Après quoi on court
Aaron
J’espérais bien pleurer, mais je croyais souffrir
En osant te revoir, place à jamais sacrée,
Ô la plus chère tombe et la plus ignorée
Où dorme un souvenir !
Qu’y a-t-il de pire à 16 ans que de vivre un amour impossible ? Peut-être de devoir lire un poème d’amour à haute voix en classe devant ce même amour parlant à quelqu’un d’autre ?
Michaël rit avec sa voisine de table et petite amie au moment où je lus le poème d’Alfred de Musset. Cela me mit mis en rage.
Peut-être que j’ai trop ressenti la nostalgie et la souffrance de l’auteur en découvrant ce texte. Peut-être que je m’y suis reconnu quand il évoque sa solitude et ses chagrins. En tout cas, je me suis subitement mis à pleurer juste avant d’atteindre les trois derniers vers. Les larmes sont venues, comme ça, d’un coup, au grand étonnement des élèves et du professeur soudainement dépassé et trop heureux de voir enfin quelqu’un réagir à une œuvre qu’il nous présentait.
Ce dernier m’avait dit que, si Musset n’avait pas pleuré, ce n’était pas très correct de le faire à sa place. Les élèves avaient ri. Moi, non.
Quand Michaël me dit à la fin de ce cours qu’il voulait me parler seul à seul, je compris qu’il allait se passer un truc. Un truc nouveau et qui me faisait peur. Même si cela avait quelque chose d’étonnamment excitant pour moi.
Il me demanda de l’attendre quelques instants. Le temps de dire au revoir à Dana, de lui glisser quelques mots à l’oreille et sa langue dans la glotte. Le temps de me planter encore ce petit couteau dans le cœur, qui avait l’habitude de rentrer à intervalles réguliers chaque fois que je le voyais mimer la tendresse avec cette horrible fille.
Et puis vint ce dialogue surréaliste que je vous livre tel quel et dont je n’ai oublié aucun mot :
— Pourquoi tu as pleuré en cours ?
— Je ne sais pas, c’est venu tout seul. Peut-être la force du poème.
— Tu racontes n’importe quoi. C’est à cause d’autre chose, je le vois bien.
— Ah oui ?
— Oui, mais tu ne veux pas m’en parler.
— Peut-être.
— Tu pleures à cause de tes parents qui ne s’aiment plus mais qui sont obligés de cohabiter. Tu pleures à cause de ton père qui ne peut plus marcher et de ton grand frère qui est loin.
— Sûrement.
— C’est vrai que j’ai été moins là pour toi ces derniers temps mais ça va changer, je vois bien que tu as besoin de davantage d’attention. Je te promets d’être plus présent. Ce n’est quand même pas parce que, maintenant, j’ai une meuf que je dois délaisser mon meilleur pote.
— C’est sûr. Merci.
— Si tu veux, je viendrai plus souvent chez toi. T’aider, aider ta mère…
— Ce serait vraiment sympa.
Je me trouvais très lâche, mais je me disais aussi que le temps qu’il me donnerait serait probablement le temps qu’elle n’aurait plus avec lui.
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