Après quoi on court

Jeremy Sebbane · Chapitre 3 sur 154

Pages du PDF

Après quoi on court

Michaël

J’avais envie de voir Aaron ce jour-là, mais quelque chose, ou plutôt quelqu’un, m’en empêchait.

Aaron et moi, vous savez, ce n’est pas évident de parler de notre relation. On a eu des hauts et aussi beaucoup de bas. Des jours où l’on passait la moitié du temps à se voir et l’autre à se raconter nos vies au téléphone, mais aussi des semaines où l’on ne s’est pas adressé la parole et où l’on a voulu s’oublier. Beaucoup de rendez-vous manqués et beaucoup de rendez-vous qu’on aurait dû manquer pour ne pas s’abîmer davantage.

La première fois que je l’ai vu, c’était en août 2000, il était en train de se faire tabasser par deux mecs qui le traitaient de « sale juif ». Je suis arrivé juste avant qu’ils ne lui fassent vraiment très mal. Peu de mérite : j’avais volé quelques jours auparavant une bombe lacrymogène à mon oncle policier et l’avais sortie pour éloigner ses agresseurs. Sur le moment, il m’a remercié une dizaine de fois au moins d’être intervenu, mais je n’ai pas cherché à discuter plus longuement avec lui.

Un mois après l’incident, on rentrait tous les deux en seconde et on s’est retrouvés dans la même classe.

Je connaissais déjà beaucoup de monde au lycée, lui personne, car il avait emménagé pendant l’été avec ses parents et son grand frère.

J’ai vu qu’il voulait s’asseoir à côté de moi, mais je ne sais pas pourquoi exactement, j’ai tout fait pour que ce ne soit pas le cas. J’avais en tête l’image du garçon chétif qui se faisait bastonner, j’avais eu très envie de le défendre à cet instant précis, mais pas forcément envie d’en faire un ami par la suite.

Immanquablement, il est venu me voir en me demandant si je me souvenais de lui. J’ai fait mine que non. Il n’est pas d’âge plus cruel que celui de l’adolescence, je ne vous l’apprends pas.

Mais il a fini par gagner. Le temps nous a rapprochés. Il a tellement travaillé pour cela.

Je le trouvais drôle, spirituel, intelligent. Je ne savais pas, en revanche, ce qu’il pouvait bien me trouver.

En fait, à vrai dire, au départ, j’aurais préféré être ami avec son frère Samuel. Ce dernier allait se marier quelques semaines après la rentrée et préparait son aliyah et son entrée à l’armée. À l’époque, même si je n’y étais jamais allé, tout ce qui avait un rapport avec Israël me fascinait. Je n’écoutais que de la musique israélienne, traînais devant les restaurants de falafels de la rue des Rosiers et multipliais les provocations en cours contre ma professeure d’histoire tendance trotskyste à keffieh.

De son côté, quand il me parlait de son frère, Aaron n’avait pas l’air d’en être très proche. Je crois même qu’il ne s’entendait pas très bien avec lui. Je me demandais bien pourquoi.

OceanofPDF.com