Après quoi on court
Aaron
S’il fallait résumer ce début d’été 2003, je dirais que j’ai eu mon bac et que je crevais d’envie de baiser avec Noam.
Ce dernier n’était pas très réceptif. Loin de là. Je l’appelais trois fois par semaine à des horaires différents à chaque fois, il ne répondait jamais. Je lui laissais toujours des messages lui demandant de me rappeler. Mais il ne le faisait pas. Parfois, je rusais, prétextant que j’avais à lui parler de quelque chose d’important alors que je n’avais rien à dire. Mais ça ne le faisait pas rappeler non plus.
J’en parlais tout le temps à Clara, qui commençait à en avoir marre que je ne parle que de ce type et que je lui pose des questions du genre « Est-ce que c’est mieux que je lui envoie un texto ou que je l’appelle ? », « Combien de fois je peux l’appeler dans la même soirée s’il ne me répond pas ? », « Cinq fois, c’est trop ? », « C’est mieux d’appeler à 20 h 23 ou à 20 h 32 ? ».
Le jour des résultats du bac, j’ai eu de la chance. Je l’ai appelé et il a décroché. Mais bon, il faut dire que j’avais masqué mon numéro.
— Bonjour Noam, je ne te dérange pas ?
— Qui est-ce ?
— Aaron… Tu ne me reconnais pas ?
— Aaron, tu m’appelles tout le temps. Il faut que tu arrêtes maintenant. Tu es gentil mais tu abuses.
— Je voudrais te revoir. Je voudrais discuter.
— Non, tu ne veux pas discuter. Si tu voulais discuter, tu appellerais des copains. De ton âge. Moi, je ne peux pas t’offrir ce que tu veux. Tu es trop jeune. Tu…
— Laisse-moi une chance. Tu as écrit qu’on pouvait rester en contact.
— Mais occasionnellement. Là, tu veux me parler tous les jours !
— Mais là, justement, c’est une grande occasion, j’ai eu mon bac.
— Bravo, c’est bien, félicitations, mazal tov ! Mais tu sais, moi, j’ai eu mon bac il y a dix ans. Il faut que tu te trouves un copain de ton âge.
— C’est parce que je n’ai pas le droit d’aller au Queen ? Mais tu sais, moi, je peux mentir à mes parents, leur dire que je vais chez une copine et…
— Non, ce n’est pas la peine, ne mens pas à tes parents et oublie-moi, ce sera mieux pour toi. Si tu continues à m’appeler et que je continue à ne pas te répondre, tu vas souffrir et ce n’est pas mon but. Allez, au revoir Aaron, et félicitations pour ton bac. Je t’embrasse, bye.
J’ai raccroché. Je me suis dit qu’il m’embrassait. J’étais content qu’il m’embrasse. Très vite, je réfléchis à quand je pourrais le rappeler puisqu’il m’avait dit qu’on pourrait se contacter occasionnellement. J’avais encore fait de la sélection d’informations. Il fallait qu’il m’aime. Qu’il le veuille ou non.
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