Witch Hunt : La chasse aux sorcières

Olivia Gerig · Chapitre 42 sur 46

Pages du PDF

Witch Hunt : La chasse aux sorcières

Le chant du cygne

 

A PRÈS une réunion de crise au commissariat de Thonon en début d’après-midi, en présence du procureur, des autres enquêteurs ainsi que de l’équipe d’Annecy en vidéoconférence, ils avaient établi le plan d’attaque du lendemain au château de Cartigny. Ils attendraient que tous les joueurs aient commencé la partie et interviendraient juste avant la phase finale du jeu. Noah serait équipé d’une caméra discrète. Les forces de l’ordre suivraient l’action du jeu en temps réel, depuis une camionnette, stationnée à proximité du château dans la Cour des Miracles. Comme à cet endroit, les maisons villageoises étaient en travaux, un véhicule d’ouvriers du bâtiment passerait inaperçu. Cependant, ils ne disposaient toujours d’aucune preuve matérielle de l’implication des créateurs et des exploitants de Witchhunt dans la mort des adolescents. Le flagrant délit était leur seule possibilité de les voir condamnés pour leurs crimes.

La capitaine de police d’Annecy et le maréchal des logis-chef avaient récupéré le document leur permettant de perquisitionner le chalet à Saint-Gervais et de mettre Iris Duc en garde à vue. Ils prirent la route vers 20h00. Ils seraient bientôt sur place en espérant que depuis son chalet, leur proie, n’avait pas de rôle important à jouer dans la partie qui se déroulait à Cartigny à minuit le lendemain, car elle ne pourrait pas remplir ses fonctions en garde à vue. Aurore avait une drôle d’impression dans son estomac. Un sentiment de mal-être, une gêne inexplicable. N’étaient-ils pas en train de poursuivre et de persécuter une sorcière, une personne différente, une âme perdue, une enfant illégitime qui s’était toujours trouvée dans l’ombre ? Elle se rassura intérieurement en se disant que cette femme pourchassée avait commis des actes abominables et impardonnables au contraire de sa mère, Mona Duc.

* * *

 

Iris referma son livre. Elle était prête. Rejoindre le monde des ombres, l’au-delà, et sa mère qui l’attendait depuis longtemps à présent. Mona serait certainement fière d’elle et de ce qu’elle avait accompli pendant sa vie terrestre. Elle pouvait à présent ouvrir un nouveau chapitre. Elle quitterait le monde des vivants avec les honneurs et en pleine lumière. Juste avant d’être condamnée par une justice qui ne la concernait pas. Ils avaient réussi. Ils avaient vengé leur mère et tous les enfants illégitimes. Ils avaient fait des proies les chasseurs et des chasseurs les proies. De ceux qui profitaient des honneurs à ceux qui étaient sacrifiés sur l’autel des rejetés de la société. Ils mettaient à mort les véritables usurpateurs. Ceux et celles qui avaient reçu ce dont les autres avaient été privés. Une reconnaissance, une famille, un père et un statut social. Ils avaient mis les armes entre les mains des bâtards, des illégitimes, des ignorés et des laissés pour compte. Pendant un court instant, les rôles, les classes, la hiérarchie et les codes de la société avaient été renversés. Les dominants dominés, les dominés dominaient et régnaient, avec le pouvoir de décider de la vie ou de la mort de ceux qui d’ordinaire choisissaient pour eux. Enfin, la puissance et le contrôle avaient changé de main. Les cartes avaient été redistribuées, les voleurs et les voleuses punis. Les règles du jeu correspondaient enfin à la réalité.

Iris pouvait s’en aller, l’esprit tranquille et l’âme apaisés. Elle envoya un dernier SMS à son frère. Il était occupé à organiser la partie finale. Il la rejoindrait après. Le texte disait :

On se revoit dans quelques heures. Je suis fière de toi. Gagne le dernier match ! À plus tard. Ta

sœur chérie

 

Elle souriait. Elle revêtit une chemise de nuit blanche en coton. Elle avait vérifié que tout était bien placé dans le sous-sol. Elle avait éteint les ordinateurs et les écrans. Les serveurs de Versailles suffiraient pour la partie. Sandra était déjà en route vers Genève. Tout allait se dérouler comme ils l’avaient prévu. Même les flics seraient au rendez-vous. Apparemment, ils avaient suivi Achilles au château ce matin et l’un d’entre eux s’était rendu à Versailles chez Salem. Ils avaient tout découvert au bon moment. Elle sourit.

Leur histoire ferait la une des journaux dans quelques jours. La mémoire de sa mère serait lavée et son honneur sauf.

Pour que le monde sache et que cela soit possible, elle avait placé le journal intime de sa mère bien en évidence sur la table du salon ainsi que les coupures de presse parlant des bonnes actions de son père ainsi que celles évoquant le suicide de sa mère. Elle avait mis des photographies d’eux avec Ingrid et Alexandre, bras dessus, bras dessous, en combinaisons de ski en haut du Christomet. Elle avait également sorti les documents décrivant les exploits des parents des sorciers et sorcières du jeu. Les dossiers qu’ils avaient constitués pendant des années avant de choisir ceux qui paieraient pour eux et pour les autres. Ils étaient établis au nom des victimes avec des photos, de vraies mines de renseignement, créé pendant des années de recherche. Non, ni les proies ni les chasseurs n’avaient été choisis au hasard. Tout avait été minutieusement étudié et préparé. Les jumeaux Duc n’avaient pas tué aveuglément. Elle regarda les premières pages.

Tobias Duperret :

Sa mère est tombée enceinte juste avant de rencontrer son mari. Le docteur Duperret. Elle n’en a

jamais parlé à personne. Sa famille a souhaité qu’elle avorte. Elle ne voulait pas. Elle a gardé l’enfant, mais a accouché sous X d’une petite fille, qui a été remise à l’assistance. Cette pauvre gamine est allée de foyer en foyer, avant de finir toxicomane et prostituée alors que Tobias lui a eu une vie confortable et aisée.

Léa Bouchet :

Elle était l’enfant légitime du couple formé par Bernard et Karine Bouchet. Bernard avait profité

de sa fonction pour faire de nombreux écarts. Il avait commis des viols. L’un d’entre eux, sur la mère d’Élias Bosson. Lors d’une soirée arrosée, une fête organisée à Megève, il avait violé la jeune fille après lui avoir fait ingérer du GHB et une quantité impressionnante d’alcool. La jeune fille était tombée enceinte. Elle ne se souvenait de rien, sauf du nom de son agresseur. Elle n’avait jamais rien dit. L’homme la terrorisait et l’avait menacée. Ses parents n’avaient pas autorisé Delphine Bosson, née dans une famille très croyante, à avorter. Elle avait dû garder son enfant, Élias. Léa, quant à elle, était une enfant gâtée, choyée par sa mère. Elle avait grandi avec un nom et une cuillère en argent dans la bouche.

Noah Tchernikov :

Enfant du richissime industriel et agronome russe, Mickaïl Tchernikov. La mère de Noah étant

morte d’une maladie incurable, il avait pu grandir auprès de son père. En revanche, les enfants de sa première union, quatre au total, en Russie, vivaient dans une maison délabrée avec leur mère. Il n’avait jamais parlé de ce premier mariage. Il avait épousé une jeune paysanne alors qu’il était lui-même apprenti. Lorsque ses affaires s’étaient mises à fleurir et que l’argent rentrait par millions, il avait abandonné femme et enfants et avait épousé la mère de Noah, issu d’une famille noble de Saint-Pétersbourg. Ses premiers enfants n’avaient jamais existé.

Fanny Levasseur et Maxime Bonnant les deux victimes du sanatorium Martel de Janville ainsi

qu’Amanda Damato, la cible du jeu de Cartigny comme Noah, avaient connu des existences similaires. Des parents qui avaient commis des erreurs et des enfants non reconnus, illégitimes ou abandonnés, alors qu’eux vivaient bien.

Elle contempla l’ampleur du projet et se sentit grande et forte. Cela ne lui était pas arrivé depuis longtemps. Elle était prête à s’envoler. Elle sortit et se mit à courir pieds nus. Elle descendit la route du Mont-Joly.

 

C’est à ce moment-là, alors qu’elle rejoignait la bifurcation avec l’avenue du Mont-d’Arbois, qui menait au pont du Diable, qu’elle croisa une petite voiture noire lancée à pleine vitesse dans la côte. Iris poursuivit sa course, sans se retourner, pieds nus et cheveux défaits, vers l’ouvrage, sa destination finale. Le véhicule opéra un freinage d’urgence, fit un tête-à-queue et se retrouva immobilisé au milieu de la route. Aurore, qui tenait le volant, était choquée de la réaction de sa voiture. Elle ne s’attendait pas à effectuer une telle glissade. Anthony Favre lui ne bougeait plus, paralysé. Ils avaient échappé de peu à la catastrophe. Malheureusement, le temps qu’il leur fallut pour reprendre leurs esprits, permit à Iris Duc d’atteindre son objectif. Elle se hissait déjà sur la balustrade, décidée. Redémarrant en trombe, les enquêteurs rejoignirent le pont alors qu’elle se trouvait déjà debout. Aurore et Anthony sortirent de la voiture arrêtée à la hauteur d’Iris, gyrophare allumé, mais sirène éteinte. Des automobilistes attendaient déjà de chaque côté du pont et des curieux s’étaient amassés pour voir ce qui se passait.

La capitaine de police hurla en se précipitant vers elle :

— Iris Duc, pour l’amour du ciel ! Ne faites pas ça ! Iris !

 

La pâle figure encadrée de magnifiques cheveux noirs lança un dernier regard en dardant ses yeux clairs et perçants à Aurore qui lui tendait désespérément une main. Elle se jeta dans le vide sans un bruit ni un cri. C’est Aurore qui lança un hurlement déchirant en tombant à genoux devant Anthony qui venait d’arriver à sa hauteur :

 

— Nooooonnnn !

 

Le gendarme rattrapa Aurore avant qu’elle ne s’affale devant lui.

 

— Aurore, c’est trop tard. Tu ne pouvais pas l’aider de toute façon… Cette fin est peut-être mieux pour elle, lui confia-t-il tout bas en l’aidant à se relever.

Ensemble sans dire un mot, ils s’approchèrent de la barrière. La malheureuse gisait sur une pierre noire à des dizaines de mètres en contrebas, à moitié immergée dans le torrent. Son corps semblait intact, chose tout à fait étonnante après une telle chute. Iris Duc semblait dormir, les flots tumultueux du Bonnant dans lesquels flottait sa longue robe blanche lui caressant les pieds.

— C’est fini, Aurore ! Il faut que nous sécurisions les lieux et que nous appelions du renfort. Peux-tu appeler les gendarmes de Saint-Gervais ainsi que les secours, je vais veiller à fermer le pont à la circulation et essayer de tenir à l’écart les curieux qui commencent à affluer… Incroyable ce que le malheur des autres peut être attirant pour certains. Ça me dégoûte, explosa-t-il en lançant un regard désapprobateur à la foule qui commençait à s’amasser autour d’eux sur le pont.

— Allez, circulez ! Il n’y a rien à voir ! Dégagez d’ici ! Circulez !

 

Deux minutes plus tard, les équipes de Saint-Gervais arrivèrent, toutes sirènes hurlantes.

L’accès au pont fut rapidement bouclé. La capitaine d’Annecy et le gendarme purent renseigner leurs collègues tout en leur expliquant qu’ils étaient en route pour une perquisition et un interrogatoire de la personne qui venait de se jeter dans le vide.

Ils devaient faire venir les équipes du peloton de gendarmerie de haute montagne.

 

— Commandant, l’identité de la victime nous est connue. Il s’agit vraisemblablement de Madame Iris Duc, résidante ici à Saint-Gervais. Pouvez-vous vous assurer qu’une autopsie ainsi qu’un prélèvement ADN soient effectués sur le corps de cette femme ? Leurs résultats pourraient nous donner des éléments extrêmement importants pour l’enquête que nous menons et confirmer son identité. Cette femme est liée à notre affaire, les assassinats de jeunes adultes et adolescents dans la région, dans des circonstances étranges et c’est ce que nous voulions démontrer aujourd’hui en venant perquisitionner à son domicile et en l’interrogeant. Malheureusement, je pense qu’elle s’attendait à notre visite et a décidé qu’elle ne souhaitait pas être soumise à la justice des hommes… ! Merci de nous informer de tous les éléments que vous découvrirez et surtout d’en faire part dès à présent à Monsieur Baptiste Antoine, le procureur de Thonon, qui est en charge de l’instruction.

— Oui, Capitaine, je m’en occupe. Je mets ma brigade là-dessus et vous transmettrait toutes les informations utiles.

— Parfait, nous allons nous rendre tout de suite à la demeure de la morte, au 634 route du Mont-Joly comme nous l’avions prévu. Je pense que nous y trouverons des indications intéressantes sur les raisons qui l’ont poussée à mettre fin à ses jours ainsi que des éléments de preuve pour notre enquête. Pouvons-nous disposer et vous laisser prendre en main le suivi ?

— Pas de problème. Allez-y !

 

Cinq minutes plus tard, ils se garaient devant le chalet du Mont-Joly. Évidemment, il semblait désert. Aucune voiture ne se trouvait devant le garage au sous-sol. Ils gravirent les quelques marches en béton qui les séparaient de l’entrée au rez-de-chaussée et constatèrent que la porte d’entrée était entrouverte. Iris l’aurait-elle laissée délibérément ainsi ? Il s’agissait d’une hypothèse tout à fait plausible. Tout était silencieux à l’intérieur. Il y régnait une atmosphère paisible et agréable. Les murs boisés, les poutres apparentes, les tableaux choisis pour décorer les murs, les luminaires ainsi que les tissus, donnaient une impression de confort, de cocon et de chaleur. L’endroit rappelait un refuge, un lieu recueillant les âmes égarées. Absolument pas l’antre obscur de sinistres meurtriers. Chaque pièce baignait dans une ambiance de sérénité grâce à des lumières tamisées. Aurore et Anthony inspectèrent chaque pièce du rez-de-chaussée et du premier étage. Tout était propre et il n’y avait absolument rien de suspect. Il s’agissait de l’habitation d’une femme seule, cultivée, au premier regard. Les enquêteurs étaient persuadés que cette façade de normalité dissimulait des secrets bien sombres et que le sous-sol les renfermait tous, comme cela était souvent le cas. Ils ouvrirent la porte, découvrant des marches en bois, recouvertes de tapis persans. Encore de l’harmonie. Ce n’était pas une cave glauque, humide, avec des ampoules défaillantes. L’ameublement était aussi cosy qu’aux étages. Ce qui aurait dû être un garage avec des places pour deux véhicules avait été transformé en bureau moderne et extrêmement bien équipé. Ils n’avaient pas vu les sous-sols de Salem inc., mais d’après la description qu’en avait faite Jules, c’était en tout point ressemblant aux locaux de la société. Des écrans et des ordinateurs dernier cri, une installation de visioconférence très développée et un mur d’images retransmettant les captures d’une vingtaine de caméras. Les moniteurs étaient éteints. Apparemment, les ordinateurs, modems et serveurs tournaient en continu. Un ronronnement régulier se faisait entendre discrètement. Il y avait également au centre de la pièce, une grande table de travail en verre. Sur cette dernière étaient déposés, de façon très ordonnée, divers dossiers et documents. Tout naturellement, les enquêteurs se dirigèrent plutôt vers eux, plutôt que vers les ordinateurs et les écrans. Lorsqu’ils découvrirent la nature de ce qui se trouvait sous leurs yeux, ils restèrent bouche bée. Iris Duc avait non seulement laissé la porte ouverte délibérément, mais leur avait également mis tous les éléments de l’enquête sous les yeux. Elle leur avait mâché le travail. Pourquoi ?

Classés par ordre alphabétique, selon le nom des victimes, ils découvraient un à un les mobiles des assassinats commis, et de ceux qui ne l’étaient pas encore. Aurore ne pouvait pas y croire. C’était la première fois qu’on lui servait la résolution et les preuves des crimes sur un plateau. Les noms, les dates, les raisons et aussi de quoi faire emprisonner certains hommes politiques et de pouvoirs français et de quoi redonner espoir à des enfants qui n’en avait plus. Aurore et Anthony se saisirent des dossiers. Ils avaient du pain sur la planche. Ils devaient contacter les techniciens d’identification criminelle et également prévenir Marion Lefort ainsi que le procureur et le commissaire, pour qu’ils puissent étudier le matériel informatique sur place. Toutes les parties prenantes seraient sur le pont. Ne serait-il pas mieux d’intervenir avant le jeu du lendemain afin d’empêcher tout simplement cette partie ?

La capitaine de police s’était demandé comment ils allaient faire pour organiser le jeu puisqu’apparemment la surveillance et la gestion s’effectuaient en partie à distance depuis le chalet ou Salem à Versailles. Iris Duc, morte, qui dirigerait la partie de loin ? Le frère pouvait-il le faire directement sur place ?

Alors qu’elle cogitait, son téléphone portable vibra dans sa poche.

C’était le procureur de Thonon qui la rappelait. Il avait réfléchi, ils avaient de bons éléments dans les dossiers, mais cela n’était pas suffisant pour une affaire de cette envergure. Il fallait maintenir la prise en flagrant délit du lendemain. Même si apparemment, tout avait été planifié à l’avance par les criminels. Il faudrait être très vigilants et prudents lors de l’intervention au château de Cartigny. Il était possible qu’Achilles Duc avait lui aussi planifié les événements pour faire en sorte que la police agisse au cours de la dernière partie et qu’il ferait tout pour ne pas être soumis à la justice des hommes, comme sa sœur. La probabilité était extrêmement élevée.

 

OceanofPDF.com

And the mercy seat is waiting

And I think my head is burning

In a way I’m yearning

To be done with all this measuring of truth

An eye for an eye

And a tooth for a tooth

And anyway I told the truth

And I’m not afraid to die

 

The Mercy Seat, Nick Cave and the Bad Seeds

 

OceanofPDF.com