Après quoi on court
Michaël
J’aurais bien voulu être invité à ce mariage mais, de toute façon, je n’aurais pas pu y aller.
Durant les quelques semaines qui l’ont précédé, j’aimais beaucoup aller chez Aaron car je sentais, partout, l’effervescence dans sa maison.
Je me souviens de sa mère notamment, qui s’agitait dans tous les sens en se demandant quel traiteur ou quel orchestre prendre ou qui se lamentait en disant que sa future belle-fille ne l’écoutait sur rien et que, si c’était comme cela maintenant, qu’est-ce que ce serait quand Samuel aurait des gosses.
En fait, j’aimais surtout aller chez Aaron parce que, pendant ce temps-là, je n’étais pas chez moi.
Chez moi, il y avait mes parents, mais il y avait surtout ma grand-mère Jeanne. Ne pensez surtout pas que je voulais les éviter parce que je ne les aimais pas. Juste que l’esprit et le corps ont parfois besoin d’un peu de répit.
Ma grand-mère était née juste avant la Première Guerre mondiale, elle aurait sûrement pu m’en apprendre plus sur ce siècle qui se terminait que n’importe quel livre d’histoire. Elle aurait sûrement dû avoir plein de souvenirs personnels à raconter avec tout ce qu’elle avait dû voir et vivre mais, en fait, des souvenirs, ça faisait longtemps qu’elle n’en avait plus aucun.
Quand j’y pense, je crois qu’elle ne m’a même jamais rien raconté de sa vie. Parce que, quand je suis né, elle était déjà malade. Malade mais belle, avec des yeux bleus qui auraient donné envie à n’importe quel vieux de lui faire la cour. J’ai vite compris que, pour comprendre ce que voulait ma grand-mère, il fallait la regarder dans les yeux. La plupart du temps, son regard était perdu mais, parfois, on y voyait passer des éclairs de lucidité, fruits d’une réminiscence qui venait sans prévenir. Alors, elle convoquait tour à tour son père, sa mère, ses oncles et ses tantes. Elle se demandait à quelle heure on irait à la plage et où était passé son maillot de bain. Elle m’engueulait parce que je ne m’étais pas déplacé pour aller voter Mitterrand et qu’à cause de moi, Giscard était passé. J’avais beau lui répéter que tous ces gens-là étaient morts, qu’il n’y avait pas la mer où on habitait et qu’en 1974, je n’avais pas le droit de vote parce que papa et maman ne s’étaient pas encore rencontrés, rien n’y faisait.
Au début, ça me faisait rire d’avoir une grand-mère originale qui ne ressemblait pas à celles, si conventionnelles, de mes copains, qui leur faisaient des tartes aux fruits et leur interdisaient de dire des gros mots.
Puis, un jour, j’ai compris que ce n’était pas drôle du tout quand mes parents ont parlé à voix basse de la mettre dans un établissement « spécialisé ». Je savais bien que ça voulait dire qu’elle allait mourir. Avec sa mémoire partie, elle n’aurait ni la force de jouer aux cartes ni l’envie de parler des émissions de Pascal Sevran avec les autres vieilles. Alors, elle se laisserait partir, pleine de chagrin et de solitude, en se demandant qui sont ces gens qui l’ont amenée là alors que tout ce qu’elle demandait, c’était l’heure à laquelle on irait à la plage.
Mais mes parents ne se sont jamais résignés à l’abandonner. Héros ordinaires dont les journaux ne parleront jamais, ils se sont relayés pour la garder, la surveiller, la nourrir et la changer jusqu’au dernier jour.
Et ce jour-là, c’était le jour du mariage de Samuel. Ce n’est pas comme si cela avait été une surprise. Mes parents m’avaient préparé à son départ. J’avais intégré des mois auparavant que chaque jour de plus passé à ses côtés était un jour gagné contre le destin. Je n’ai pas voulu la voir morte. Je n’aurais pas supporté de voir quelqu’un fermer ses beaux yeux bleus à jamais.
Le lendemain, je ne suis pas allé au lycée. L’enterrement de ma grand-mère était le premier où j’avais osé aller. Curieusement, il y avait un monde fou mais je n’avais envie d’embrasser personne d’autre que mes parents parce qu’à la maison, pour s’occuper d’elle, il n’y avait jamais eu que nous trois.
Quand je suis revenu en cours, je n’ai pas voulu parler de tout cela à Aaron. Pour éviter qu’il me pose des questions, je lui ai dit que je voulais être un peu seul. Il avait l’air désespéré. Il m’a demandé si c’était à cause de son frère. Je lui ai dit que cela n’avait rien à voir. Je sais qu’il ne m’a pas cru. Je sais que je l’ai rendu malheureux. Peut-être que j’avais envie que ma souffrance soit contagieuse.
Après cela, il n’a pas osé m’adresser la parole pendant des mois. Moi, je ne voulais pas qu’il sache, qu’il veuille me consoler ou me dire le genre de bêtises que l’on dit à quelqu’un qui a perdu un être cher. Toujours cette fierté mal placée en moi. Par pudeur, par lâcheté, peut-être même par cruauté, j’ai laissé Aaron culpabiliser tout seul dans son coin pendant un long moment.
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