Après quoi on court

Jeremy Sebbane · Chapitre 92 sur 154

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Après quoi on court

Aaron

Il y a des journées qui vous font grandir d’un coup. Brutalement. Et sans prévenir.

Je m’étais souvent imaginé le moment où ma mère et moi parlerions en mettant les mots sur ce que je ressentais et sur ce que je vivais.

Je pensais que ça viendrait de moi. Quand je l’aurais choisi, quand j’aurais mûri mon discours, au moment où j’aurais pu exposer des certitudes, et non des hésitations.

Hélas ! des circonstances qui vous amuseront peut-être mais que je qualifierais volontiers de dramatiques ont fait le boulot pour moi. Plutôt salement.

Je me baladais dans la rue avec Lisa. Comme d’habitude en fait. Elle avait fait une O.P.A. sur mon temps libre, et moi, je ne voulais pas la perdre depuis ce qu’elle m’avait fait subir lorsqu’elle fréquentait Aurélien.

Je ne me censurais pas pour autant. Et pourtant, ce jour-là, j’aurais vraiment dû.

Ma mère m’a appelé. Elle m’a demandé de ne pas rentrer trop tard pour l’aider à s’occuper de mon père. Il était de plus en plus irascible à mesure qu’il comprenait que non, il ne remarcherait pas et qu’il allait ad vitam æternam être prisonnier de son fauteuil.

J’ai dit à ma mère que je ne pourrais pas rentrer tôt car j’avais promis depuis longtemps à Lisa de passer la soirée avec elle. Elle m’a dit avec bienveillance que ce n’était pas grave, qu’elle se débrouillerait et m’a souhaité une bonne soirée. Lisa était devenue une bonne excuse pour tant de choses.

— C’est vrai, on passe la soirée ensemble ? m’a demandé Lisa.

— Non, ce soir j’ai un plan cul avec un mec lui ai-je répondu.Un type que j’ai rencontré sur un tchat, un vieux. Mais c’est pas mal aussi les vieux, ils sucent bien. Ils ont l’habitude et ils y vont à fond parce qu’ils n’ont pas souvent l’occasion de se lâcher avec des petits jeunes comme moi.

Lisa a hésité à sourire ou grimacer. Je ne savais pas pourquoi je ressentais ce besoin d’être aussi direct avec elle. Pour ne pas qu’elle se fasse d’illusions, bien sûr. Mais au fond, j’étais quand même heureux qu’elle m’aime et garde l’espoir de me faire changer, non ?

On s’est assis ensuite tous les deux dans un café. Et puis, vision d’horreur, j’ai vu que ma mère était encore en ligne et que je n’avais pas raccroché mon téléphone.

J’ai commencé par m’inquiéter. Lisa m’a dit de ne pas m’en faire, ma mère n’avait sûrement rien entendu ; mais à son avis, ce serait mieux que je rentre chez moi après notre verre plutôt que d’aller baiser, histoire de ne pas éveiller les soupçons.

Je ne l’ai pas écouté. J’ai été, comme d’habitude, à une adresse où je n’avais jamais été. J’ai monté des escaliers que je n’avais jamais montés pour voir un monsieur que je n’avais jamais vu et que je ne reverrais probablement jamais. Juste pour quelques moments de plaisir. Juste pour me dire que j’étais libre.

Je suis rentré chez moi vers 1 heure du matin. La salle à manger était allumée. Ma mère était assise sur une chaise, guettant probablement depuis plusieurs heures mon retour. Elle avait les yeux rouges. Des yeux fatigués, des yeux qui avaient veillé et sûrement pleuré. En me voyant arriver, elle m’a dévisagé. Elle s’est approchée de moi et elle m’a dit :

— Aaron, tu nous as déçus, ton père et moi. Tu nous as déçus parce que tu nous mens, parce que tu nous as raconté n’importe quoi. Nous sommes peut-être vieux mais nous ne sommes pas des idiots. Alors, voilà, tes histoires de garçons, je ne veux plus en entendre parler. Plus jamais. C’est compris ?

Je suis resté muet. Partagé entre le choc d’avoir été démasqué, la peur d’entendre davantage de mots blessants et l’envie de dénoncer l’hypocrisie de ce discours. Ce n’était pas mon mensonge qui était en cause évidemment, c’était le fait que j’aimais coucher avec des garçons. Elle a attendu quelques secondes que je dise quelque chose. Souhaitant peut-être que je lui jure d’arrêter d’être pédé. Puis ne voyant rien venir, elle a repris :

— J’ai parlé de cette situation, de tes fréquentations à ton frère qui, bien sûr, était très perturbé par ce que je lui ai dit même s’il m’a avoué qu’il n’était pas surpris. Nous avons convenu que tu irais chez lui quelques jours cet été pour te ressourcer en Israël, loin de toutes ces tentations parisiennes. Je pense que cela te fera du bien, que ce sera bénéfique pour ton équilibre d’aller en Terre sainte, voir des religieux, voir ton frère, sa femme, Simon…

Je lui dis que j’étais d’accord, elle me répondit qu’elle ne me demandait pas mon avis, puis me somma d’aller me coucher.

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