Compère Général Soleil

1955 par Jacques Stephen ALEXIS · Chapitre 50 sur 50 · partie 3/4

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Compère Général Soleil

Troisième partie [

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 4 parties.

— Rien, seulement c'est plein de soldats saouls. Il y en a des tas. Aussi, je suis rentré pour éviter quelque mauvaise querelle...

Domenica s'était levée et posant le bras sur l'épaule de Claire-Heu-reuse :

— Je passerai vous voir pour savoir les nouvelles, dit-elle.

— Il est tard, vous ne pouvez pas rentrer seule, dit Claire-Heu-reuse, on va vous raccompagner...

Elle protesta, disant qu'elle avait l'habitude et que rien ne pouvait lui arriver.

— Ce n'est pas prudent, intervint Josaphat. Les soldats ivres sont comme fous ce soir. Je vais aller avec vous...

Il remonta sa ceinture et assujettit d'un tour de main la machette dans son fourreau de cuir contre sa hanche.

[307]

*

* *

Comme tous les matins, les hommes se préparaient au travail. Les marchandes ambulantes criaient à bouche que veux-tu leurs biscuits, leurs cassaves, leurs alcools trempés, leurs avocats et autres fruits. Certains s'envoyaient un bon coup d'alcool, secouaient le gobelet et crachaient un jet de salive : — Ça tue le ver dans l'estomac, disaient-ils. En réalité, le coup d'alcool leur était devenu une mauvaise habi-tude nécessaire. La bonne chaleur qu'il faisait circuler dans leurs membres échauffait les muscles pour la rude et longue dépense d'éner-gie. À d'autres, il fallait du café ; ils le prenaient brûlant, en petites lampées, très noir et bien sucré. Les vrais mangeurs étaient rares, mais il y en avait. Ils s'en donnaient à cœur joie, avec des cassaves, des ba-nanes et des avocats.

Chacun accomplissait sa petite liturgie quotidienne, avec une conscience méticuleuse. Peut-être y avait-il dans leurs gestes quelque chose qui reflétait un peu l'inquiétude qui les taquinait. Us étaient bien debout, comme à leur ordinaire, avec cette classique attitude cambrée, bien plantée sur les genoux et sûre d'elle-même qui leur était propre, mais ils ne tenaient pas en place. Les groupes se formaient et se défor-maient. Ça discutait ferme. Dans tout ce qui se disait, il y avait sûre-ment à boire et à manger. Certains juraient que c'était Trujillo qui se préparait à venir à Macoris. Pour d'autres, l'armée allait entrer en cam-pagne contre Haïti. Ou encore que Trujillo avait été assassiné et qu'on voulait avoir le pays bien en main avant de l'annoncer. Enfin que les exilés politiques avaient débarqué. Le « télégueule » fonctionnait à plein rendement, à tel point qu'on ne savait plus que croire, bien qu'il était sûr qu'il se passait quelque chose.

Les plus vieux ne voulaient pas se prononcer. Ils en avaient telle-ment vu !... Ils préféraient laisser venir, graves, contractés.

— On dit bonjour, madame, et c'est le monsieur qui est là, n'est-il pas vrai ?

Néanmoins un mot d'ordre courait de bouche en bouche :

— Si on veut nous payer comme avant, il faut remettre ça !

Le ciel était gris sale. Un petit vent odeur de pluie galopait sans se presser sur la campagne. Il allait sûrement pleuvoir.

— On va se trouver dans la gadoue jusqu'au cou tout à l'heure. Tu as vu le ciel ? dit Josaphat à Hilarion. Ça nous [308] dégringolera sur le dos dès qu'on aura commencé. Pourvu qu'il n'y ait pas de grêle.

Les sifflets des watch-men appelèrent les équipes à se rassembler. Elles s'avancèrent et se mirent à l'ouvrage tandis que trois camions dé-bouchaient au tournant de la route et s'arrêtaient au bord du champ dans des hurlements de freins. Ils étaient chargés de gardes. Un offi-cier descendit et alla parler au watch-man chef. Les soldats se répan-dirent un peu partout.

Les regards s'étaient tournés vers la route, le travail s'arrêta une se-conde. Les watch-men glapirent et tout rentra dans l'ordre. Mais ça commençait vraiment à devenir inquiétant. Les hommes s'interro-geaient et tournaient sans cesse la tête. Même les watch-men s'agi-taient, ne surveillant que fort peu le travail, et, de temps en temps, al-laient se parler.

Ça sentait de plus en plus mauvais. Que venaient chercher tous ces gardes dont beaucoup étaient armés de fusils mitrailleurs Thompson ? Qu'est-ce qui se mijotait ?

Quelques gouttes se mirent à tomber du ciel. De grosses gouttes larges qui annonçaient une bonne ondée. Le train sucrier s'amena dans une symphonie de ferraille, de soupirs et de hurlements. Des oiseaux tournoyaient, cherchant des arbres pour s'abriter. Des petits mabouyas bleu gris filèrent à toute allure dans une reptation forcenée sur leurs ventres mous et blancs. Un caméléon caché dans les frondaisons de quelque arbre voisin se mit à pousser son cri-bruit monotone et sourd comme la percussion sur un tambour détendu :

— Gu !... Gu !... Gu !...

Soudain, le sifflet du watch-man chef modula les stridulations de l'arrêt du travail. Ce n'était pas l'heure du repos, qu'est-ce que ça pou-vait vouloir dire ? Serait-ce à cause de la pluie ? Jamais pourtant ils n'avaient montré une telle sollicitude pour les travailleurs. L'étonne-ment les figeait sur place. De nombreux hommes qui ne voulaient pas se rapprocher des gardes se glissèrent furtivement à travers les cannes pour voir venir. Si c'était un arrêt de travail ordinaire, personne ne se préoccuperait d'eux, si ça avait quelque chose à voir avec la présence des gardes, ils pourraient détaler au bon moment.

Toutefois, la masse des travailleurs se dirigea comme à l'accoutu-mée au bord du champ. Les policiers s'étaient dispersés çà et là ; il était trop tard quand les hommes remarquèrent qu'ils étaient entourés. Ils essayèrent de refluer vers [309] le rideau de cannes à sucre, mais un ordre brutal de l'officier les arrêta :

—¡Aca ! ¡Todos los hombres, aca !

Les gardes s'étaient élancés et confisquaient les machettes de tra-vail. Les hommes furent bousculés et brutalement rassemblés. Ils étaient bel et bien dans la souricière ! D'une voix aiguë l'officier or-donna aux dominicains de sortir du groupe. Maintenant il n'y avait plus rien à faire qu'à obéir pour ne pas donner de prétexte à la troupe avinée qui s'agitait menaçante, hurlante avec cent têtes abruties, illu-minées par la jouissance sauvage que leur procuraient leurs brutalités. À coups de crosses, ils écartèrent les dominicains qui se rassemblèrent au bord de la route.. L'officier accompagné de quelques soldats leur parlait. On les faisait défiler et on leur demandait de prononcer un seul mot :

— Pelehil...

Les haïtiens prononçaient pour la plupart difficilement ce mot cor-rectement. Il n'y avait pas d'haïtiens parmi les dominicains. Dès qu'on eut fini, une ruée des gardes dispersa les dominicains, loin du champ.

Ainsi, c'était aux haïtiens qu'ils en voulaient. Vraisemblablement on allait les arrêter. Mais ces trois camions ne suffiraient jamais à les transporter tous. A moins qu'on ne les fasse aller à pied ?

L'officier s'énervait de la lenteur de la manœuvre, hurlait avec de grands gestes. Les petites marchandes haïtiennes furent bousculées vers la masse des hommes qu'encerclaient les mercenaires fascistes, la panique commençait à s'emparer des travailleurs. Ils étaient muets, mais prêts à toutes les folies. Une des petites marchandes se mit à re-gimber contre les brutes, une adolescente à la robe jaune, mouchoir vert à la taille, une fleur bleue dans les cheveux, avec un plateau de bois contre la hanche. Quel mal faisait-elle avec son petit commerce étalé à la pluie et au soleil ? Qui gênait-elle ? Pourquoi la brutalisait-on ? La jeunesse, la colère, le sens de son droit illuminaient les yeux de l'enfant d'un éclat farouche.

Pour toute réponse, le garde la saisit par le corsage et la projeta contre la foule des haïtiens. Un morceau du corsage resta dans sa main. La fillette s'abattit sur les reins, parmi les oranges, les avocats et les mangues de son plateau. Elle essayait de couvrir sa poitrine avec les lambeaux de sa robe déchirée. Ça provoqua les ricanements de la troupe, dont cent [310] paires d'yeux lubriques se mirent à luire. Leurs rires emplissaient tous les champs et tambourinèrent avec violence aux oreilles de la petite. Elle cria, les yeux exorbités d'une épouvante subite, se traîna vivement à quatre pattes vers la masse des hommes dont les mains rassemblées la relevèrent. Sur l'épaule d'un travailleur elle laissa aller sa tête et s'épuisa en sanglots, des hoquets secouaient son corps.

Les gardes commençaient visiblement à s'échauffer. Après l'alcool, la mise en train de quelques brutalités, leur lubricité excitée avait tout à fait réveillé en eux l'hybride de cochon et de chacal que le fascisme leur avait donné en guise de conscience. Le grommellement de la foule, sourd et hésitant s'arrêta. Les gardes, l'arme en arrêt sur le ventre, avancèrent d'un pas.

Les deux groupes se regardaient. Des remous traversaient la foule. Que leur voulait-on enfin ? Pourquoi ne leur disait-on rien ? Pourquoi avait-on fait partir les dominicains ?

L'officier donna l'ordre aux soldats de reculer. Ils reculèrent d'une trentaine de pas, mais formaient toujours un cercle de fer autour des hommes agglutinés. La mitraillette sous le bras, le lieutenant regardait sa montre-bracelet et se mit à la remonter. Le silence se fit complet. Les mains de l'officier tremblaient. C'était un mulâtre à la peau sombre, la lèvre supérieure barrée d'une luisante moustache d'un noir bleuâtre, les yeux étaient profondément enfoncés dans les trous, le front bas, fuyant, le menton carré, fortement prognate.

La pluie avait avorté, mais le temps restait lourd. En vain, le soleil essaya de percer à travers le défilé de deux montagnes de nuées. La vague clarté qui se répandit illumina les frondaisons d'une poussière d'eau argentée. Dans le ciel, un petit avion, couleur bleu azur, tour-noyait sans cesse, telle une mouche autour de l'appât.

Soudain, retentit au loin un crépitement de coups de feu, puis des cris en fusées, puis le silence, puis d'autres rafales et d'autres cris. À n'en pas douter, c'était une fusillade. On tirait non loin de là dans les champs voisins, et peut-être dans la ville.

La foule s'immobilisa une seconde sans comprendre, puis aussitôt eut la claire intelligence de ce qui allait advenir. Elle s'agglutina comme si sa masse pouvait la défendre, puis se désagrégea d'un seul coup dans une fuite éperdue. La voix du lieutenant glapit un ordre bref, mais seuls quelques coups [311] de feu s'égrenèrent. La fuite s'arrêta, puis reflua sur elle-même en vagues qui se brisèrent l'une sur l'autre. Les hommes regardèrent avec des yeux stupides trois corps fauchés en pleine course qui gigotaient sur le sol tandis que d'autres se courbaient sur eux-mêmes. La fusillade se fit plus serrée. Sur le fond de cris, de gémissements et de plaintes une voix lança cette douce et grave clameur de la Dessalinienne :

 

Pour le drapeau,

Pour la patrie,

Mourir est beau...

 

L'un d'eux, au moment de mourir avait retrouvé en lui-même le chant des grandeurs d'autrefois. Les hommes s'étaient ressaisis. Ils s'élancèrent d'un seul front dans une course folle. Des voix reprenaient le chant de la terre natale lié à tant de souvenirs lumineux. Ainsi de-vait attaquer la garde de fer, les Dokos de Louverture, quand ils culbu-tèrent l'armée du major-général Churchill. Us étaient étonnants ces hommes en bleu de travail qui, sous le feu croisé des fusils mi-trailleurs Thompson, serraient sans cesse les rangs. Le plein fouet des déflagrations n'arrêtait que ceux qui tombaient.

Une trentaine d'hommes réussit à passer et fuyait vers les cannes. Eparpillés, les coups de feu claquaient après eux mais n'atteignirent que quelques-uns qui, marchant ou rampant, disparurent.

Les gardes restèrent maîtres du champ. Sur le sol déjà couvert de bagasses blanchâtres de cannes, dans des mares de sang, les blessés se roulaient, rampaient, geignaient, râlaient, hurlaient.

Une femme qui perdait du sang à pleine bouche, ne put se résigner à la mort et, avec une rage frénétique, lança des gros mots, à perdre haleine, à ses bourreaux.

Un jeune garde, à la figure éclaboussée de sang, s'accroupit, puis se mit à vomir, le cœur soulevé de dégoût par tout ce sang étalé. Il pleuvait de nouveau.

L'officier hurla un ordre pour réveiller ses hommes qui maintenant s'abîmaient, inconscients, devant le carnage. Une baïonnette à la main, l'officier achevait les blessés d'un coup sous le bras gauche, puis, les retournait du pied. D'autres l'imitèrent.

[312]

Un travailleur s'étant redressé sur le flanc hurlait à pleins pou-mons :

— Assassins !... Assassins !...

Les mots s'étranglèrent dans sa gorge. Un coup de baïonnette sous le bras l'avait achevé. Un autre, un rougeaud, qui tenait son ventre ruisselant de sang, s'était mis à crier :

— Pelehil, Pelehil, Pelehil...

Etait-il haïtien ou dominicain ? Le lieutenant s'approcha, le frappa et l'étendit raide mort. Le silence revint, pesant. La pluie avait recom-mencé à tomber...

*

* *

Claire-Heureuse s'était levée de bon matin. Les hommes partis, elle donna la tétée à Désiré. Quand Désiré eut fini, qu'elle lui eut changé sa couche, qu'il eut repissé dedans, qu'elle la lui eut changée de nou-veau, il s'endormit. Alors Claire-Heureuse put mettre l'amidon sur le feu. Elle y trempa son linge et accorda un soin particulier aux cos-tumes blancs d'Hilarion et de Josaphat. Ces costumes étaient son or-gueil. Hilarion avait dû vendre celui de son mariage pour les frais de leur voyage. Elle n'avait eu de cesse que quand il en eut acheté un nouveau. Un homme qui travaille a droit à un costume blanc ; non pour faire le gandin, mais parce que c'est le signe que ce n'est pas un vagabond, ainsi concevait-elle les choses. Elle repasserait impeccable-ment ces costumes, et ferait aux pantalons des plis comme des cou-teaux.

Elle nettoya l'alcôve, retourna la paillasse du lit, tira les draps, vida le pot, balaya sous le lit, dans les coins puis entama l'autre pièce. Elle revint dans la chambre, changea l'huile de la veilleuse, l'alluma, arran-gea les fleurs de papier dans un bocal devant l'image de la Vierge et s'assit. Depuis qu'elle avait accouché, elle n'avait plus la même force, elle s'essoufflait vite ; ce petit nègre la vidait ! Elle se regarda la poi-trine dans la glace. Ses seins commençaient à s'affaisser. Peut-être re-viendraient-ils à leur turgescence première quand elle aurait fini d'al-laiter ? En tout cas, elle était trop jeune pour se laisser aller ! Elle haussa des épaules ; au fond, elle avait d'autres soucis plus sérieux ! Elle se mit à réfléchir à ce que Domenica Betances avait raconté la veille.

À dire vrai, elle ne savait que penser de cette histoire. Reviendrait-on à la situation d'avant la grève ? Si ce n'était que [313] ça, ce ne se-rait pas la mort du petit cheval ! il faudrait seulement se serrer la cein-ture. Elle avait mal dormi la nuit dernière à force d'y penser et n'avait imaginé rien de plus terrible. Tant qu'ils ne portaient une menace per-sonnelle, les ennuis ne lui faisaient pas peur. Tous ensemble, les hommes du sucre sauraient bien se défendre !

Le bruit du lait débordant sur le feu l'arracha à sa rêverie. Elle ac-courut. Elle haussa des épaules, cuippa : voilà ce que c'était que de s'abandonner au rêve ! En tout cas, il n'y avait rien à faire, le lait était perdu.

Elle regarda le ciel. Les nuages s'accumulaient. Elle tendit la main. Non, ça n'avait pas commencé à tomber. C'était fâcheux, le linge éten-du sur la corde ne sécherait pas. Il fallait le rentrer avant la pluie. Elle se mit à l'ouvrage, à la hâte, car ça ne tarderait pas à tomber.

Il y eut du bruit dans la maison, Désiré se mit à pleurer. C'était Conception.

— Hilarion et Josaphat sont partis ?

Naturellement qu'ils sont partis, il est déjà six heures... Conception avait un drôle d'air. Elle prit Désiré dans ses bras :

— Il faut que tu viennes chez moi avec Désiré, tout de suite.

— Mais c'est que j'ai du travail...

— En avant, prends quelques vêtements et surtout ne t'émotionne pas ; avec le lait que tu as dans la poitrine, tu ne dois pas, quoi qu'il advienne...

Claire-Heureuse la regarda, interdite, sans comprendre.

— Je te dis de venir. Tu es seule ici avec Désiré. Il va y avoir des événements. On ne sait pas ce qui peut arriver, fais vite, prends tout ce que tu peux.

Claire-Heureuse continuait à la regarder, debout, les bras chargés de linge mouillé. Conception alla au lit, enleva le drap, la déchargea du linge qu'elle portait et le jeta dans le drap. Elle ouvrit le placard, en sortit du linge et d'autres objets et les jeta dans le drap.

— Tu as de l'argent à prendre, des choses de valeur ?... Bon... On parle de faire un mauvais parti aux haïtiens. On ne sait ce qui peut ar-river. Il y a des tas de gardes en ville... Chez moi, tu seras à l'abri. Avec tous les indicateurs de police, on connaît toutes les maisons des haïtiens...

Claire-Heureuse restait clouée sur place. Elle avait les jambes lourdes, une salive salée lui emplissait la bouche. [314] Conception continuait à jeter pêle-mêle les objets sur le drap étendu par terre... Conception lui saisit le bras. Claire-Heureuse pouvait à peine marcher. Conception l'entraîna.

Dans toutes les plantations qui encerclent Macoris de l'odeur poin-tue du vin de canne, les miliciens fascistes couraient tels des chiens hurlants, le sang aux babines. Le sang avait éclaboussé les arbres et les fleurs, le sang teignait le fil des ruisseaux, le sang tissait des tapis de haute lice écarlate sur le sol mouillé, le sang attirait les corbeaux, le sang effrayait les oiseaux. Des groupes de rescapés, aux yeux d'épou-vante, erraient au plus profond des plantations, tremblant du premier bruit, se cachant au moindre son de voix, haletant de la simple feuille tombée, de toute bête remuant, de chaque chose incomprise. Fous.

Les chants des tueurs avinés, flairant les rescapés, leurs hurle-ments, hallali de meute forcenée devant le gibier levé et les déflagra-tions sèches des armes automatiques, battaient l'air. La pluie avait re-commencé à tomber en stries serrées, détrempant la terre et les hommes, chargée de bons grêlons qui lacéraient les feuilles et co-gnaient dur.

Hilarion avait réchappé, s'étant réfugié au milieu du champ de cannes avant le massacre. En vain s'enquit-il du sort de Josaphat. On certifiait l'avoir vu se réfugier sous le couvert des cannes à sucre, mais personne ne l'avait aperçu depuis. Peut-être s'était-il enfui dès les pre-miers coups de feu ? De toute façon, il n'était pas question de le cher-cher.

Leur groupe s'était renforcé de ceux qui avaient réussi à s'enfuir sous les balles. Ils avançaient, à demi marchant, à demi rampant dans les frondaisons ruisselantes des cannaies. Au moindre bruit, on s'apla-tissait au sol et on épiait. Parfois ce n'étaient que de fausses alertes, d'autres fois, de nouveaux venus dont le regard s'allumait d'un mince éclat d'espérance, à la vue d'autres rescapés. La masse du groupe leur semblait une chance prodigieuse d'avoir la vie sauve. Us s'y aggluti-naient avec précipitation comme cherchant à disparaître dans sa col-lectivité. Puis le groupe se remettait en marche, comme une prudente cohorte de fourmis, lentement, dans une progression hésitante, tâton-nante, évitant les chemins, les sentiers, l'oreille aux aguets. Ils étaient déjà près d'une centaine.

[315]

Une organisation spontanée était née. Les blessés s'étaient mis au milieu, la rage de vivre, burinée sur leur faciès ravagé par la douleur, s'aidant l'un l'autre, sans parler, tendus dans l'automatisme de leur marche sans but, vers n'importe où, mais vers ailleurs. On portait ceux qui avaient perdu trop de sang ou qui étaient blessés aux jambes. Hila-rion, pour sa part, avait chargé en travers de son dos la petite mar-chande à la robe jaune. Elle avait la mâchoire fracassée et le mollet gauche déchiqueté. Le sang s'était arrêté, mais elle perdait de temps à autre connaissance. On lui fit avaler une gorgée de rhum. On avait trouvé une ou deux bouteilles qu'on avait accaparées pour les blessés qui faiblissaient. La bouteille circulait de main en main jusqu'à at-teindre l'intéressé, mais pas un valide n'en aurait détourné une goutte.

Les deux hommes qui ouvraient la marche s'étaient arrêtés. On al-lait traverser un petit canal d'irrigation, quand un brouhaha de voix plaqua le groupe au sol avant même le geste des guetteurs. Il y avait là cinq gardes assis au bord du canal, le Thompson entre les jambes. Les hommes retinrent leur souffle, mais quelque frémissement de feuilles ayant dû attirer l'attention des fascistes, l'un d'eux posa son arme et se dressa.

Les valides assujettirent la machette à leur poing et attendirent, dé-cidés à vendre chèrement leur vie, si leur présence était décelée. Pour-tant le fasciste ne sembla pas se mettre en position d'attaquer, il se contentait d'avancer, le regard fureteur. Us ne bronchèrent pas. Ça res-semblait à un piège, car, s'il avait laissé le Thompson auprès de ses ca-marades, l'acier bleu d'un colt 38 long étincelait dans sa poche-revol-ver.

Le garde était un gringalet au visage bistre, piqué de petite vérole. Il n'avait pas particulièrement méchante figure, mais sous le feutre kaki, la jugulaire au menton, ces hommes avaient tous la même gueule de travers. Il agitait les bras en signe d'amitié.

— ¡Amigos ! cria-t-il.

C'était suspect. Un des travailleurs fit mine de se lever :

— C'est un brave type, c'est Rodriguez, mon compère. Il a baptisé mon petit Rosélien, chuchota-t-il.

On lui plaqua une main sur la bouche et on le maintint à terre. Le garde insistait, continuait à multiplier les gestes de bon vouloir. Il hé-sitait toujours à avancer, craignant qu'on ne lui fasse un mauvais parti. Il retourna alors à ses compagnons et ils se concertèrent. Il prit les armes de ses camarades [316] et leurs revolvers, s'avança, posa les armes par terre et marcha vers le canal sans hésiter.

Cette fois, un homme se leva du groupe des rescapés et alla à sa rencontre. Ils s'étreignirent avec force, longuement. La pluie diminuait d'intensité ; rageur, le vent agitait les longues feuilles de cannes qui se heurtaient sans arrêt.

On se pressa autour du garde. Non, il n'avait pas le cœur de faire ce travail-là. On l'avait envoyé, lui et ses camarades, traquer les fuyards, les égorger, mais ils voulaient les aider à se sauver. Il ne faisait pas bon errer dans les plantations, ils finiraient par se faire attraper. Mieux valait tenter le grand coup, essayer d'atteindre la ville et s'y cacher. De là, ils pourraient sérieusement préparer leur fuite vers la frontière, au-trement ils finiraient par se faire assassiner, car le Chacal avait ordon-né le massacre général des haïtiens dans tout le pays.

Les hommes se concertèrent rapidement. Il fallait sauver les fa-milles et puis il y avait les blessés, il n'y avait pas d'autre issue. Il fal-lait se décider vite.

— Je connais des gens qui pourront nous aider, proposa Hilarion, des gens sûrs, des amis à Paco Torres... Ils feront l'impossible pour nous faire entrer en ville avec les blessés. C'est pas loin, juste à l'en-trée de la ville...

On se décida en un instant. Hilarion essaierait d'atteindre la maison de Domenica Betances. Accompagné du garde Rodriguez, il avait des chances de réussir.

Un éclair déchira la nue. Un violent orage allait éclater. Le bon Dieu, là-haut dans son ciel envoyait maintenant des cataractes d'eau sur les blessures des hommes hagards, qui se terraient dans la boue. Certains que rien de plus grave ne pouvait plus leur advenir, ils blas-phémèrent ce Dieu fou qui régnait encore sur leur esprit, d'autres prièrent en dépit de tout, d'autres s'étendirent, attendant la vie ou la mort. Dieu le père est un grand nègre. Ogoun est celui qui rend pur, un très grand saint, celui qui fait retourner le mal au mal, il est miracu-leux, il est la hache, la flèche, la machette. Si tu fais le bien, tu verras le mal, si tu fais le mal, tu verras le bien, si tu ne fais ni le bien ni le mal, tu verras les deux. Le géant Morrocoy est le plus sage, il se couche et s'en fout.

La pluie du ciel a une telle bonne odeur qu'on ne sent plus la fa-deur du sang.

[317]

*

* *

Le garde Rodriguez était resté à quelque distance. Hilarion traversa le jardin au pas de course et se dirigea vers l'atelier qui se trouvait dans la petite allée de gauche. Il poussa la porte et entra.

Dans l'atelier, avec Domenica, il y avait Santa-Cruz et puis deux autres types qu'il ne connaissait pas. Hilarion jeta un coup d'œil circu-laire. Il était à bout d'avoir couru. Il dut s'appuyer au mur. Domenica réprima un cri devant les vêtements maculés de sang. D'un bond, San-ta-Cruz fut auprès de lui, le soutint, puis le fit asseoir :

— Tu es blessé ? Où ?...

Hilarion nia de la tête. Il cherchait son souffle sans pouvoir le re-trouver :

— Ils ont tiré sur nous dans les plantations, c'est le massacre !...

Domenica lui posa la main sur l'épaule.

— ... Il y a des rescapés, cachés dans les plantations... Les gardes les traquent, il faut les sauver... Il y a un milicien dehors, il nous a ai-dés, il vous indiquera... Des blessés, beaucoup de blessés... Vite, vite...

Santa-Cruz s'était redressé. Il fit quelques pas, et les regarda tous :

— Ainsi, c'était ça ! C'est amer à avaler ! Ainsi il voudrait faire de notre peuple entier une race de chacals à son image ! Aujourd'hui, nous voyons plus que jamais que nous ne pouvons plus tarder à créer ce parti du peuple dominicain, un parti de combat, le parti qui battra Trujillo, tôt ou tard ! Mais, nous avons, à défaut de parti, notre conscience, notre conscience de dominicains et de communistes, puisque nous nous considérons comme tels... C'est à nous qu'il appar-tient de sauver l'honneur...

Il se tut un moment. Il avait des larmes plein les yeux :

— ... Maintenant, pas une minute à perdre. Il faut y aller cama-rades ! Je crois que nous pourrions alerter tous les démocrates que nous connaissons, tous les gens de cœur... Nous ne connaîtrons de re-fus chez aucun dominicain honnête. Il faut trouver des voitures, beau-coup de voitures... Domenica pourrait prendre celle de ses parents. Je suis sûr qu'on peut amener directement les blessés à la clinique de Ma-carrez, il ne refusera pas. Il faudra héberger tous les autres comme on pourra, trouver de l'argent, les faire partir au plus vite...

[318]

Pour le moment, il s'agit pour nous tous de sortir dans les rues et d'arracher les victimes aux chiens de Trujillo... Domenica prit la main d'Hilarion :

— Comment te sens-tu ? demanda-t-elle.

— Ça va, dit-il... Claire-Heureuse et le bébé... Il faut aller à la mai-son, si on ne les trouve pas là, ils seront chez Conception, à côté...

Ils s'étaient levés. Domenica avait le visage grave, ses yeux s'était rapetisses, elle contractait les paupières pour empêcher les larmes de venir :

— Reste ici, je vais parler au jardinier, personne ne te dira rien. Il t'aidera lui aussi... Mais si on vient, ne réponds pas, cache-toi, jusqu'à ce que tu voies qui c'est...

Elle partit, la tète droite, passa la porte et sans se retourner lui fit un geste de la main...

*

* *

Accompagnés d'indicateurs, les gardes, les policiers fascistes et les militants du parti trujilliste couraient à travers la ville, titubants, hur-lants, le rire et la morgue à la bouche, ivres de sang, d'alcool et de pillage.

L'alarme avait été donnée. Des groupes de fuyards essayaient de gagner la maison de quelque ami. Des femmes, chargées de paquets, aux bras desquelles s'accrochaient des grappes de marmaille, cou-raient, collées aux murs, se rejetant dans la première porte cochère, dans la première maison, au moindre bruit annonçant les tueurs. Il pleuvait.

Quand une victime tombait aux mains des bandes trujillistes, des hurlements de joie saluaient la capture :

— Pelehil... faisaient-ils répéter au prisonnier. Alors ils se le ren-voyaient de main en main. Pas la peine de gaspiller des balles pour tuer, un coup de couteau ou de baïonnette sous le bras, puis on lâchait la victime qui s'écroulait. Pour les enfants, il suffisait de leur fracasser la tête contre les murs. Les fascistes éventraient les paquets et s'abat-taient dessus, brandissant chacun leur aubaine.

Parfois de courtes bagarres éclataient entre les pillards. D'autres fois, les fuyards essayaient de se défendre, à coups de pied, à coups de poing, à coups de dents. Alors les fascistes tiraient.

Toutes les maisons étaient fermées, les dominicains eux-mêmes [319] tremblaient ; dans l'état où ils étaient, les fascistes n'étaient d'hu-meur à rien respecter. Les portes s'entrebâillaient furtivement devant les rescapés. Quand un indicateur leur désignait une maison où habi-taient des haïtiens, ils brisaient les portes à coups de crosse et de talon, puis se ruaient à l'intérieur. Les cris des femmes violées et des blessés, les râles des mourants, le clapotis de la pluie sur les toits, les détona-tions de la foudre et des armes à feu se mêlaient dans un tintouin d'orage hertzien.

Les voitures sillonnaient les rues à toute allure. C'étaient les sauve-teurs qui ramassaient les blessés et recueillaient les fuyards. Les portes s'ouvraient après le passage des fascistes, on se précipitait sur les corps allongés sous l'averse, pour transporter ceux qui n'étaient que blessés.

Le peuple dominicain livrait bataille comme il pouvait, avec tout son cœur, avec toutes ses mains, il disputait chaque vie aux tueurs fas-cistes et à la mort. Les démocrates dominicains étaient sortis de la grande nuit dans laquelle ils se débattaient obscurément, les commu-nistes s'étaient jetés dans la rue, au premier rang, organisant l'évacua-tion à la barbe de la police, des gardes et des trujillistes.

Ce jour-là, il y eut de telles horreurs, sous la pluie battante que la bouche donnait un goût de cendres, que l'air était amer à respirer, que la honte oppressait le cœur, que la vie avait une saveur de dégoût. Des choses qu'on n'aurait jamais pu imaginer sur la terre dominicaine. Tout ce qu'il y avait de noble, de pur, de grand dans l'âme d'un peuple simple et humain, fut traîné dans la lie boueuse de la pluie battante, par le Chacal et ses sbires. Tant que cette terre durerait, elle garderait les traces de ces mares de sang fraternel et les enfants dominicains des temps à venir baisseraient la tête devant ces taches infamantes...

 

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Compère Général Soleil.

TROISIÈME PARTIE

 

V

 

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— Allons, il est temps de partir, c'est le moment...

Ils ouvrirent difficilement les yeux et les refermèrent aussitôt. L'homme penché sur eux, les secouant doucement, tenait en effet une grande torche de bois de pin qui les éblouit. Ils s'accoudèrent, arra-chèrent la paille emmêlée dans leurs cheveux, fouillèrent leurs vête-ments pour y cueillir les brins qui s'y étaient glissés, puis, se dres-sèrent.

— Le soleil va se lever..., je sais que vous êtes encore très fatigués, mais on ne peut pas attendre. Il y a encore deux heures de marche avant d'arriver au bourg...

Désiré s'était mis à pleurer, Claire-Heureuse lui ferma la bouche avec son sein. Hilarion frottait ses pieds, meurtris et blessés. Le chien s'était mis à grommeler, gueule fermée avec un regard de travers pour les étrangers. Le bonhomme avait un drôle de nom : Cocozumba.

— ¡La boca ! ¡Arroyo ! interjeta-t-il.

La bête s'allongea, le museau entre les pattes.

— Je n'ai plus de café, excuse, mais je viens de traire le lait, il est tout chaud...

Ils se trouvaient dans une pièce carrée, éclairée de vagues clartés, par une petite fenêtre. Un abri de bouvier, au flanc d'une colline. Les murs étaient crépis de boue séchée sur un clissage en bois. Il n'y avait pas de plafond, quelques traverses mal dégrossies, qui laissaient voir le chaume sale de la toiture. Dans un coin, la paille de mil était ramas-sée en tas, ils s'y assirent. Dans l'autre angle, un foyer formé par trois grosses pierres noircies.

— ... On ne vient que de temps en temps, enchaîna Cocozumba, alors il n'y a rien ici. C'est comme ça avec les bœufs. Il faut se prome-ner tout le temps. Prenez encore un [322] biscuit... Avant, moi aussi j'étais coupeur de cannes, mais on se fait vieux, alors je suis devenu

hattier 106. Toutes ces cannes que vous avez vues sont à ce cochon de Perlaverde ! Et puis cela n'est rien, il a des quantités de troupeaux comme le mien...

Il se tut, mastiqua un bout de biscuit trempé dans du lait et poursui-vit :

— Combien croyez-vous qu'ils en ont tué ? Pour Dajabon seule-ment, on parle de près de dix mille... Par ici les gens ont peur de par-ler, mais il y en a des mille et des cents... À ce qu'on dit il y avait la huelga ?... Moi, du temps que j'étais coupeur de cannes, j'en ai connu des haïtiens ! Oh ! ils étaient peut-être un peu batailleurs, mais c'étaient des hommes « totals ». Jamais ils n'ont fait de tort à per-sonne... Je l'ai connu aussi, Trujillo, oh ! il n'y a pas longtemps, avant qu'il ne soit président, naturellement. Je l'ai vu arrêter, de mes yeux vu, parce qu'il avait volé un bœuf. Les gardes le menaient avec la bête, on l'avait attaché avec des cordes. Des quantités de gens l'ont vu et re-connu, c'était bien lui... Sa mère était une femme bien honnête, mais lui, ça a toujours été un voyou. Quand il est sorti de prison, il est entré dans la gendarmerie des américains, le salaud. Maintenant, il est géné-ralissime, président, et quotera et quotera... Si c'est pas une honte

pour des dominicains ! Un voleur et un ancien chulo 107 !... Assassiner de sang-froid des dizaines de milliers d'hommes, de femmes et d'en-fants comme ça ! Faut avoir une « pute » comme marraine et un co-chon marron comme père pour imaginer et faire ça...

La colère le faisait trembler. Il cracha dans un coin, fit passer sa machette sur sa fesse et se dressa. — Allons, fit-il...

 

106 Hattier : gaucho, cow-boy, vacher. 107 Chulo : maquereau, homme qui se fait entretenir par les femmes.

Ils se levèrent. Hilarion chargea son baluchon au bout d'un bâton et prit Désiré dans ses bras. Ils sortirent. Cocozumba regarda le ciel qui commençait à bleuir.

— L'étoile est encore là, mais elle ne va pas tarder à disparaître, il ne doit pas être loin de trois heures...

Il alla à la barrière de l'enclos voisin et tira les barres de bois. Un petit cheval accourut avec un hennissement clair. C'était une bête blanche, pommelée, étoile noire au front. Le chien se mit à japper et sauta dans l'enclos.

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— Vous avez déjà monté à dos de bœuf ? questionna Cocozumba...

Ils en avaient tellement supporté, ces jours derniers, que plus rien ne leur importait, ils haussèrent des épaules.

— Je dis ça parce que le cheval est dur. Il est même un peu vicieux et très ombrageux. Il y a dans le troupeau un bœuf sur lequel on peut monter en toute tranquillité. Et puis vous serez plus à l'aise vous deux avec l'enfant...

Ils entrèrent dans l'enclos. Les bêtes commençaient à se presser à qui mieux mieux vers la barrière. Cocozumba saisit la tête d'un bœuf alezan foncé dans ses bras et l'attira. La bête le suivit. Il la caressa, lui lustra le poil du cou et se mit à lui chuchoter à l'oreille. Le bœuf re-dressa la tête. Cocozumba sortit un anneau auquel était attaché une corde. Il noua une autre corde en licou, autour du museau, tira sur l'an-neau pour ouvrir la fente et le passa dans la cloison nasale percée de l'animal. Puis, il étala deux sacs de jute sur le dos de la bête.

— Vous pouvez monter maintenant. Vous n'avez pas besoin d'avoir peur, cette bête est plus douce qu'un mouton. En tenant la corde qui est attachée à l'anneau et en faisant comme ça, vous pourrez la diri-ger...

Ils s'installèrent. Cocozumba tint le pied à Claire-Heureuse qui sauta en amazone, en croupe. Hilarion lui donna Désiré et grimpa sur le dos du bœuf. Cocozumba commença à sortir les bêtes, avec des « ¡Ho ! », « ¡Aca ! », « ¡Anda ! ». Le troupeau était fort d'une quaran-taine de têtes. Quand il fut rassemblé et engagé dans le sentier, Coco-zumba sauta en selle, se lança au galop, passa en tête du troupeau, puis rejoignit en arrière Hilarion et Claire-Heureuse qui venaient sur leur bœuf. Le chien trottait autour du troupeau, joyeux, jappant pour ramener les bêtes qui s'écartaient.

Le chemin, ombragé par de grands arbres ondulant sous l'haleine de l'aube, serpentait, descendant la colline. Il était pierreux, dur, mais des touffes d'herbe rase poussaient sur les bords. De temps en temps, le vieux hattier passait en tête du troupeau puis revenait en arrière. Des touffes de belles-de-nuit sauvages illuminaient le feuillage de bouquets roses. Des cactus se dressaient çà et là, enchevêtrés en haies. Les oiseaux commençaient à enchanter la campagne de trilles. Les dernières chauves-souris battaient leurs ailes de toile, traquées par les premières lueurs de l'aube.

Ils avançaient rapidement, sans parler, chacun avec ses [324] pen-sées. Le vieux bonhomme ne voulait pas les déranger. Et puis, il ne sa-vait que leur dire. Il sentait que son verbiage sonnait faux contre la lourdeur qui pesait l'âme de ceux qu'il accompagnait. Il aurait voulu les arracher au film d'horreur qu'il sentait toujours collé à leurs yeux ; mais le cœur humain est une chose si complexe ! Il avait peur de leur faire mal avec des paroles inconsidérées. Depuis qu'il était avec eux, Claire-Heureuse n'avait pas dit un seul mot, courbée sur le bébé qu'elle tenait serré contre son ventre. Hilarion ne répondait que par monosyllabes. Cocozumba aurait voulu leur manifester sa sympathie, leur expliquer que le peuple dominicain n'était pas responsable du sang versé, mais il ne pouvait trouver les mots. Il était maladroit, il avait honte. Il se donnait une contenance en criant sur les bêtes, les ra-menant quand elles s'écartaient. Il était conscient de paraître à leurs yeux complice des assassins fascistes. Complice parce qu'il s'occupait de ses bêtes dans ces montagnes odorantes, les collines vertes, les aubes fraîches, les crépuscules enchantés de sa campagne, tandis que des centaines de milliers de malheureux couraient sur toute la terre dominicaine, agrippés de toutes leurs forces à l'espoir, poursuivis par le galop fou des bottes des tueurs. Complice, parce que lui, Cocozum-ba, ne faisait rien contre Trujillo. Complice avec ses paroles de conso-lation.

Un clapotis se fit entendre, un ruisseau qui chantait au tournant du chemin. Il se montra bientôt, barrant la route, clair, transparent, mous-sant sur les pierres qui encombraient son lit. Les veaux sautillaient pour entrer dans l'eau après leurs mères vaches. Les bêtes se bouscu-lèrent pour boire, elles soufflaient bruyamment, relevaient la tête, puis replongeaient le museau dans l'eau. Claire-Heureuse donna de la corde au bœuf qui les portait pour le laisser boire.

Au fil de l'eau flottaient des gousses de sucrin 108. Cocozumba avança sa bête au milieu du ruisseau, le cheval avait de l'eau jusqu'aux genoux, il n'eut qu'à pencher le bras pour attraper les gousses brunes, puis il les tendit à Claire-Heureuse :

— Ces sucrins-là sont renommés, tellement ils sont doux... Il était tout heureux d'avoir trouvé un geste à faire pour dissiper la gêne dans laquelle les plongeait le silence. Claire-Heureuse tournait l'offrande entre ses doigts.

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— Mange-les, lui dit Hilarion.

Elle y goûta du bout des lèvres, pour faire plaisir, mais elle n'en avait pas envie. Cocozumba posa la main sur le bras d'Hilarion pour attirer son attention. En effet, l'oreille attentive pouvait discerner un léger galop. Cocozumba tira son long fouet de corde, le fit claquer sur le dos des bêtes qui rentrèrent les fesses et traversèrent au petit trot le courant. Des petits geysers d'eau glacée leur mouillèrent les jambes. En un clin d'œil le troupeau traversa et reprit sa marche. Le bruit du cheval se rapprochait.

— Vaut peut-être mieux descendre et attendre qu'il passe, dit Coco-zumba...

Le vieux hattier vint les aider à descendre, ils se cachèrent dans les taillis qui bordaient le chemin. Le troupeau recommença à avancer. Le cavalier arrivait au grand galop, il fit cabrer son cheval et s'arrêta juste au bord de l'eau :

— Hé, l'homme ! On peut passer ?

— Faites attention, à gauche il y a un trou, vous pouvez passer à droite.

Le cavalier engagea sa bête. C'était un citadin. Bottes vernies, cu-lotte de cheval, casque colonial et fine cravache de cuir jaune tressé.

 

108 Sucrin : fruit tropical, gousse sucrée brun jaunâtre.

— Ne laissez pas boire votre bête, caballero, cette eau est presque glacée, elle peut lui donner un chaud et froid...

Il ne répondit pas et piqua des deux, en plein dans le troupeau. Les bêtes apeurées se garèrent au bord du chemin. C'était une fausse alerte.

Hilarion et Claire-Heureuse remontèrent sur le bœuf. Heureuse-ment que le gosse ne s'était pas mis à pleurer ! On reprit la route. Le jour blanchissait de plus en plus.

Il y eut comme ça deux ou trois alertes. Ils se cachaient puis repar-taient. Le plus souvent c'étaient des paysans.

— ¡Adios, compadre ! disaient-ils à Cocozumba.

Ils échangeaient quelques paroles de politesse, puis repartaient, re-marquant que Cocozumba voulait aller seul. Il avançait doucement, en effet.

Maintenant il faisait grand jour ; ils étaient arrivés près d'un énorme mapou qui pouvait être centenaire. Le tronc devait faire dans les quinze à vingt mètres de circonférence. Cocozumba s'était arrêté.

— Je ne peux pas aller plus loin, dit-il simplement.

Depuis deux jours qu'ils voyageaient ensemble, le silence avait tis-sé des liens dont ils n'avaient pas mesuré la force. Ils [326] se trou-vaient maintenant sans voix au moment de se quitter. De toute façon, ils ne se verraient vraisemblablement jamais. Derrière la ligne feuillue de l'horizon, qu'allaient-ils rencontrer ? Cette terre promise qui se trouvait au-delà de la frontière encore si lointaine, ou une mort stu-pide, douloureuse, en pleine campagne ?

— Cette voie mène droit au bourg... Dans ce petit sentier vous ren-contrerez trois passes d'eau, après la troisième, vous couperez par le champ de petit-mil qui se trouve sur la gauche et vous retrouverez la grand-route... Elle mène à Laxavon, vous ne pourrez pas vous trom-per, il n'y a que de petits chemins à la traverser. Droit vers le soleil couchant... Et puis, je crois que c'est marqué...

Cocozumba prit Désiré dans ses bras, passa la main sous sa tête ronde, comme s'il portait le Saint-Sacrement, et posa un baiser sur cette tendre joue. Fouillant sous sa propre chemise, il en tira un scapu-laire marron :

— D'un côté il y a saint Christophe et de l'autre saint Benoît. Comme vous voyagerez la nuit, ça le protégera...

Maintenant ils ne pouvaient plus ruser avec le silence. Il leur fallait dire adieu au bonhomme, peut-être comme au dernier messager qui rapporterait leurs ultimes paroles. Ils s'étreignirent avec une telle force qu'ils en eurent mal. Cocozumba leur fit ses recommandations :

— Gare à la froidure, ici, le soir, le serein commence à tomber tôt... Et puis faites attention à ne pas manger n'importe quelle graine des bois... Prenez garde, dans les mauvais carrefours les démons et les

bacas 109sont aussi dangereux à midi qu'à minuit... Pour le reste, à la grâce de Dieu !... Il leur donna les présents de voyage qu'il leur avait réservés. Ce n'était pas riche, mais il avait mis tout ce qu'il avait pu. Hilarion essaya de le remercier. Les mots venaient mal, ça s'étranglait dans sa gorge :

— ... Ce qu'ils nous ont fait, je ne peux pas te promettre de l'ou-blier, je ne crois pas que je pourrai, jamais... jamais... Mais si on en sort vivants, jamais non plus je ne manquerai de dire ce que des tas de dominicains ont fait pour nous sauver...

Le troupeau s'impatientait et voulait pousser vers la route, [327] le chien avait du mal à le retenir. Alors, ils se séparèrent, les fuyards des-cendirent par le sentier et commencèrent à s'éloigner.

Cocozumba les rappela et courut les rejoindre :

— Ce poignard appartenait à mon grand-père, puis mon père l'a eu avant moi, j'y tenais beaucoup. Je n'ai pas de fils, prends-le, chico, tu en auras peut-être besoin... C'est une vieille arme d'autrefois, une arme du temps où les dominicains se battaient pour leur existence...

La main d'Hilarion hésitait à prendre le poignard au manche de nacre incrusté d'un filet d'or.

— ... Ce poignard n'a jamais fait couler injustement du sang d'homme, reprit Cocozumba, prends-le, chico...

Hilarion prit le poignard. Les deux hommes se regardèrent dans les yeux.

 

109 Baca : être fantastique malfaisant des croyances populaires. Le baca est

censé être une chèvre-pied, ou simplement un bouc, ou une bête informe.

— Je ferai savoir à mon compère Santa-Cruz, que je vous ai laissés sains et saufs. Maintenant, à la grâce de Dieu, haïtiano !...

Ils se baillèrent la main, fortement.

— ¡Adios, compadre !...

Cocozumba le regarda s'éloigner.

— Deux montagnes ne se rencontrent pas, mais deux chrétiens vi-vants se rencontrent toujours ! leur cria-t-il encore alors qu'ils dispa-raissaient...

L'écho répercuta les paroles, les amplifia, et les fit rouler dans le vallon.

*

* *

Claire-Heureuse ne marchait plus que comme une somnambule. Non que ses pieds lui fissent mal — elle ne les sentait plus du tout — mais une voix hurlait en elle comme un garde-chiourme furieux :

— Marche, marche donc !... Eh ! va donc ! Plus vite que ça, haï-tiana maldita !

La voix tambourinait à ses tempes, battait aux veines de son front, gonflées comme sous un chapeau trop étroit, la voix emplissait sa gorge, faisait écho dans sa poitrine, résonnait dans son ventre, faisait frissonner la peau de ses cuisses brûlantes et huilées de sueur, secouait ses jambes d'un pas saccadé, mécanique, forcené. Les yeux largement ouverts, hagards, elle forçait ses pieds d'où suintait le sang, avançait sans parler, l'enfant embrassé sur son cœur.

Depuis que la veille, se retournant, elle avait cru apercevoir [328] des gardes sur la route, la panique l'avait prise ; elle marchait comme ça, ne s'arrêtant que lorsque Hilarion lui imposait, presque de force, de prendre un peu de repos. Au premier bruit, elle sautait debout et repar-tait avec son fardeau vivant, solidement arrimé contre sa chair.

Les dernières brumes du matin avaient disparu, le soleil venait de faire une irruption brutale sur la route. Seuls les bois sauvages qui la bordaient engendraient encore un peu de clair-obscur et des ombres colorées :

— Faut s'arrêter, Glaire-Heureuse, maintenant il n'y a plus moyen... Les gens vont commencer à passer sur la route... Jusqu'où tu crois pouvoir aller comme ça ?... La seule chose qu'on obtiendra c'est que tu t'affaisses d'un coup...

Elle répondit à son regard implorant par des yeux vides de toute vie. Il lui posa la main sur l'épaule et la serra avec force et amour. Elle se réveilla de son lourd sommeil aux yeux ouverts et d'un mouvement de tête inspecta la route inondée de soleil. Elle desserra l'étreinte qui plaquait l'enfant contre sa poitrine, alors Hilarion put le lui prendre. Il lui saisit le bras et l'entraîna sous le couvert des bois sauvages. Les branches de bayahondes les fouettaient au visage, des débris de chan-delles, de cadasses et d'autres cactées leur piquèrent les pieds. Ils pé-nétrèrent au plus profond des taillis. Claire-Heureuse s'était assise sur une souche à demi pourrie, Désiré fut allongé sur une place nette, Hi-larion s'accroupit, une main à la mâchoire. Maintenant toute la fatigue accumulée s'abattait sur Claire-Heureuse et fit lâcher ses nerfs, elle se mit à sangloter, la tète dans ses bras croisés. Hilarion, impuissant, se mit à tisonner machinalement, avec un bout de bois, une motte de terre percée comme une vieille éponge, une toiture de fourmilière.

Hilarion redressa la tête. Les sanglots nerveux qui secouaient Claire-Heureuse s'espaçaient, se prolongeaient dans une respiration plus forte. Il se leva et alla écouter de plus près. Maintenant c'était un ronflement, un cri-râle qui s'échappait des lèvres agitées par la danse de Saint-Guy des nerfs à bout. Claire-Heureuse dormait.

Hilarion hésita, puis d'un geste brusque il dégaina la machette, rap-procha Désiré contre Claire-Heureuse et lui passa son bras gauche au-tour de la taille de sa compagne. La main droite crispée sur sa ma-chette, il s'allongea aussi, la tête sur la souche. Il s'efforça de rester éveillé encore un peu.

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Maintenant, les fourmis qu'il avait affolées en tisonnant la motte, réparaient leur demeure. Arc-boutées autour des poudres de la fourmi-lière, les animalcules s'acharnaient sur les grains de sable et sur les blocs de terre. En file indienne, des cohortes passaient et repassaient par les souterrains dont la lumière avait été bouchée par les éboulis. Les ponts de glaise furent rétablis, les cadavres portés à bout de man-dibules par des croque-morts chancelants furent proprement dévorés. Des fourmis furetaient pour réparer les derniers dommages, le Iront de travail avait été rompu. De nouveau, maintes équipes reprirent le sen-tier de chasse. Bientôt une animation extraordinaire s'empara des in-sectes, ils se frottaient le nez à qui mieux mieux, s'annonçant une nou-velle importante. En un moment la fourmilière se vida et se dirigea

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