Après quoi on court
Aaron
J’étais partie ce matin au bois
Pour toi, mon amour, pour toi […]
Tant pis pour moi, le loup n’y était pas…
Les chansons de Barbara continuaient à me hanter la nuit. Je revoyais sans cesse Noam se faisant embrasser et caresser au Queen par d’autres jeunes hommes que moi. Systématiquement, une musique de Barbara accompagnait ces cauchemars.
Ce matin-là, je m’étais encore réveillé de triste humeur, le cœur saccagé par mes deux habituels tortionnaires. Aucun des deux ne m’avait donné de nouvelles. Inutile de vous dire que ce n’était pas parce que j’avais renoncé à entrer en contact avec eux. J’étais devenu le champion de l’appel masqué, l’expert en comptage de sonneries, le professionnel du message désespéré sur répondeur.
Ma mère entra dans ma chambre. Comme d’habitude, sans me prévenir. Elle me dit qu’il y avait une lettre pour moi. Je l’ouvris machinalement et commençai à lire :
Cher Aaron,
J’espère sincèrement que tu vas bien, que tes parents vont au mieux et qu’ils se réjouissent d’être bientôt grands-parents. Je pense souvent à toi, à eux et à Samuel que je regrette de ne pas avoir revu depuis longtemps.
De mon côté, ça ne va pas mieux en cours. Je m’ennuie toujours terriblement en droit et songe de plus en plus à me réorienter. Je voudrais écrire un roman mais c’est tellement utopique quand tu dois, comme je le fais actuellement, réviser pour trois galops d’essai à la fois !
Je voulais te dire que j’avais bien eu tes appels depuis notre verre au Café Benjamin. J’ai écouté tes messages me demandant de te rappeler. Mais pour tout avouer, je n’y arrive pas.
J’ai dit à Dana que l’on s’était revus et elle l’a très mal pris. Je ne sais pas ce qu’elle s’imagine mais je n’ai pas envie de me disputer avec elle. Je l’aime et je ne veux pas la contrarier. Je pense donc, pour éviter de lui faire du mal ou de la peine, qu’il ne faut plus qu’on se parle ni qu’on se voie.
Tu es quelqu’un de bien mais tu attends beaucoup de moi. Beaucoup trop. Beaucoup de choses que je ne pourrai pas te donner.
Cela n’enlève rien à tous les bons moments amicaux que nous avons passés ensemble.
Je te souhaite une très belle route.
Michaël
J’ai tout lu en apnée. J’étais suffoqué, je n’arrivais plus à respirer.
Cette lettre n’était pas courageuse, elle ne disait pas les mots, elle tournait autour du pot, elle n’était pas claire. Elle était lâche, elle mettait toute la responsabilité sur Dana.
Cela m’a déçu, attristé et surtout mis en colère. Je me suis dit que c’était un gros con.
Pris d’une pulsion incontrôlable, j’ai composé son numéro, je voulais lui dire qu’il s’était trompé, qu’il ne pouvait pas fusiller notre amitié pour faire plaisir à sa capricieuse copine, qu’il le regretterait.
Et puis évidemment, il ne m’a pas répondu.
J’ai jeté par terre mon téléphone, je me suis remis au lit en espérant que personne ne viendrait plus jamais me réveiller.
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