Après quoi on court

Jeremy Sebbane · Chapitre 31 sur 154

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Après quoi on court

Aaron

Je ne pensais pas craquer si vite. Je pensais que j’avais de la ressource. Cela faisait déjà plusieurs années que je faisais bien semblant.

Mais ce n’était pas évident à gérer au quotidien.

Quand Michaël n’est pas venu regarder le second tour des présidentielles chez moi, j’ai pleuré. Quand il a annulé le samedi suivant notre rendez-vous pour aller au cinéma, j’ai pleuré encore. Je devenais fou.

J’en venais à écrire sur un petit papier ce que je voulais lui dire quand je lui téléphonais. Blagues préparées à l’avance, propositions de sorties, tout était consigné dans un petit cahier que je lui avais entièrement dédié. C’est ainsi, qu’outre mes notes pour mes si fondamentales conversations téléphoniques avec lui, j’écrivais chaque soir une sorte de compte-rendu de nos échanges et un état de lieux de mon ressenti de la journée. Un vrai psychopathe.

Il faut dire que bien souvent, cela se réduisait à un amas d’injures contre Dana ou à des délires lubriques sur ce que j’aimerais faire à Michaël s’il me laissait enfin m’occuper vraiment de lui.

Et puis il y eut ce dimanche de juin. Michaël m’avait promis que nous passerions l’après-midi ensemble.

Il m’avait demandé de le rejoindre à la sortie du métro Saint-Paul en tout début d’après-midi. Je connaissais bien le coin, j’avais déjà repéré tous les lieux gays environnants sans jamais oser y entrer ni soutenir le regard de ceux qui y pénétraient. Peur des autres et surtout peur de moi.

Je ne pensais pas avoir une si mauvaise idée en arrivant nettement en avance. Michaël, attablé avec Dana à une terrasse, avait probablement prévu de terminer son rendez-vous avec sa copine avant de me voir.

La vue des deux tourtereaux buvant leurs verres avec des sourires niais au coin des lèvres me mit en rage.

Michaël, qui ne pouvait décemment pas faire mine de ne pas m’avoir vu, me proposa de m’asseoir. En nous regardant Dana et moi, il sortit ces phrases surréalistes : « Ce n’est pas plus mal, je trouve que vous ne vous parlez pas assez au lycée, j’aimerais bien que vous vous entendiez ! Vous pourriez être très amis. » Et se leva d’un bond pour aller aux toilettes.

— Tu ne devais pas voir Michaël dans une heure ? commença à attaquer Dana.

— C’est vrai, mais je voulais me promener un peu dans le quartier avant.

— Ah ! oui, ça ne m’étonne pas…

— Je ne voulais pas vous déranger, c’est Michaël qui m’a appelé…

— Ne fais pas la victime, me coupa-t-elle, je ne suis pas idiote, tu sais. Et d’ailleurs, je suis bien décidée à lui ouvrir les yeux. Ce petit jeu n’a que trop duré. Tu ne sais pas à qui tu as affaire.

Je fus soudain pris d’une immense crise de tachycardie qui manqua de me faire tomber dans les pommes. C’est à ce moment-là que Michaël revint, le sourire aux lèvres, et nous dit :

— Puisqu’on est là, on pourrait aller au cinéma tous les trois, non ?

J’aurais dû partir ou au moins refuser poliment. Mais je ne me voyais pas refuser un moment supplémentaire avec Michaël.

Dès que nous fûmes entrés dans la salle, Dana, hypocrite à souhait, dit qu’elle voulait s’asseoir entre nous deux pour avoir la chance d’« avoir deux beaux garçons à ses côtés ». Salope. Évidemment, les deux passèrent leur temps à s’embrasser durant tout le film. Dans le noir, je fis mine de ne regarder que l’écran, mais mes yeux étaient irrésistiblement attirés par la main de Michaël sur celle de Dana et par leurs langues qui s’entremêlaient. Je n’entendais plus le film mais simplement le claquement de leurs bouches et mon cœur qui battait à tout rompre et qui, si cela avait duré une heure de plus, aurait probablement explosé.

En plein milieu de la séance, je partis quelques instants pour vomir. Comme je l’avais fait le jour où je les avais vus pour la première fois assis côte à côte.

Une fois tous trois sortis de la salle, Dana ne m’épargna rien et me demanda ce que j’avais pensé du film car, eux, me dit-elle, n’avaient pas beaucoup regardé l’écran.

Je souris pour donner le change mais j’étais rempli de pulsions meurtrières.

Qu’allait-il falloir faire pour la faire taire ? Allait-elle vraiment me balancer à Michaël, le monter contre moi, peut-être même lui interdire de me voir ?

Je redoutais plus que tout que Michaël comprenne ce que je ressentais pour lui. Je voulais rester son ami. Je voulais qu’on continue à se voir et je ne doutais pas que, s’il apprenait mon secret, il ne voudrait plus me parler.

Cette nuit-là, je ne dormis pas. Le combat était inégal, je l’avais déjà perdu.

Mais que reste-t-il à un adolescent au physique ingrat quand on lui enlève l’espoir ? Rien. Alors, je le gardais en moi. Même à terre.

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