Angel Ice (French Edition)

Céline Chaudey · Chapitre 45 sur 46 · partie 3/3

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Angel Ice (French Edition)

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Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.

Il y a six mois, j’étais un immonde salopard qui ne pouvait pas s’empêcher de tromper sa copine tous les week-ends. Et je crois qu’elle faisait semblant de ne rien voir. J’étais sans scrupules. En jouant trop avec les autres, on finit par se retrouver face à pire que soi, plus vicieux, à même de nous déshumaniser, de nous tourmenter.

On ne devient pas un Saint en se réveillant un beau matin parce qu’on l’a décidé. Je suis un connard de camé qui a perdu son identité, mais qui a l’illusion d’oublier ses pires péchés. Si les pêcheurs ne vont pas au Paradis, il est certain que je vis déjà en Enfer, et même si quelquefois ses flammes m’effraient, j’y déambule avec un semblant d’assurance pour que personne n’y voie que du feu. On ne me ratera pas si mes barrières tombent. J’ai tant à me reprocher qu’il m’est désormais difficile de me fixer dans la glace le matin. J’ai mérité les saloperies qui me sont arrivées.

On sonne à la porte, je sais déjà qu’il s’agit de Logan et de Colin. Ils

débarquent toujours les premiers lors des soirées, surtout ce chacal de Logan qui a un flair de squale pour le fric et la came. Ironique, pas vrai ? Mon meilleur ami est celui qui m’aide à m’enfoncer dans la tourmente. Parfois, il finit aussi défoncé que moi. Je ne sais pas exactement ce qu'il cherche à fuir, mais quand on fourre son nez dans la poudre, en général, ce n’est pas par pur plaisir. Il y a toujours un putain de déclencheur. Je suis encore lucide. Je sais que ce poison n’est pas la solution à mes problèmes, mais il est plus simple que tout le reste. Et lorsque l'on s’appelle Lysandre Carmichael, on n’a pas le droit d’être faible, rien ne doit nous atteindre.

La porte d’entrée ouverte, j’aperçois les yeux bleus et les cheveux

décolorés de Logan ainsi que sa moue de renard malicieux. Il change constamment de couleur de tignasse, passant du brun au blond au gré de ses envies. Pour certains, c’est une preuve d’originalité, le concernant, il s’agit ni plus ni moins de son côté instable. Logan est un dingue, pas de ceux que l'on envoie dans une clinique, capitonné – du moins, pas encore – pour autant, je ne lui tourne jamais vraiment le dos.

Pas seul, notre pote, Colin, aux antipodes du mec loufoque qui se tient

près de lui, est debout avec un pack de bières à la main. Il a été trop bien élevé, par conséquent, il ne se pointe nulle part les mains vides, même s’il sait qu’il y a toujours ce qu’il faut ici. Son total look noir et son côté calme et posé. Nous nous sommes rencontrés lors de notre première année à l’université et nous avons été recrutés par les Nyx.

Nous avons su montrer ce dont nous étions capables lors de nos

épreuves de courage. Il n’en a pas l’air, mais Colin est un type coriace qui semble avoir vécu de sacrées merdes qui lui ont donné une force sans failles. Ses cheveux bruns sont ramenés à l’arrière de son crâne, maintenus par une casquette qu’il a accrochée à l’envers sur son crâne. Le soleil tape encore dehors, accentuant le bleu de ses pupilles et ce petit côté gothique plutôt cool qui lui va si bien. Ses bottes noires frôlent le parquet lorsque je me bouge du chemin afin de leur céder le passage. Les chaînes attachées à la ceinture de son jean se balancent au rythme de ses pas, dans un tintement familier à mes oreilles qui m’arrache un faible rictus. 

 — Salut, mon pote, ça va ? m’interroge-t-il en me filant une bière de

son pack.

Je ne réponds pas. Connard, vous dites ? Je vous avais prévenus. Il a l’habitude avec moi, je n’ai jamais été réellement très expressif.

 

☆☆☆

 

Une pluie d’étudiants a envahi les lieux, il y a moins d’une heure. La piscine intérieure est déjà remplie d’une dizaine de mecs et nanas qui se trémoussent au rythme des enceintes accrochées aux quatre coins de la pièce. La plupart des filles sont en bikini, pour les plus timides, elles arborent un une pièce afin de, probablement, cacher leurs complexes. À tort ou à raison, je m’en moque bien. Les meufs ne peuvent réellement m’approcher que lorsque je suis stone, et bien souvent, après, je ne me rappelle même pas ce que j’ai pu leur faire : mon cerveau préfère l’occulter. 

Certains couples osent se tripoter en public dans la piscine. Tant qu’ils ne baisent pas là-dedans ! Je ne sais pas s’ils sont au courant, mais les capotes et le chlore ne font pas bon ménage. S’ils veulent se retrouver avec un marmot dans neuf mois ou une MST, grand bien leur fasse !

Je décapsule une bière fraîche et la porte à mes lèvres tandis que mes yeux déambulent de part et d’autre de la pièce. Les trois transats qui sont disposés au large du bassin sont pris. Il fut un temps où nous les occupions fréquemment, Logan, Colin et moi. Et quelque chose a changé en moi, l’ambiance entre nous s’est dégradée. Il n’y a que lorsque la MDMA circule dans mes veines que j’ai l’impression de retrouver une partie de celui que j’étais avant. Le Lysandre insouciant, le fêtard, le roi des menteurs. Celui qui vendait du rêve.

Je n’ai pas le temps d’évaluer davantage les lieux que Logan débarque et m’arrache le décapsuleur des mains pour faire de même. Colin, comme toujours, ne fait pas de vagues et j’aime autant. Certains membres des Nyx, comme Alexander, le blond athlétique qui étudie en Science Politique et qui est notre plus jeune recrue, sont venus. Il y a également Naoki et Alan. Ils sont arrivés en même temps que Logan, Colin et moi au sein du club, alors nous sommes les plus anciens. Ils se distinguent plutôt bien étant donné que Naoki est l'unique Asiatique de l’université et Alan le seul mec avec des yeux vairons. Je ne sais pas s’ils ont été recrutés pour ce petit détail, en tout cas, ce ne sont pas de gros connards contrairement à d’autres que je ne peux pas encadrer.

Emerson Landford, un étudiant en dernière année, a tenté de me faire

intégrer le second club de Saint-Andrews, Leigh, mais ça n’a pas collé. Je lui ai foutu mon poing dans la figure parce qu’il manquait de respect à un gosse avec de grosses lunettes qui souhaitait seulement faire partie d’une communauté, avoir des potes à la fac. Il aurait fait n’importe quoi pour rester avec eux, trop heureux d’avoir été choisi. Le mec a fini en larmes avant la fin et je me suis tiré avec lui. Heureusement, ces trous du cul n’oseront pas se pointer ici ! D’accord, les Nyx sélectionnent également leurs éléments en fonction de leur patrimoine, malgré tout, nous respectons nos frères. Une fois leur intégration durement gagnée, nous nous protégeons les uns les autres. Nous sommes soudés, loyaux, ce sont les fondements de notre club.

— Borde !, siffle Logan en recrachant sa bière. Elle est venue, siffle-t-

il, dépité. Regardez ce qu’Erin a apporté avec elle. La fille avec les chiens, tu te souviens, pas vrai ? J’adore les rousses, c’est ma putain de religion ! s’extasie-t-il.

— Cœur d’artichaut ou plutôt queue d’artichaut ! se marre Colin. Logan ne le reprend pas, il sait parfaitement qu’il a raison. Il craque

sur tout ce qui porte des seins ou presque. Il n’était pas comme ça quand nous étions des gosses. Non, il n’était même pas fichu de dire son prénom à une fille…

Erin, la petite sœur de Colin, assiste beaucoup à nos soirées, elle fait

comme partie des meubles, toujours dans l’ombre de son frère. Elle n’est pas trop chiante, du moins quand elle ne me casse pas les couilles avec ses réflexions ou ses regards noirs. Elle ne m’aime pas tellement. Notamment à cause de ce qui est arrivé avec Natalia. Girl power exige, truc du genre. Elle déteste les mecs de mon acabit. J’ai été un gros joueur. Elle fait partie de ce type de fille qui se mariera avec le premier dont elle tombera amoureuse. Sûrement un connard de fils à papa, respectueux en apparence et qui passera des cinq à sept avec sa secrétaire quand elle aura pris dix kilos après s’être fait engrosser pour lui assurer une descendance. À vomir !

Une gamine naïve qui croit que les contes pour enfants avec lesquels

on l’a bercée sont le reflet de la société. Dans son esprit, il ne peut exister que des princes charmants et les salauds avec des problèmes sont à bannir, pour eux, pas de happy end à la con. Colin la protège. Sa sœur, il y tient comme à la prunelle de ses yeux et ne l’a jamais ramenée à la réalité. Je la tolère pour lui, même quand je l’aperçois, de loin, me fusiller du regard.

Je voudrais lui implanter des cuillères sous les paupières pour l’empêcher de se voiler la face. Son Prince charmant n’existe pas. Il lui fera bien plus de mal que les pseudo bad boys qu’elle s’imagine détester uniquement parce que leur manière d’agir et de penser ne concorde pas avec la sienne. Ou les mecs de mon genre. Car je ne fais pas semblant d’être quelqu’un de bien contrairement à eux. Je mens beaucoup, cependant, les filles qui s’y sont fait prendre avaient tous les indices à portée de mains, je n’ai jamais rien caché. Là-dessus, je crois que c’est bien l’unique chose sur laquelle je sois à ce point honnête. Pour ce que ça m’a rapporté !

Parfois, elle m’a tout l’air d’avoir un balai où je pense, mais ce ne sont pas mes oignons. Du moment qu’elle ne m’emmerde pas, je la respecterai.

Machinalement, Colin et moi tournons la tête afin de découvrir s’il dit la vérité. Je me raidis aussitôt en plissant les yeux lorsque je découvre la rouquine en question avec une natte qui pend sur le côté de l’épaule gauche. Elle a beau être coiffée, ne pas avoir de larmes pleins les yeux ainsi qu’un chapeau sur la tête, je la reconnais immédiatement. Ses iris brun profond ne se situent qu’à trois mètres de nous, pourtant, elle réussit à me foutre la chair de poule. Celle-ci parcourt ma colonne vertébrale jusqu’à mon cuir chevelu.

Sky…

La nana dont j’ai renversé le chien.

Celle qu’il a invitée et que je ne pensais jamais revoir.

Pourquoi est-elle avec la sœur de Colin ? Se connaissent-elles ?

Mon cerveau effectue un putain de looping sous mon crâne, j’en ai le vertige. Je me sentais si mal après avoir renversé ce chiot, que j’ai voulu me débarrasser un peu du poids qui pesait sur mes épaules. Cette putain de culpabilité qui m’a poussé à l’inviter à une soirée où, en réalité, je ne voulais pas la voir. Je ne pensais pas la revoir un jour d’ailleurs, autrement, je ne lui aurais même pas parlé !

Au bout de quelques secondes, son regard finit par accrocher le mien et le constat est immédiat. Elle me remet aussi, je le vois à ses pupilles qui s’écarquillent légèrement, à ses lèvres qui se retroussent, à son teint qui rougit à mesure qu’elles se rapprochent. Avait-elle l’intention de venir à ma soirée à la base ? Je n’en ai pas l’impression vu la surprise qui se dépeint sur son beau visage. Elle n’a même pas dû garder le post-it avec mon adresse dessus. Tout ceci est une putain de coïncidence, pas vrai ?

Je ne sais pas quel élan de charité m’a poussé à agir ainsi ce jour-là.

J’aurais dû fermer ma putain de bouche, laisser la culpabilité me consumer comme pour tous mes péchés. Je n'en suis plus à un près, c’est certain. Mais sa détresse m’a atteint, je crois que je ne me suis pas vu faire autrement. J’étais LE coupable. Pourtant, ramasser les chiens errants sur la route, ce n’est pas mon style. Elle avait l’air trop paumée, effrayée, et ça m’a perturbé, retourné le cerveau. Ma foutue conscience m’a rappelé à l’ordre.

Erin est à peine à cinquante centimètres qu’elle balance un coup de

poing sur l’épaule de son frère.

— La prochaine fois que tu laisseras ton boxer dégueulasse par terre

dans la salle de bains, je te le ferai bouffer au petit déjeuner, compris ? déclare-t-elle avec hargne.

Logan pouffe de rire tandis que notre ami commun se frotte le bras, en

grimaçant. Le blondinet se reprend assez vite, déjà littéralement en train de baver sur Sky. Une force mystérieuse tente de m’obliger à poser le regard sur elle, mais je me retiens. Plutôt crever que de lui donner l’impression qu’elle m’intéresse.

— Ben alors, Colinou, on a fait des cochonneries qui laissent des

traces sur son boxer ? Je t’ai pourtant dit de te branler à poil, et pas avec tes fringues, le taquine Logan, en passant les mains dans ses cheveux pour l’emmerder.

Quel abruti ! Colin ne pipe mot, mais n’en pense pas moins. Il rougit

jusqu’aux oreilles à cause des insinuations de notre ami. Erin n’est pas en colère contre lui, je crois qu’elle aime juste l’enquiquiner un peu, lui coller la honte. Visiblement, ça fonctionne plutôt bien. Logan et elle s’en donnent toujours à cœur joie. J’ignore d’où elle détient une telle force pour parvenir à lui faire du mal étant donné qu’elle est aussi fine qu’une brindille, voire maigre. Je ne suis pas certain qu’elle fasse quarante-cinq kilos. Elle mesure moins d’un mètre soixante contrairement à la rouquine qui se tient près d’elle. Sky n’est pas ronde non plus, mais elle n’a pas pour autant un physique qui pourrait attirer la pitié. Elle est mince, a les traits fins, délicats comme ces poupées de porcelaine que l’on n’ose pas toucher de crainte de les briser, alors qu’Erin ressemble plus à la Fée Clochette avec des gants de boxe. Une petite teigne qu’il faut réussir à apprivoiser pour ne pas trop se faire emmerder.

— Qu’est-ce que tu fiches ici, baby monster ? Tu n’avais pas un rencard avec ce mec de Tinder ? Laisse-moi deviner, tu n’as pas donné suite et tu te pavanes avec une belle fille pour espérer dégoter un bon parti ? plaisante-t-il.

Elle lui adresse son majeur sous le nez tandis qu’il sourit, badin. Il aime la provoquer, et je pense que secrètement, elle adore ça, même si elle ne le dira jamais à voix haute. Logan est trop loufoque, instable. Je crois que ça lui fiche la trouille. Et il y a Colin… Il n’apprécierait clairement pas qu’ils s’amusent tous les deux.

Je sens les pupilles de Sky fixées sur moi, et je n’ose pas la regarder en retour, c’est ridicule. Pourquoi est-ce que je me sens aussi bizarre au juste ? Je suis sur mon territoire, si j’ai envie de virer tout le monde, je peux le faire. Tout comme je suis en mesure de lui dire de dégager, de ne plus jamais m’approcher.

— À quel moment t’as cru que tu pouvais inviter n’importe qui chez moi ? grommelé-je, l’humeur assombrie.

Je sais que c’est complètement débile, car j’ai moi-même certifié qu’elle pouvait venir, mais j’étais persuadé qu’elle ne se pointerait pas. Encore moins avec une fille qui fait partie de notre petit cercle.

Erin ouvre la bouche, bredouille je ne sais quoi entre ses dents. La nouvelle qui ne sait plus où se mettre, détourne le regard, mal à l’aise, passant carrément au rouge écrevisse. Elle ne doit pas comprendre quelle mouche m’a piqué. Pire, je suis un immonde connard qui l’humilie gratuitement. J’ai mes raisons d’agir de la sorte. Il est hors de question que cette nana qui déboule de nulle part se fasse des films, à cause de cette invitation à la con, lancée sous le coup de la culpabilité, ou à cause d’Erin qui a copiné avec elle.

— Attends, t’es sérieux, là ? m’interroge la petite sœur de Colin. Chaque année, tu laisses entrer n’importe qui, je te rappelle. C’est quoi ton problème au juste ? On n’est pas assez pétasses avec de gros nichons comme vous les aimez ? se montre-t-elle hargneuse.

Je m’en fous royalement de ces conneries, je n’ai même jamais regardé sa poitrine, bordel !

Ma mâchoire se contracte, sans le désirer, mes iris déambulent à nouveau en direction de Sky qui scrute partout autour d’elle, à part vers nous. C’est comme si elle voulait être ailleurs qu’ici, mon plan fonctionne à merveille visiblement.

Logan se marre, en enroulant ses bras autour des épaules des deux

filles, tout en approchant discrètement son nez de l’oreille de Sky. Elle le dévisage aussitôt, comme s’il était un foutu insecte dont elle serait allergique.

— J’ai le cœur qui palpite, là. Dis-moi que tu n’as pas de mec. T’as un

numéro de téléphone ? roucoule-t-il.

— Retire ton bras. Je n’ai pas envie de savoir combien ton “cœur”

palpite, ça ne m’intéresse pas, le rembarre-t-elle.

— Rah, t’es lourd ! T’as pris quoi encore pour être comme ça ? râle

Erin en le fusillant du regard.

— Du bonheur qui ressemble à des bonbons, mais ce n’est pas pour

les petites filles comme toi, baby monster, lâche-t-il en lui faisant un clin d'œil.

Elle lève les yeux en soupirant, exaspérée. Je sais qu’il la prénomme

ainsi pour la faire chier. Une fois, il y a deux ans, elle s’est mise à lui faire la morale sur sa consommation d’alcool et ce connard a bien ri quand elle lui a dit qu’elle ne buvait pas parce qu’elle était mineure. Elle lui a fait tout un speech sur la loi, comme si elle était elle-même de la brigade des stups ou de la police.

Si j’avais pris un truc, comme il l’a visiblement fait, je n’aurais même

pas calculé Sky. Non, en fait, c’est pire, je lui aurais peut-être sauté dessus parce que la MDMA me rend parfois incontrôlable, excité. L’horreur !

— Va avaler un hamburger-frites pour te remplumer, l’anorexique, et

ne viens pas nous casser les couilles. Embarque ta pote, parce que vous n’êtes pas les bienvenues ici, je ne fais pas dans les chiens errants.

Colin est sidéré, je ne lui ai jamais parlé ainsi. Je me comporte comme

une ordure, en faisant référence à cette histoire de chien qu’elle seule peut comprendre. C’est nécessaire. Voilà ce qui se produit quand on aide une fille sur le bord de la route, même si je suis responsable de sa misère. Vous la revoyez, ensuite, elle vous court après parce que vous avez été suffisamment con pour faire preuve de charité. J’anticipe cette dernière étape. Vous comprendrez mieux pourquoi c’est plus simple pour moi d’être un connard fini, ainsi je n’ai pas davantage d’emmerdes. Si elle m’avait ignoré, j’aurais sûrement passé l’éponge, mais le risque est trop grand. Je ne la laisserai pas foutre le bordel. J’en ai des putains de palpitations tant sa présence ici me stresse. Il n’y a pas moyen qu’elle reste.

Aussitôt mes mots prononcés, Sky m’adresse un regard noir, rempli de tristesse et de déception. Elle nous tourne le dos, et je crois percevoir qu’elle murmure un “espèce de connard” à mon encontre, cependant, je n’en suis pas certain. Je l’ai blessée. J’ai accompli mon but.

— Sky, attends ! la hèle Erin. Tu es vraiment un fumier de première catégorie. Elle fait sa première rentrée à Saint-Andrews, elle a besoin de nouer des liens amicaux et tu la pourris sans raison ? Comment faites-vous pour le supporter ? s’adresse-t-elle à Logan et Colin. Tu sais quoi ? Va te faire foutre, pauvre tâche !

Elle se fiche de moi, pas vrai ? La même maudite fac ! Je n’ai pas le temps de soupirer qu’elle est déjà sur les talons de la rouquine afin de la retenir. Je les ignore et propose plutôt aux gars de parler des initiations en faisant une partie de poker. J’ai besoin de me calmer, de me détendre.

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Chapitre 4

 

Sky

 

Pourquoi n’ai-je pas envisagé une seule seconde que la soirée à

laquelle m’a invitée Erin était également celle de Lysandre ? Si j’avais su, jamais je n’aurais accepté la proposition de l’un comme l’autre. Je n’ai rien contre Erin, mais quelque chose en moi me hurlait qu’il ne m’avait suggéré de venir que par simple culpabilité. J’avais raison. J’aurais dû me fier à mon instinct plutôt que de débarquer ici naïvement, alors que ces étudiants et moi n’avons probablement rien en commun.

Si je m’attendais à me faire humilier de cette façon, je n’aurais jamais

franchi le seuil du manoir. Le choc m’envahit, son attitude n’a rien à voir avec celle qu’il arborait à la clinique vétérinaire. Loin de l’image que je me suis construite dans ma tête lors de notre rencontre fortuite. Parce que, inlassablement, et sans le désirer, on se bâtit toujours une idée sur les personnes que l’on peut croiser sur notre route.

Il n’a pas été très bavard, toutefois, je ne pensais pas qu’il puisse être

con à ce point. Oui, c’est dit, ce gars est un connard. Je n’aime pas mettre d’étiquette sur les gens, mais pour l’heure, c’est sans doute mon ego un peu malmené qui parle. J’étais à des kilomètres d’envisager une confrontation à cette soirée. Il faut croire que parfois le hasard est vicieux. Ça ne lui plaisait pas de me voir là, je l’ai bien compris. J’ignore pourquoi il s’est montré aussi odieux.

Je ne l’ai pas remercié quand il m’a ramenée à la maison, mais qui

l’aurait fait dans une telle situation ?

Merci d’avoir renversé mon chien, et de nous avoir conduits chez le vétérinaire ? Non, je n’aurais sûrement pas dit un truc pareil !

J’aurais aussi pu le remercier de m’avoir invitée, même si c’était par pitié, cependant, sa goujaterie ne mérite rien de tel !

Je tâcherai de ne pas l’oublier à l’avenir, de ne plus me fourvoyer sur son compte. Il aurait très bien pu m’y emmener ce jour-là, puis partir. Étais-je si pathétique que ça ? A-t-il eu peur, lui aussi, de ce que j’aurais pu faire en étant seule et plongée en plein désespoir ? Je suis une adulte, je peux très bien m’occuper de moi-même sans l’aide de personne. Je ne lui ai pas mis de couteau sous la gorge pour nous conduire non plus.

Tu es trop naïve, Sky. Voilà pourquoi tu te retrouves dans cette situation, me reviennent les mots de celle qui a longtemps été considérée comme ma mère.

Je suis proche de l’entrée quand les doigts d’Erin se referment autour de mon poignet gauche, interrompant ma course.

— S’il te plaît, ne t’en va pas comme ça, déclare-t-elle calmement alors que mes pupilles atteignent les siennes.

Elle est embarrassée, elle ne devrait pas, ce n’est pas de sa faute si ce mec est un enfoiré. Erin relâche mon bras, en soupirant avec lassitude.

— Je suis désolée pour ça, il y a mieux comme accueil, je le reconnais, grimace-t-elle.

— Tu n’y peux rien, réponds-je à mi-voix.

— C’est un connard lunatique, je l’admets, mais ne prête pas attention à lui. D’ici une heure, tout au plus, il ne nous calculera plus tant il sera défoncé. En tout cas, il sera sûrement trop occupé à faire “mumuse” avec une pouffiasse. Notre présence lui passera par-dessus la tête.

Elle mime les guillemets, ce qui m’arrache un petit sourire amusé.

Irascible et drogué. Peut-être que le tout est lié, finalement. Avait-il pris quelque chose ce jour-là ? Nous aurions pu avoir un accident. Oh, mon Dieu ! Il faut que j’arrête d’y songer ou je vais en avoir des sueurs froides ! Jacobo va mieux et je suis techniquement en un seul morceau. Elle doit voir à ma tête que je ne suis pas convaincue quant à proposition de rester.

— Il y a de la bonne musique et une piscine, tente-t-elle avec un sourire. C’est notre dernière soirée peinarde avant de trimer avec les cours. On pourrait passer l’éponge sur ce mauvais démarrage et profiter.

— Je préfère malgré tout quitter la soirée, si ça ne te dérange pas,

répliqué-je.

— OK. Je comprends. On pourrait aller se manger une glace en

prenant l’air ? suggère-t-elle.

— Oh, tu n’es pas obligée, m’empressé-je de répondre. Je veux dire…

ce sont tes amis, tu peux très bien t’amuser ici, et je rentre chez moi.

Elle secoue la tête de gauche à droite, me traduisant par la même

occasion le fait qu’elle n’est pas d’accord avec cette option.

— Crois-moi, je préfère aller marcher avec toi et manger une bonne

glace que de supporter tout ce boucan. Allez, on y va ! s’exclame-t-elle, en enroulant son bras autour du mien, me traînant ainsi en direction de la sortie.

Mes poumons, jusqu'alors oppressés, se déchargent de toute pression,

de l’oxygène que je viens d’inspirer, une fois sur le porche. N’étant pas prête à l’affronter de nouveau.

Nous jalonnons le trottoir, descendons la rue sans un bruit. Je suis Erin

puisque je ne sais pas où elle souhaite se rendre exactement. Le quartier est calme, il n’y a que l’écho de la musique provenant du manoir qui parvient tel un murmure jusqu’à nous.

Un bon quart d’heure plus tard, nous arrivons devant la devanture

d’un glacier chocolatier : “Marco’s sweets”. La baie vitrée est colorée de spots lumineux roses, elle attirerait n’importe quel enfant dans son sillage, même les adultes. Je salive en posant le pied dans le commerce plutôt petit. Erin a l’air d’être une habituée des lieux étant donné qu’elle s’adresse au quinquagénaire derrière son comptoir avec familiarité.

— Salut, Marco, comment ça va, ce soir ? lui demande-t-elle sans se

départir de son sourire communicatif.

L’homme lui rend la pareille, tout en répondant à sa question. — Très bien et toi, ma p’tite ? Tu n’es pas avec ce garçon marrant de

l’autre jour ?

Erin émet un petit rire sans joie.

— Non, il n’est pas là. Ne te leurre pas en pensant le revoir ici, c’était

un hasard, l’autre soir, clarifie-t-elle.

J’ignore de qui elle parle, ça ne me regarde pas. Debout à tout juste un

mètre d’elle, je garde le silence, alors qu’elle s’appuie nonchalamment au comptoir, en jetant un œil à la carte du glacier.

Il opine d’un lent mouvement de tête et passe à un tout autre sujet, en se rendant compte que celui-ci semble plus épineux qu’il ne l’imaginait.

— Qu’est-ce que je vous sers, Mesdemoiselles ?

— Une glace à deux boules, une à la vanille et l’autre à la barbe à papa, ne tarde pas à s’exprimer ma nouvelle amie. Et toi, Sky ? m’interroge-t-elle en tournant la tête vers moi, le sourire aux lèvres.

— Euh… une à la violette, s’il vous plaît, bredouillé-je.

Je n’ai pas l’occasion de sortir de la monnaie qu’elle brandit sa carte bleue et paie nos confiseries. Erin sautille jusqu’à une table qui longe la baie vitrée, puis s’installe sans plus attendre. Je la rejoins.

— Merci.

Elle secoue la main devant son visage en soufflant :

— Ce n’est pas grand-chose. Sinon… Tu veux bien me dire pourquoi Lysandre nous a presque mordues tout à l’heure ? persifle-t-elle en fin de phrase, histoire de dédramatiser la situation. Il avait l’air en pétard, ça m’a foutu un peu les jetons, pour le coup. Ne me dis pas que, tous les deux, vous avez… enfin, tu sais, sous-entend-elle. Parce que je ne pourrai plus rien pour toi là, ricane-t-elle.

Un frisson étrange me parcourt à cette idée saugrenue.

— Bien sûr que non ! l’interromps-je illico, plus rapidement que nécessaire, laissant entendre que j’ai quoi que ce soit à cacher, à me reprocher, or, ce n’est pas le cas.

Je me sens soudainement mal à l’aise sans véritablement savoir pourquoi.

— Oh, je ne te juge pas ! Je pourrais comprendre, même, si au fond, je te plaindrais surtout, raille-t-elle.

Un faible rictus m’échappe. C’est bien la première fois que je suis confrontée à ce type de situation. J’ignore comment le prendre. Discuter de cela avec une quasi-inconnue semble si naturel pour Erin.

— Ne te méprends pas, il ne s’est strictement rien passé. Si ce n’est qu'... il a renversé mon chien, l’autre jour. C’était un accident, et il va mieux, me hâté-je d’exprimer en la voyant écarquiller les yeux, horrifiée. Il nous a conduits à la clinique vétérinaire et m’a invitée à sa Pool-Party. Je ne l’ai pas pris au sérieux, j’ai bien vu qu’il se sentait coupable. Pas une seconde, je n’ai envisagé que vous puissiez vous connaître, que nous irions à sa soirée. Et je…

Erin, qui a ouvert la bouche, offusquée par mes propos, j’imagine,

m’interrompt avant que je puisse terminer mon explication :

— Quelle horreur, ma pauvre ! Alors, ce connard percute ton chien et

ose encore te traiter comme une merde ensuite ? Sale enfoiré, sale enfoiré, sale enfoiré, répète-t-elle, furieuse tandis qu’elle retire ses coudes de la table. 

Marco nous sert nos glaces et nous le remercions. Je commence à

goûter et gémis de bonheur en sentant la douce fragrance du parfum sur ma langue. Ma nouvelle amie sourit.

— Je sais, c’est une tuerie. Je viens toujours ici, j’ai une addiction au

sucre, surtout quand ça ne va pas.

Elle attaque la sienne, puis, entre deux bouchées, me confie que

Lysandre est également à l’université de Saint-Andrews, que, par conséquent, je serai amenée à le recroiser à l’avenir. Évidemment, ça aurait été trop beau !

— Je suis dégoûtée, je me faisais une joie de te les présenter. Mon

frère, Colin, le grand brun avec la casquette, est adorable, même si j’adore l’emmerder et lui coller la honte comme tout à l’heure, confie-t-elle, malicieuse avec un petit rictus. Et Logan… il a, semble-t-il, une araignée au plafond quand il a sniffé un peu trop de coke, mais il n’est pas méchant. Je sais que dépeins comme ça, ça ne donne pas envie de les fréquenter.

Certes la situation aurait eu de quoi me refroidir, mais ce n’est pas

comme si je n’avais pas vécu plus traumatisant dans ma vie, je m’en remettrai.

— Ils sont jeunes, séduisants, intelligents, et ils en profitent sûrement

trop, peut-on les blâmer ? Colin est déjà casé avec Rose. Elle étudie à Édimbourg. Du coup, ils ne se voient qu’une fois par semaine, sauf pendant les vacances. Je m’efforce de garder mon frère dans le rang pour elle. Comme tu peux t'en douter, les tentations sont fortes. Les filles lui tournent autour à cause de son look de bad boy, alors j’essaie de foutre en l’air la concurrence pour que Rose n’ait pas à s’inquiéter. Il ne trouvera jamais mieux que cette nana géniale, bien plus canon que lui. C’est limite un job à plein temps, il va falloir que je songe à me faire payer mes honoraires.

Je ricane sous le poids du sérieux de ses mots, avant de me reprendre

et m’excuser pour cela.

— Les hommes ont parfois besoin d’être dressés pour rester dans le droit chemin. C’est déjà visiblement trop compliqué pour eux de trouver le bac à linge sale, alors… Et je parle trop, ce qui m’arrive quand je suis assez nerveuse.

— C’est dommage pour lui qu’elle ne soit pas ici. Ce n’est pas facile d’être séparé de la personne qu’on aime, je comprends.

— Ton petit ami étudie ailleurs aussi ? m’interroge-t-elle.

— Je suis célibataire.

Ou sentimentalement non disponible, mais ça revient au même, j’imagine.

Je n’ai eu qu’un petit ami en presque vingt-et-un ans. C’était une relation compliquée, pesante… cachée. Loin du cocktail idéal. Le sentiment de constamment faire quelque chose de mal, d’interdit n’a rien d’excitant contrairement à ce que peuvent penser les gens. Joshua n’était pas un fantasme. Ça nous est tombé dessus, c’est tout. Même si c’était considéré comme mal. Mon cœur se fichait bien de ce genre de proscription. L’amour se moque bien des barrières que la société nous impose, c’était comme ça, et pas autrement.

Le temps a passé, n’effaçant en rien les vestiges de notre relation. Il y a des évènements, des gens qui marquent nos vies plus que d’autres. Il habite toujours ma tête et mon palpitant, même après toutes ces années.

Je me sens rattachée à une relation qui n’a probablement plus aucune valeur à ses yeux. Il a sûrement dû avancer depuis, rencontrer quelqu’un d’autre, construit une histoire qui soit moins semée d’embûches que la nôtre. Maintes fois, j’ai eu envie d’abandonner en dépit de mes sentiments, je ne pourrais pas lui en vouloir pour ça. J’étais trop jeune, influençable, je n’avais pas les épaules suffisamment fortes pour supporter le poids d’un tel secret ainsi que ses conséquences. Et pourtant…

Joshua continue malgré lui à me dicter mes propres actions, mes choix. Je suis comme une partition dont on a effacé la suite, je rejoue incessamment la même mélodie, espérant pouvoir entendre la fin de cette chanson chère à mon cœur. Je suis coincée dans un passé dont il ignore beaucoup. Parfois, quand c’est trop dur de le supporter, que je craque, je vais sur son compte Instagram. Je regarde son visage durant des heures ou presque, et j’entame un monologue, c’est plus facile que de lui parler réellement. Je sais que je devrais le contacter pour obtenir les réponses que je mérite, pour lui dire ces choses dont il n’a pas connaissance, mais qu’est-ce que cela changerait finalement ? Ça ne réparera en rien le mal qui s’est produit pendant son absence, ça ne me rendra pas non plus ce que j’ai perdu.

Joshua m’a abandonnée au pire moment qui soit, je ne suis pas

certaine d’avoir la capacité de lui pardonner, malgré toute la bonne volonté du monde. Il y a des maux éternels et qu’importent les paroles qu’il pourrait bien prononcer, la Sky de dix-sept ans, amputée de la part la plus précieuse d’elle-même, sera toujours morte de l'intérieur.

Marco nous informe qu’il doit bientôt fermer la boutique, nous

terminons nos glaces, puis nous lui souhaitons une bonne soirée. Nous décidons de marcher un peu pour digérer tranquillement, profiter encore un peu de la chaleur de l’été. La région se verra rapidement envahie par les feuilles orange et rouge de l’automne, par la pluie.

Nous longeons le trottoir tandis qu’une petite brise chaude vient

caresser nos joues et nous empêche de frissonner. C’est agréable. Nous remontons le quartier pour rejoindre le manoir, Erin doit récupérer sa voiture. Elle me ramènera ensuite à la maison. Malgré ce début de soirée plutôt chaotique, je me suis amusée. À part, avec mes tantes et Jessie, je n’étais jamais allée manger une glace. Pour mes parents, tout ceci demeurait futile, ils n’avaient pas le temps pour ça.

— Tu… tu peux m’attendre, il faut que je passe rapidement aux

toilettes, que je dise à mon frère de se tenir à carreaux.

— Pas de soucis, je reste près de la voiture pour profiter de l'air. Erin acquiesce avant de s'engouffrer d'un pas rapide dans la demeure.

Je m'adosse à la portière de sa Volvo. 

Mon cellulaire en main, dans un foutu réflexe impossible à bannir, je

fouille les applications que j’ai quittées dans la journée et je clique sur Instagram. Je n’ai pas la nécessité de taper son nom dans la barre de recherche, son compte s’affiche déjà.

Un champ électrique me vrille la poitrine, manquant de me faire

vaciller. J’y suis habituée, ce n'est pas pour autant que j’arrête de le faire. J’aime me torturer. Comme un besoin cruel de payer quelque chose dont je ne suis pas responsable. Je tente de m’en convaincre chaque jour, mais la culpabilité est un ennemi vicieux qui se moque bien des ravages qu'il peut causer. Comme si je n’étais pas déjà suffisamment ravagée… J’observe l’onglet en haut à droite avec la flèche qui me nargue. Le contacter, ne pas le contacter ? Ce soir, encore, je vais me dégonfler, je le sais. Il me suffirait pourtant d’un peu plus de courage pour mettre fin à une partie de mes tourments.

Un bruissement de feuilles me fait sursauter, je tourne la tête en direction des arbres sur le terrain du manoir. D’un revers de la main, je sèche mes larmes, puis ma vision s’éclaircit. Je découvre non loin deux silhouettes, dont une plutôt grande et massive d’épaules. Il me faut à peine une seconde pour comprendre qu’il s’agit de Lysandre. Qu’est-ce qu’il fichait derrière ces arbres avec cette fille ? Suis-je bête, ce n’est pas difficile à deviner ! Une partie de cache-cache pour adultes !

Il tangue sur la pelouse, la brune qui se trouve avec lui pouffe comme une pintade. Je lève les yeux au ciel. Ils sont tous les deux bourrés, ou défoncés. Je soupire bassement en rangeant mon téléphone. Que fiche Erin ? S’est-elle perdue dans cette immense baraque ? Est-elle tombée dans le trou des w.c. ?

Je crois à tort qu’il ne va pas me calculer et passer le long de la pelouse l’air de rien. Il s’approche. Bordel, mais barre-toi, je n’ai pas envie de te parler, enfoiré !

Le lampadaire, à tout juste un mètre de la voiture, l’éclaire, me permettant de discerner parfaitement ses pupilles dilatées. Méfiante, je me raidis. Son souffle chaud, alcoolisé malmène mes narines, je frémis, en le dévisageant. Je sais que les gens sous emprise de stupéfiants peuvent se montrer dangereux. Il n’a pas l’air rassurant, là, tout de suite.

— Qu’est-ce que tu me veux ? Je ne suis pas chez toi, alors, fous-moi la paix, marmonné-je.

Il tend une main vers mon visage, mâchoire contractée. Je me crispe davantage. C’est quoi ce délire ? Je recule d’un pas sur le côté, évitant son contact.

— T’es le genre de fille à chialer en soirée ?

Je bondis à sa réflexion. Un rire jaune me surprend, je le réprime bien rapidement.

— Et toi, du genre à te défoncer ? Personne n’est parfait, le rabroué-je avec amertume.

Son pied bute contre le mien, son front me percute. Ses iris translucides plongent durablement dans les miens. J’ai envie de le repousser, ou de le gifler, je crains trop les représailles pour m’y autoriser. Il n’est déjà pas commode à jeun, je n’ose imaginer sous l’emprise de la drogue, de l’alcool. Je détourne le regard, mal à l’aise, me sentant bien moins courageuse. Pour garder ma bouche scellée ainsi que toutes les insultes qui me traversent l’esprit, je me mords la langue. La fille nous scrute bêtement, elle l’attend.

— Tu ne me connais pas, putain ! s’énerve-t-il. — C’est vrai, consens-je, en le fixant à nouveau. Toi non plus, pour ta

gouverne. Je suis peut-être un chien errant, comme tu dis, mais au moins, je n’aboie pas sur les gens sans raison. Je sais me tenir, ce qui n’est pas ton cas.

Ses traits se durcissent davantage, accentuant le nœud au sein de ma

poitrine. Il effectue un pas en arrière, je l’observe, le souffle rompu, dans l’attente d’une réaction de sa part. Réaction que j’appréhende.

— Méfie-toi, je pourrais très bien mordre, m’avertit-il. — Pour ça, il faudrait que je te laisse à nouveau m’approcher,

rétorqué-je, placide en le poussant violemment de mes deux mains. Au revoir !

À bas les conséquences !

— C’est quoi ce plan ? me parvient la voix d’Erin. Qu’est-ce qui se

passe ici ? s’affole-t-elle.

— Rien. Je veux rentrer chez moi, conclus-je sans attendre. Je fais mon possible pour ne pas laisser surgir les trémolos qui me

nouent la gorge. Ce mec me fiche la trouille, et je voudrais ne plus jamais le revoir.

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