué son état de fatigue et ses nausées à Thonon. Devait-elle lui en parler ou devait-elle d’abord faire le test ?

Perdue dans ses réflexions, elle faillit louper l’arrêt de bus qui lui permettait d’accéder directement au bâtiment principal des HUG où elle s’était déjà rendue quelques jours plus tôt. L’esplanade était pratiquement déserte. Seuls quelques patients ou visiteurs fumaient ou discutaient un café à la main devant l’entrée ou assis sur les bancs. Des taxis qui attendaient leurs clients dans les espaces réservés et quelques blouses blanches en pause. Elle se sentait en pleine forme, les idées claires, et elle se rendit d’un pas décidé vers l’accueil pour qu’elle soit annoncée directement auprès de la pathologie. Elle ne patienta pas jusqu’à la fin de la phrase du réceptionniste qui lui indiquait où aller et comment trouver les lieux. Elle se dirigea vers les ascenseurs qui menaient au sous-sol et emprunta les longs couloirs souterrains qui conduisaient au Centre médical universitaire dans un autre bâtiment, où se situait la médecine légale. Elle fut accueillie par le docteur Bornand qui avait examiné Léa et Tobias. La gravité qu’elle pouvait lire sur son visage et percevoir dans le ton de sa voix ne la surprit pas. Il avait l’air accablé et terriblement triste.

 

— Bonjour capitaine Pellet, j’aurais vraiment aimé vous revoir dans d’autres circonstances que celles qui nous poussent à nous retrouver déjà aujourd’hui. Je suis consterné et extrêmement triste de ce qu’ont enduré ces enfants… Ma fille connaissait le jeune garçon, ils étaient dans la même école primaire et je m’entends très bien avec ses parents. C’est donc particulièrement difficile pour moi de procéder à cet examen. J’ai déjà fait le principal. Je ne pouvais pas dormir quand j’ai su. Je vous prie de me suivre après que vous vous soyez équipée, dit-il en tendant à Aurore la charlotte, les surchaussures et la blouse verte qu’elle devait revêtir avant de pénétrer dans l’antre du légiste.

 

Trois minutes plus tard, Aurore réapparut des toilettes où elle s’était préparée. L’expression de l’homme qui la précédait était de plus en plus sombre, et sa voix s’éteignait dans les longs couloirs qui sentaient le désinfectant, se perdant dans le vide.

— Vous les avez déjà vus, les pauvres, sur place, sur la scène de crime, là-haut, n’est-ce pas ? Je n’ose pas autoriser leurs parents à venir les voir une dernière fois. Je ne peux pas leur infliger cela. Pourtant, les deux familles insistent. Elles ne se rendent pas compte… Leurs enfants sont méconnaissables…

 

Ils étaient arrivés dans la salle à présent. Deux tables d’autopsie avaient été placées l’une à côté de l’autre. Les cadavres, ou plutôt, ce qu’il en restait, avaient été placés sous des sortes de bâches ou de couvertures en plastique noir.

 

— Vous êtes sûre que vous souhaitez à nouveau les voir ? Je vais être plutôt bref, si vous êtes d’accord, et vous donner mes conclusions. Je n’ai pas la preuve qu’il s’agit bien des deux enfants dont je vous ai parlé, car nous n’avons pas encore reçu la confirmation pour les ADN ni les résultats des analyses toxicologiques. Même si leur identité est vraisemblablement juste, je ne me prononce jamais sans avoir les validations scientifiques. En revanche, ce que je peux vous dire…, lança-t-il comme dans une longue complainte, tout en soulevant les bâches simultanément, c’est qu’ils étaient déjà décédés lorsque l’on a essayé de les brûler.

 

Aurore eut un mouvement de recul lorsque le plastique laissa apparaître ce qu’il restait du crâne carbonisé de l’un des deux ados. Une vision macabre de morceaux de chair sombre amalgamés à des touffes de cheveux brûlées, des orbites creusées sans yeux, le nez fondu sur les os, dans des teintes rouge, noire, brune et rose ainsi qu’une odeur pestilentielle furent le spectacle auquel la fliquette devait faire face.

 

— Refermez le sac, docteur Bornand, je vous en prie, supplia Aurore qui avait blêmi et allait tourner de l’œil. C’est plus que je ne peux supporter… Même si je pensais déjà avoir vu beaucoup de choses et d’horreurs, là… Je…

— Oui, ne vous en faites pas, je comprends et vous n’êtes pas obligée de vous infliger cela. En fait, j’aurais vraiment pu vous transmettre mon rapport écrit directement avec les photos et vous épargner le déplacement. Je l’avais communiqué à votre supérieur, le commissaire Bertin, mais le procureur qui ne pouvait pas être présent ce matin, lui a demandé que vous le remplaciez, j’en suis navré.

 

La policière s’était assise sur une chaise qui se trouvait contre l’un des murs de la salle, elle était très pâle et ses mains tremblaient. Le médecin s’approcha d’elle en lui tendant un dossier.

 

— Voici mes conclusions écrites. Les malheureux enfants ont été brûlés comme je le disais après leur décès. C’est déjà ça, ils n’ont pas été brûlés vifs. J’ai constaté, comme pour Léa et Tobias, une fracture aux cervicales sur l’un des corps. Cette brisure pourrait indiquer qu’ils ont été pendus… Cependant, étant donné l’état général des victimes, je ne peux pas déterminer avec certitude les causes de la mort ni l’heure du décès. Il ne reste plus rien d’exploitable au niveau des organes et des chairs. J’en suis vraiment désolé. Impossible de dire s’ils sont décédés d’asphyxie, comme Léa et Tobias.

 

Aurore ne put refuser l’offre du légiste et le remercia pour sa gentillesse et son travail. Elle lui promit de le tenir informé de leurs avancées. Lorsqu’elle franchit la porte vitrée de l’entrée principale du CMU, son téléphone portable se mit à sonner.

Rouiller.

Que lui voulait-il ? Il est vrai qu’elle ne lui avait pas donné de nouvelles depuis le repas d’adieu. Elle était partie comme une voleuse et n’avait même pas eu la présence d’esprit de lui envoyer un message de remerciement. Elle se sentit toute honteuse et attendit deux minutes pour rappeler son ami.

 

— Claude ? Tu as essayé de me joindre ? Je suis tellement désolée. Je me sens très mal à l’aise…

— Oh, mais ne t’inquiète pas, ma petite Aurore ! Il n’y a aucun souci. Jules m’a tout expliqué. C’est moi qui étais préoccupé pour toi. Entre cette nouvelle affaire qui t’est tombée dessus et qui m’a l’air bien compliquée, intéressante, avec la voix qui baissait comme s’il lui révélait un secret, et ton malaise à l’hôpital, c’est moi qui suis désolé et inquiet. Ce n’est pas vraiment pour cela que je t’appelais et que je souhaitais te parler. Je voulais te dire que je repartais pour Bruxelles aujourd’hui et t’inviter à notre mariage au mois de décembre…

 

La voix de l’ancien commissaire de police se fit alors pratiquement inaudible, comme s’il ne croyait pas vraiment ou qu’il ne voulait pas entendre ce qu’il venait lui-même de déclarer.

 

— QUOI ? hurla Aurore. Tu te maries ? Ce n’est que maintenant que tu me le dis ? Ce n’est pas possible !

— Et j’ai oublié de te le dire… Tu es mon témoin, ma témoin, enfin, tu sais… Je te rappelle plus tard. Je dois te laisser. Le train part dans trente minutes et Justine m’attend. Courage ! Bisous !

 

Il ne lui laissa pas le temps de répondre autre chose qu’un OK, bye expéditif, car il raccrocha.

Aurore resta abasourdie par ce coup de fil surréaliste. Une nouvelle extraordinaire en moins de trois minutes de conversation et son ami lui raccrochait au nez ? Tout bas, encore un peu sonnée, elle secoua la tête en murmurant avec tendresse : Ha Rouiller, enfin, tous les hommes ! Incroyable, il ne changera jamais, mais… c’est bien pour ça que je l’aime !

 

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One by one, ticking time bombs won

It’s not the secrets of the government

That’s keeping you dumb

Oh, it’s the other way around, wait

What’s that sound ?

One by one, baby, here they come

He wants it easy, he wants it relaxed

Said, « I can do a lot of things, but I can’t do that »

Two steps forward, then three steps back, alright

 

The Strokes, The End has no End

 

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