Après quoi on court
Michaël
Je n’ai pas eu Sciences-Po. Je me suis magistralement raté. J’avais toujours envie d’être écrivain mais n’avais toujours pas écrit une seule ligne d’un futur ouvrage. Je suis allé à la faculté de droit. Les premières semaines de cours m’ont ennuyé à mourir. J’aimais seulement le droit constitutionnel parce que cela parlait de politique et me permettait de donner mon avis en cours même quand on ne me le demandait pas.
Dana, elle, était heureuse en écogestion. Elle avait des copines là-bas, trouvait que les cours n’étaient pas très compliqués, savait qu’elle pourrait compter par la suite sur des réseaux. Elle ne comprenait pas que le droit n’était pas fait pour moi, qu’il me fallait quelque chose de plus libre, de plus créatif.
Et puis, un jour, j’ai croisé Clara dans le métro, elle est venue me parler.
— Tu sais que planter ton pote n’est pas une bonne chose. Quand on a rendez-vous avec quelqu’un, on vient ou on prévient qu’on ne peut pas venir.
— De quoi tu parles ?
— De ce que tu sais. Aaron est un garçon super et ce n’est pas parce que tu sors avec une grognasse tyrannique qui t’empêche de le voir que tu dois le maltraiter.
— C’est ça qu’il te raconte ? Des insultes sur ma copine ? T’as pas à parler d’elle comme…
— Pas la peine de jouer au chevalier blanc. Je m’en fiche de Dana. Je veux juste que tu appelles Aaron et que tu t’excuses. Il ne va pas très bien en ce moment. Il a tenté de se…
— Quoi ?
— Appelle-le s’il te plaît.
Cette conversation, bien sûr, m’a alerté. Clara n’avait pas terminé sa phrase, mais j’avais compris à ses yeux embués que j’étais sans doute allé trop loin et que ma pudeur avait été prise pour du mépris.
Je tenais à Aaron. Je savais bien que je le rappellerais un jour. Alors, je l’ai fait. Sans trop me poser de questions. Un peu pour me donner bonne conscience de revenir vers quelqu’un qui devait souffrir et beaucoup parce que ça me faisait très plaisir de reprendre contact avec lui. Malgré le temps qui avait passé. Malgré les interrogations qu’il avait contribué à faire naître en moi.
Je n’en ai pas parlé à Dana cette fois. À quoi cela aurait-il servi sinon à faire en sorte que l’histoire se répète ?
Je lui ai donné rendez-vous au même endroit que celui auquel on devait se voir le jour où je n’étais pas venu. Histoire de laver l’affront.
Quand je suis arrivé au café, il était déjà là, assis à une table et agitant fébrilement son téléphone, sûrement inquiet que je lui refasse le coup.
Il m’a souri timidement quand il m’a vu. J’ai senti que c’était un moment important pour lui, qu’il en attendait quelque chose. Il m’a dit qu’il était heureux de me revoir. Je lui ai demandé des nouvelles de son père et de sa belle-sœur que je savais enceinte. Je l’ai questionné sur ses cours à l’école de journalisme en lui avouant que je m’ennuyais en droit. Bref, durant près d’une heure, nous avons parlé de tout sauf de nous.
Je sentais qu’Aaron était tout en retenue. Il n’avait pas envie de faire de gaffes, de dire de bêtises, de montrer d’une manière ou d’une autre des sentiments qui pourraient me déplaire ou me gêner.
Il ne m’a posé aucune question. Ni sur Dana ni sur mon silence prolongé ou notre rendez-vous manqué.
Ses regards et ses silences disaient tout : les regrets, le manque, la peur de perdre. Et l’amour, je crois.
On s’est quittés en se disant qu’on se recontacterait bientôt, qu’il ne fallait plus laisser passer de temps.
Pourtant, je suis sorti de ce rendez-vous avec la curieuse impression que c’était la dernière fois que l’on se voyait.
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