Après quoi on court
Aaron
Et puis, j’ai eu mes 18 ans. J’attendais cela depuis si longtemps.
Quel bonheur et quel soulagement ! Enfin, je ne m’entendrais plus répondre à mes demandes de sortie : « Quand tu auras 18 ans, tu feras ce que tu veux, mais là, non ! »
Du coup, tout de suite après mon anniversaire, j’ai commencé à faire ce que je voulais.
Mais sans faire le Sartre du pauvre, je ne vous apprends rien en vous disant que la liberté est ce qu’il y a de plus précieux, mais aussi de plus angoissant.
Des angoisses, c’est sûr que j’en avais beaucoup.
J’angoissais de tuer à la fois ma mère et mon père s’ils apprenaient que la première chose que je voulais faire, sitôt fêtés mes 18 ans, était d’aller au Queen pour tenter de voir Noam.
J’angoissais que ce dernier ne me parle plus jamais de la vie. Il faut dire que c’était bien parti. Il ne m’avait plus rappelé. Et moi, plutôt que de continuer à lui téléphoner dans le vide, j’avais décidé de provoquer le destin en tentant de le recroiser.
J’angoissais de ne plus avoir de nouvelles de Michaël. Je l’avais appelé plusieurs fois pour essayer de savoir ce qu’il s’était passé, pourquoi il n’était pas venu à notre rendez-vous. Jamais eu de réponse. J’espérais au moins qu’il me téléphonerait pour mon anniversaire. Il ne l’a pas fait. Cela m’a rendu triste, évidemment.
Et puis, il faut que je vous parle de cette soirée aussi. Celle qui m’a fait grandir, qui m’a définitivement sorti de l’enfance. Celle qui m’a anéanti surtout.
J’avais pris ma décision depuis quelques jours. Dès le premier samedi de mes 18 ans, j’irais à la rencontre de Noam. J’ai dit à mes parents que je sortais en boîte avec Clara.
Elle est venue me chercher à la maison. Elle a embrassé ma mère puis mon père qui l’a copieusement reluquée comme à son habitude. Mais je ne lui en voulais pas, c’était bien une des seules choses qui lui restaient : pouvoir impunément mater mes copines sans se faire gronder.
On est allés dans ma chambre. Elle m’avait apporté des lentilles jetables que son père opticien avait bien voulu m’offrir. Je ne savais pas les mettre. J’ai mis deux heures à y parvenir. Mes yeux étaient rouge sang. Clara s’est gentiment moquée de moi.
Elle sentait que j’avais peur alors elle m’encourageait. J’avais acheté un tee-shirt bleu électrique moulant. Cela n’était pas forcément joli à voir car j’étais mal foutu, mais avec cette panoplie, je pourrais sans doute rentrer sans problème, je ne me ferais pas recaler à l’entrée. J’étais idiot et victime de mes propres préjugés.
Selon Clara, c’était mieux de mettre des baskets pour avoir l’air décontracté. Moi, je pensais qu’il fallait mettre des chaussures pour entrer en boîte.
On est partis. Mes parents ne m’ont pas posé de questions, rassurés par la présence de Clara à mes côtés. Ma mère m’a juste dit de mettre une écharpe. J’ai refusé. J’ai vu qu’elle baissait les yeux. Je suis reparti dans ma chambre mettre une écharpe. En entendant sa dernière recommandation – « Soyez prudents » –, j’ai baissé la tête. Je me sentais encore et toujours coupable. Les mères juives sont tellement fortes pour cela. Clara m’a souri. Elle m’a accompagné jusqu’au métro, m’a souhaité bonne chance et m’a laissé seul face à mes espoirs et mes angoisses.
Je suis arrivé devant le Queen peu avant minuit. Comme un péquenaud. Évidemment, il n’y avait personne. Je suis allé au Virgin pour m’occuper. J’ai écouté du Barbara. J’avais lu dans un magazine que c’était une icône gay et je voulais comprendre pourquoi. Sur le coup, ça m’a plus déprimé qu’autre chose. Je me suis dit que j’allais souffrir. Mais au fond, ne savais-je pas déjà cela et n’avais-je pas décidé consciemment de me prendre un mur juste pour voir ce que cela faisait, juste pour vivre et expérimenter des sensations, juste pour comprendre que l’idéal romantique que je m’étais créé autour de Noam n’était qu’une chimère ?
Alors, voilà, je me suis planté quelques minutes après devant l’entrée du Queen. Au milieu de jeunes garçons très maigres, de vieux messieurs moustachus, de virils hommes aux crânes rasés. La plupart étaient en bande. Ils riaient ensemble, se charriaient, cancanaient. Ils me faisaient peur. J’avais envie de partir, j’avais envie de redescendre l’avenue des Champs-Élysées, de m’engouffrer dans le métro, de rentrer chez moi, de rejoindre mon lit, de me cacher sous ma couverture et de crier « Bonne nuit » à mes parents dormant dans la chambre d’à côté.
Mais mon tour d’être examiné est venu. La fille de l’entrée m’a scruté et m’a dit « OK ». Je suis entré. Mon cœur battait fort et vite au rythme de la house. Il n’y avait pas grand monde dans la boîte, j’ai fait le tour pour voir si Noam était là ou non. Constatant que ce n’était pas le cas, je me suis mis à l’entrée pour être sûr de ne pas rater son arrivée.
Je n’avais jamais vu autant de garçons embrassant d’autres garçons. Je ressentais une inexplicable forme de dégoût mais surtout une intense excitation. Au fond, ce n’était que de la jalousie. Jaloux encore de gens qui s’aimaient quand, moi, je n’aimais jamais que ceux qui me repoussaient.
Et puis, il est arrivé. Avec deux potes à lui apparemment. Sublimement beau comme à son habitude. Les battements de mon cœur se sont accélérés, mon sexe s’est durci, mon corps tout entier s’est figé. Il est passé devant moi. Sans me voir. Enfin, je crois. Peut-être m’avait-il vu et avait-il voulu m’éviter. Cela n’aurait, hélas, pas été surprenant.
Mais bien sûr, après avoir repris un peu ma respiration, je me suis approché de lui, lui ai tapé sur l’épaule. Il m’a souri, m’a présenté ses deux potes. Deux tapettes agressives qui m’ont fixé de la tête aux pieds avec mépris.
— Qu’est-ce que tu fais là ? Tu ne viens pas ici d’habitude, attaqua Noam.
— J’ai eu 18 ans. Je suis venu les fêter ici.
— Ah oui ? Tu es venu avec des copains ?
— Non, seul, c’est la première fois que je viens et je voulais te…
— Si c’est la première fois que tu viens, il faut que tu te trouves un mec. On va t’en trouver un ici.
— Mais je suis venu pour te…
Il m’a mis la main sur la bouche.
— Chut ! On va te trouver un mec, c’est tout.
Il avait le chic pour me faire du mal en quelques mots.
Les films et les livres ne cessent pas de ressasser que de l’amour à la haine, il n’y a qu’un pas.
C’est vrai. Ce soir-là, je l’ai aimé et je l’ai détesté.
Je l’ai vu retirer ma main quand j’ai voulu la mettre sur son épaule. Je l’ai vu saluer une trentaine de personnes. Je l’ai vu embrasser un garçon d’à peine 17 ans, puis un autre qui ne devait pas non plus être majeur. Ils avaient en commun d’avoir retiré leur tee-shirt. Je l’ai vu ouvrir sa chemise pour qu’un autre jeune lèche goulûment son torse.
Elle était loin l’image du Noam gentil qui disait n’avoir jamais été très loin avec les garçons et qui m’expliquait que j’étais trop jeune pour lui.
Avant de partir, las de ce spectacle traumatisant pour moi, je lui ai tapé sur l’épaule alors qu’un autre jeune était en train de fourrer sa langue dans son oreille. Je voulais juste lui dire au revoir. Il m’a dit qu’il était occupé, que je le saoulais.
Je me suis dirigé vers la sortie. J’ai croisé deux vieux sapés en cuir qui s’embrassaient. Je les ai maudits. J’ai éclaté en sanglots. J’ai dégueulé sur l’avenue des Champs-Élysées de la même manière que j’avais dégueulé quand j’avais vu pour la première fois Michaël et Dana côte à côte.
J’ai appelé Clara. Elle ne dormait pas. Je lui ai dit que Noam était un effroyable con et que plus jamais on ne m’y reprendrait.
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