Après quoi on court
Lisa
Il était gentil et bienveillant. Il était poli et attentif. Il était drôle, spirituel, brillant. Il semblait empli des valeurs morales que je cherchais chez un garçon. Il aimait me parler de sa famille, qui ressemblait beaucoup à la mienne. Il ne se la racontait pas. Il avouait comme moi regarder Star Academy. On était tous les deux pour Lukas même si on savait qu’il était nul. Faut dire qu’il était tellement beau.
Les gens de notre classe étaient plus politisés que nous. On se moquait un peu de leurs engagements guimauves. La seule chose qui nous mobilisait était l’organisation d’un rassemblement de soutien à Michaël Jackson dont le procès était en train de s’ouvrir.
Il me faisait rire. J’aimais nos discussions. Il me plaisait.
Un jour, je lui ai proposé qu’on se voie en dehors de l’école. Il a accepté. Mais il ne savait probablement pas ce que j’avais en tête.
Je m’étais faite belle pour notre premier vrai rendez-vous. J’avais mis une heure à me préparer. J’avais essayé une tenue puis une autre. Je ne voulais faire ni trop apprêté ni trop négligé. Je m’étais épilée aussi, parce qu’on ne sait jamais ce qui peut se passer dans la vie. Je suis arrivée pleine d’espoir.
Il n’avait pas fait autant d’efforts que moi : mêmes vieilles Converse rouges, même jean élimé, mêmes lunettes carrées lui mangeant la moitié du visage. Je le trouvais beau quand même. Enfin, charmant quoi.
On a bu un chocolat puis on est allés au cinéma. Un truc de couple, je m’étais dit. Mais en fait, pas du tout. J’avais envie qu’il m’embrasse, qu’il me prenne par la main, qu’il me dise qu’il avait craqué sur moi. Rien n’est venu.
Je suis rentrée chez moi, déçue. J’avais passé une bonne journée, bien sûr, mais j’avais le sentiment d’être passée à côté de quelque chose.
J’ai compris seulement le lendemain. Aaron avait probablement réfléchi pendant la nuit et décidé d’être honnête avec moi.
C’est venu assez naturellement en fait. Quand je l’ai invité à boire un verre après les cours.
— Ça va Aaron ? Tu n’avais pas l’air bien en cours.
— Non, pas très bien. J’ai des problèmes.
— Avec ton père ? Tu veux de l’aide ? Je peux venir vous aider de temps en temps, ta mère et toi.
— Non, non, mais c’est très gentil. Et puis je préfère que tu ne viennes pas chez moi… Enfin, pas pour ça. Je veux dire… Je t’inviterai un jour, mais pas pour ça, non…
— Qu’est-ce qui ne va pas alors ?
— Je ne suis pas très en forme, je fais semblant de rigoler toute la journée mais, en vérité, je suis malheureux à cause de… Voilà, je suis amoureux mais… ça ne marche pas, ça ne marche jamais… Je ne vis que des échecs, je n’aime pas les bonnes personnes… Je ne suis jamais aimé.
— De qui tu parles ? Tu parles de moi ?
— Hein ? Non. Pourquoi ? Tu croyais que je parlais de toi ?
— Non. Non. C’était pour savoir, c’est tout.
Alors, il m’a parlé. Longtemps. Deux heures au moins sans s’arrêter. Des absences de Michaël qui ne l’avait plus jamais appelé depuis qu’ils s’étaient revus et qui ne répondait plus à ses appels. De cette terrifiante soirée au Queen où il avait eu le sentiment d’avoir été trompé par Noam. De sa peur pourtant de ne plus revoir ni l’un ni l’autre. De sa crainte de continuer à les aimer alors que c’était si compliqué dans les deux cas. De son inquiétude de faire de la peine à ses parents s’ils comprenaient qu’il aimait les garçons et que cela n’avait rien d’un caprice. De son espoir d’avoir un jour un enfant et de sa jalousie, pour le moment, face à son frère qui allait être père, qui avait toujours été le préféré, le plus beau, le plus choyé.
Il a pleuré un peu. J’avais envie de pleurer avec lui. Après cette discussion, j’avais le sentiment de l’aimer différemment mais encore plus intensément.
C’est curieux mais je crois que je ne l’ai jamais autant aimé que ce soir-là où il m’a parlé de ses amours ratées.
Il avait l’air si sensible, si fragile, si sincère aussi. À mille lieues des garçons que j’avais connus auparavant et qui voulaient toujours montrer à quel point ils étaient forts. J’aimais ses failles. J’avais envie de le consoler. J’avais envie de lui dire « Je t’aime ». De lui dire que je pourrais l’aider à sécher ses larmes. Tout cela était irrationnel, je le consens aisément.
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