Compère Général Soleil
Troisième partie [
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 4 parties.
droit vers l'occident. Au détour d'une bosse, un monstrueux gongolo 110 se débattait parmi une meute de fourmis. Le petit mille-pattes rouge rencontrait, de quelque côté qu'il se dirigeât, des légions toujours re-nouvelées. Alors il rétrécit ses anneaux sous leur carapace chitineuse et rentra les pattes. Les fourmis tournaient et se retournaient autour du petit corps annelé, inerte, mais pour eux gigantesque et extraordinaire-ment pesant. Le gongolo reposait tel une de ces vieilles armures de samouraï nippon, peintes de couleurs vives. Les hordes devenaient in-nombrables et réussirent enfin à charger le mille-pattes retourné et à le porter dans une procession lente vers la fourmilière dont la tache blan-châtre étincelait au soleil.
Hilarion ronflait à son tour.
*
* *
Hilarion sauta sur sa machette et se dressa. C'était une énorme chienne qui, assise sur son siège, à deux pas de lui, les regardait. De temps en temps, elle poussait un court geignement, se mettait à gam-bader, puis se rasseyait et recommençait à les regarder, la tête penchée de côté, avec un œil triste.
Claire-Heureuse se réveilla à son tour. Le soleil était maintenant très bas. Ainsi ils avaient dormi depuis le petit matin. Désiré ne les avait pas réveillés, lui aussi écroulé de fatigue. Cet animal, assis de-vant eux et les regardant, avait fait ressurgir [330] en elle ce vieux compagnon de ces jours derniers, la bête de la peur qui cheminait avec eux. Elle se dressa d'un bond :
— On dit qu'ils nous poursuivent avec des chiens, celui-là est peut-être un des leurs, tue-le, Hilarion, tue-le...
Elle la désignait, le doigt brandi, fiévreuse et glacée à la fois. Ou-vrant des yeux exorbités elle s'entremit entre la bête et l'enfant.
110 Gongolo ; petit annelé rouge cerise à carapace chitineuse.
— C'est une chienne, une chienne qui vient à peine de mettre bas, regarde...
En effet, la chienne avait des mamelles pleines, qui traînaient presque sur le sol. Elle continuait son manège, de gambader, de faire mine de s'en aller et de se rasseoir.
Ils s'étaient mis à manger un bout de cassave, avec de l'avocat. Hi-larion lança un morceau à la bête qui se rapprocha, l'avala en un tour de langue et recommença son manège. Elle s'asseyait maintenant de plus en plus près. Après avoir attrapé un nouveau morceau, la chienne se rapprocha de Désiré et se mit à lui lécher les pieds. Claire-Heu-reuse, apeurée, la chassa d'un geste brusque. La bête recommença d'al-ler et de venir.
— Laisse-la, dit Hilarion, cette bête veut dire quelque chose...
La chienne s'était maintenant allongée à côté de Désiré, lui léchait les mains et les pieds, puis se relevant brusquement, elle recommença à s'éloigner et à revenir.
Cette bête veut dire quelque chose, reprit Hilarion. Il se leva pour la suivre.
N'y va pas ! lui lança Claire-Heureuse.
— C'est peut-être un rescapé qui est malade ou blessé dans les ha-
giers 111, il faut aller y voir.
— Je vais y aller aussi !
Elle prit Désiré dans ses bras et s'apprêta à le suivre. Ils marchaient dans les ronces et les halliers à la suite de la chienne qui filait, fré-tillante parmi les feuilles de pourpiers, les chiendents sauvages et les touffes jaunes des « fleurs-cap ». Le soleil couchant rendait plus sombres les grands cadasses tendant leurs branches nues droit vers le ciel, telles des bouquets de cierges. L'air avait une teinte rougeoyante, les ombres plaquées au sol étaient sombres mais mordorées de reflets colorés.
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111 Hagiers : halliers, buissons sauvages.
La chienne continuait à leur faire signe dans son langage gestuel. Elle les attendait, debout, la tête couchée entre ses pattes antérieures avec un petit regard coulissé, implorante.
« Venez, vous qui êtes des braves gens, venez voir une chose amère pour mon âme de chienne... Moi je n'ai que mes pattes et ma fi-délité, venez avec vos bras et votre bonté... »
Ils n'avaient pas fait cent mètres qu'ils arrivèrent. Sous un figuier maudit, tout rabougri, tout ratatiné, le sol pierreux était ouvert. Un bé-bé de quelques mois, la tête ouverte, une étoile de sang au front, repo-sait à côté de la fosse à demi creusée, dormant de son dernier som-meil. Un corps d'homme à moitié plongeant dans le trou dépassait de la fosse. La chienne s'abîmait maintenant au désespoir. Opérant une danse de mort, de l'enfant à l'homme, elle poussait des petits geigne-ments grinçants, la gueule animée d'un tremblement frénétique. Elle ne s'arrêtait que pour essayer de retourner le petit cadavre avec ses pattes, le lécher et se frotter contre lui.
Claire-Heureuse s'était caché le visage avec une main et appuyait la tête contre l'arbre pour ne pas voir. Quand Hilarion eut sorti l'homme de la fosse, il vit que lui aussi était mort. Il avait dû s'être battu furieusement, mais les blessures dont il était couvert ne don-naient plus de sang. La mort avait dû l'arrêter alors qu'il luttait de toutes ses forces pour donner une sépulture à l'enfant. Il était mort la tête dans le trou, les mains encore pleines de terre. Une croix faite de deux morceaux de bois gisait à côté de lui.
Hilarion prit sa machette et se mit à creuser. Claire-Heureuse n'avait plus de larmes, assise sur le sol, elle agitait ses pieds avec désordre comme s'ils étaient pris du spasme même de la mort.
Quand le trou fut creusé, Hilarion y coucha l'homme et l'enfant et fit tomber la terre sur eux. La chienne grattait le sol de toutes ses forces, mais la terre ensevelissait les cadavres plus vite que la bête ne pouvait l'enlever. Bientôt, la butte caractéristique des sépultures hu-maines s'éleva et Hilarion la foula.
Maintenant, l'homme, la femme, l'enfant éveillé et la chienne re-gardaient le tertre couronné de fleurs sauvages où reposaient les in-connus.
— Il est temps de repartir, murmura Hilarion.
Il prit la croix et la ficha sur la tombe.
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Claire-Heureuse arracha la croix :
— Non, dit-elle, ce n'est pas vrai, il n'y a pas de bon Dieu ! Dieu n'existe pas ! reprit-elle avec force.
Hilarion la regarda, elle tremblait.
— L'homme voulait la croix, dit-il simplement.
Il replaça la croix, chargea Désiré sur son épaule, et entourant sa femme de son bras, il repartit. En se retournant, il vit la chienne cou-chée sur la tombe, les yeux clos, la gueule ouverte.
*
* *
Ils étaient fourbus, ils ne mangeaient que ce qu'ils pouvaient trou-ver au bord des chemins. Ils ne parcouraient plus que quelques kilo-mètres par nuit. Leurs pieds étaient des plaies, la fièvre brûlait leur sang.
Ils avaient retrouvé la chienne un soir, à côté d'eux, alors qu'ils s'étaient enfoncés dans un taillis taché de « bonbons-capitaines » pour y dormir. Elle allait maintenant avec eux, aboyant quand elle sentait un être humain dans le voisinage, mais le plus souvent muette, rési-gnée, s'allongeait à côté de Désiré à chaque fois qu'on le posait par terre.
— La terre haïtienne ne doit plus être loin ! répétait Hilarion après chaque étape.
Leurs forces s'épuisaient. Ils se tapissaient dans le premier abri venu, attendant le retour d'un peu d'énergie et l'ombre propice.
*
* *
Ce matin-là, ils se trouvaient au bord d'une rivière qui coupait la route. Ils suivirent le bord de l'eau et, à deux cents mètres, ils rencon-trèrent une épaisse touffe de bambous enchevêtrés. Se glissant parmi les tiges, ils réussirent à s'installer au milieu de la touffe où il y avait un espace libre. Là, ils seraient bien cachés, tout à fait invisibles, même pour quelqu'un qui passerait à côté.
Hilarion avait réuni quelques morceaux de bois, se proposant de faire boucaner quelques patates douces qu'il avait arrachées au bord d'un champ. Claire-Heureuse s'était adossée à une forte tige de bam-bou. Avant de manger un morceau et dormir, il fallait faire téter le pe-tit.
Il dormait maintenant presque tout le temps. Ses bonnes joues avaient fondu, ses cuisses étaient toutes ridées, mais quand il s'éveillait un pâle sourire flottait encore sur ses [333] lèvres violacées. Il faisait encore « Adada ! » en remuant ses petites menottes vers la chienne toujours suspendue à son souffle. Cet enfant était, de la part de la chienne, l'objet d'une véritable vénération. Depuis le sombre drame qui lui avait probablement valu de perdre ses chiots, son maître et la petite fille qui dormaient maintenant dans les hagiers du bois, non loin de Banica, la bête reportait sur Désiré tout le débordement d'attachement auquel elle avait été habituée. Elle le couvait, couchée tout contre lui, attentive à ses moindres gestes, remuant la queue quand il souriait, les oreilles dressées quand il pleurait, ses tristes yeux de bête empreints d'un pétillement de lumières.
Claire-Heureuse prit Désiré endormi sur ses genoux et lui mit le sein à la bouche. Les yeux de l'enfant s'ouvrirent, ses lèvres se contractèrent dans le mouvement de la succion. Il suçait consciencieu-sement, mais lâchait le tétin pour pleurer, puis se remettait à sucer.
Claire-Heureuse prit alors son sein dans ses deux mains et le pressa de toutes ses forces. Une mince gouttelette blanche suinta, s'arrondit et tomba. La bouche de Désiré s'appliqua sur le mamelon et aspira gou-lûment. La mère, les yeux plissés par la souffrance, continuait à pres-ser sur le sein. Quand Désiré abandonna le sein, un liquide sangui-nolent coulait du tétin. Claire-Heureuse appela Hilarion.
— Je n'ai plus de lait, regarde, l'enfant ne tète plus que du sang...
Le père et la mère s'abîmèrent dans une contemplation muette, écrasés par la nouvelle catastrophe qui les frappait. A travers toutes les privations, toutes les souffrances qu'ils avaient endurées, ils étaient soutenus par la confiance que l'enfant, pour sa part, ne pâtirait pas trop...
Il était des moments où ils avaient envie de se coucher pour mou-rir, mais la pensée de l'enfant renouvelait leur courage, ils bandaient leurs forces défaillantes, pour porter de l'autre côté de cette frontière toujours trop lointaine, leur précieux fardeau. Cette lutte contre la mort était comme un pont jeté vers l'avenir, pour que l'enfant puisse atteindre les rives de cette époque qui ne pouvait pas ne pas venir, cette époque où l'homme serait moins malheureux. Certes, ils vou-laient encore vivre pour voir pousser le rameau, l'arroser de leur dou-ceur jusqu'à ce qu'il puisse résister lui-même au vent, à l'ondée et aux chaleurs, de toute sa verdeur... Ils voulaient encore poursuivre leur existence de parias, attendant [334] les miettes d'espérances ! Des mi-rages évanescents les hantaient encore, mais l'essentiel de ce qui les soutenait, c'était l'enfant.
Claire-Heureuse prit une patate boucanée et, l'écrasant entre ses doigts, elle en bourra la pulpe poudreuse dans la bouche de l'enfant af-famé. L'enfant referma avidement la bouche sur cette pâture nouvelle, mais la cracha aussitôt. Il se remit à pleurer de plus belle.
Le regard que Claire-Heureuse jeta à Hilarion lui fit baisser la tête par son agressivité et la supplique qu'il contenait.
Il se leva sans mot dire et, se frayant un chemin parmi les bam-bous, il partit suivi de la chienne.
*
* *
Coûte que coûte, il devait rapporter du lait pour l'enfant, avant la longue étape qu'ils allaient parcourir le soir même.
Le vallon, crépu de frondaisons verdoyantes, touffu de fraîcheurs vaporeuses et de parfums champêtres, bruissait sous le soleil oblique, de ses mille et une cigales, de tous ses grillons, de ses myriades d'oi-seaux. Un hi-han de grison en goguette, le caquetage d'une poule ba-billarde, des nuées d'abeilles folles d'ardeur disaient le voisinage de l'homme.
Hilarion, la chienne à ses talons, avait pénétré dans un champ d'herbes de Guinée et se dirigeait droit vers la voix des animaux do-mestiques. Cachés par les hauts herbages, ils avançaient précaution-neusement vers le rideau d'arbres qui ondulait à quelque deux cents mètres de là.
Chance serait de tomber sur un petit habitant 112, il arriverait sûre-ment à se faire donner du lait. S'il y avait une vache, il aurait tout ce qu'il voudrait, s'il n'y avait qu'une chèvre, il en aurait tout de même un bon bol. Mais si c'était chez quelque planteur de la ville qu'il échouait, il n'y aurait aucun espoir. Il faudrait le prendre.
Maintenant, le rideau d'arbres était tout proche, une mèche hirsute de fumée sombre ondulait au-dessus de leur faîte. Il fallait avancer avec plus de précautions.
Une escadrille de volatiles passa au ras de sa tête et se cabra, pre-nant de la hauteur. C'étaient des perdrix blondes aux yeux rouges qui, probablement, allaient à l'eau. Le meuglement d'une vache vint ré-chauffer son cœur. Alors, il se [335] lança à découvert. Un petit sentier bordait le champ d'herbes, puis se coulait à travers les arbres, grim-pant sur un mamelon boisé.
Il prit le sentier, la fumée se faisait de plus en plus dense et les arbres se clairsemaient. Il arriva en un endroit où se dressait un four-neau en maçonnerie, un four à chaux qui brûlait. La colline était pro-fondément entaillée à côté du four. La chair blanchâtre de la pierre à chaux étincelait au soleil. Planqué derrière un arbre, il examina les lieux d'un seul regard. Pas un homme dans la clairière, pas une chau-mière en vue. Il se mit à réfléchir. C'était pourtant dans cette direction qu'il avait cru entendre les bruits. À moins que le vent capricieux qui soufflait de-ci de-là ne l'eût trompé. De toutes façons, il ne ferait sûre-ment pas bon de rester près de ce four à chaux. Il se décida vite. Il fal-lait tenter sa chance et continuer dans la même direction, sinon il ris-querait de ne rien trouver.
— ¡Aca ! dit-il à la chienne qui furetait, le museau dans une touffe verdoyante.
Il contourna la clairière et se glissa droit devant lui dans le petit bois. Il aperçut au bas de la colline la toiture d'une chaumière perdue dans le feuillage, son cœur se rasséréna. En quelques pas, il dévala la colline.
Un vieillard, avec un petit bouc poivre et sel au menton, ses yeux rougeâtres de métis mi-clos, était accroupi devant la porte d'un ajou-pa, soliloquant à voix basse. À l'approche d'Hilarion, il sembla se
112 Habitant : paysan.
désengluer de ses réflexions moroses. II ne remua pas, mais coulissant un regard derrière ses paupières plissées, il dévisagea l'étranger.
— Buenos dias, don, lui dit Hilarion.
Il acquiesça de la tête, soupçonneux devant ce hère mal famé, lo-queteux et crotté comme un vieux peigne. Il attendait des explications. Hilarion lui raconta son histoire, cependant, le vieillard ne semblait pas l'écouter, il ouvrait l'œil, l'attention rivée au petit bois. La chienne avait aussi relevé les oreilles, la queue entre les jambes. Soudain, tan-dis qu'Hilarion disait qu'il lui fallait absolument un peu de lait, le vieux le poussa vivement à travers la porte.
— Entre, chico, entre, je crois qu'on vient...
Le vieux eut à peine le temps de reprendre son air engourdi que du couvert émergea un officier suivi d'un soldat. L'officier était en treillis de campagne kaki, bottes de cuir lie-de-vin, une carabine légère à double canon à la bretelle, [336] la poitrine barrée de cartouchières, le large feutre kaki, héritage des « marines-corps » américains en arrière de la tête. Le soldat portait deux carniers, une autre carabine et aussi des bandes cartouchières. Un chien les suivait, un grand molosse blond.
Ils approchaient rapidement de la maison. La chienne était restée dehors et s'était couchée devant l'huis. Les bottes de l'officier criaient sur le chemin caillouteux, il s'énervait contre ces pierres qui roulaient sans cesse sous ses pieds.
— Par où arrive-t-on à la rivière, paysan ? Peux-tu nous dire le chemin ?
Le vieillard allongea le bras vers la colline.
— Tout droit sur le dos d'âne, puis vous prendrez le petit sentier à gauche, il y mène...
— C'est vrai qu'il y a beaucoup de ramiers et de perdrix par ici ?...
Hilarion était plaqué contre le mur à un angle de la pièce. La lu-mière qui entrait par la déchirure de la porte faisait un couloir, dans le clair-obscur de la pièce et se confondait avec celle qui venait de la chambre du fond. Il retenait son souffle. De l'intérieur arrivait le va-et-vient d'un balai sur le sol de terre battue.
Le chien vint renifler la chienne qui, assise sur son derrière, se mit à grommeler. Les deux bêtes se regardaient fixement. Le molosse avec sa belle trogne trop bien nourrie, semblait néanmoins impressionné par les méchantes dents jaunâtres de la chienne qui l'attendait, le poil hérissé. Elle flairait l'ennemi. Depuis des jours, elle avait appris à re-connaître l'uniforme que portaient ces hommes et n'était pas disposée à accepter les mamours du mâtin. Prête à combattre, elle l'attendait, les yeux injectés. Elle fit une sortie contre lui, la tête rentrée, toutes dents dehors :
— Ra...aoouh !...
Le molosse recula, la queue entre les fesses.
Haoun ! Haoun !... se contenta-t-il de dire.
— ¡La boca, Capstan ! jeta l'officier et il continua à questionner le vieux.
Ce dernier répondait avec parcimonie, recroquevillé sur lui-même, mettant sur son visage tout le gâtisme qu'il était capable de simuler. Ils poursuivaient ainsi leur dialogue de sourds quand, dans la maison, on entendit quelque chose tomber sur le sol, puis une voix de femme jeter un cri strident.
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La femme parut aussitôt sur le pas de la porte avec une grande pré-cipitation ; à la vue de l'officier et de son acolyte, elle s'arrêta, inter-dite, ne sachant plus quelle contenance prendre, s'apercevant qu'elle venait de faire une grosse gaffe.
En un tournemain, l'officier écarta la bonne femme et entra dans la maison. Il vit Hilarion essayant de se dissimuler derrière la porte. Les deux hommes se jaugèrent du regard. Hilarion sentit un frisson le par-courir des pieds à la tête à la vue de cet ennemi botté. L'officier hési-tait, il avança. Hilarion lui, n'hésita pas, il frappa. En pleine poitrine. L'officier essaya de se raccrocher à quelque chose. Hilarion enleva alors le poignard et l'officier tomba sans un cri.
Il se pencha vivement sur le cadavre, détacha le ceinturon-revolver et l'assujettit à sa taille. Il prit le coït dans sa main, enleva le cran de sûreté, puis bondit dehors.
Le soldat allait rentrer. Ils se retrouvèrent face à face. Le soldat fut atteint de plein fouet, au ventre. Il porta les deux mains à son abdo-men et s'affaissa. Hilarion lui vida le barillet dans la tête.
Le vieillard et sa femme avaient reculé jusqu'au mur. Hilarion s'avança vers eux.
— C'était moi ou eux, dit-il d'un ton âpre... Je sais que vous devez me dénoncer, mais donnez-moi un peu de temps, juste de quoi repar-tir...
Le molosse s'était mis à flairer le cadavre du soldat. Alors Hilarion s'élança droit vers la colline. La chienne courait devant lui...
*
* *
Pendant quarante-huit heures, ils furent littéralement traqués. Les assassins fascistes voulaient venger coûte que coûte les leurs qu'Hila-rion avait abattus. Ils déchaînèrent toutes leurs forces contre les mil-liers de fuyards qui tentaient de gagner la frontière.
Plus ils se rapprochaient de la terre promise, plus ils sentaient les rets se resserrer autour d'eux. Des pendus tiraient la langue aux branches des arbres et tournaient lentement sur eux-mêmes, tels des manèges de cauchemar. Des corps mutilés dormaient au bord des routes.
Passe encore pour les gardes, les soldats et tous les autres, mais quand ils lâchaient les chiens, c'était terrible.
Claire-Heureuse arrivait à peine à se traîner et ne pouvait même plus porter l'enfant. Quand il fallait aller vite, ils l'attachaient [338] sur le dos de la chienne et Hilarion soutenait Claire-Heureuse. La chienne était pour eux une providence. Ses mamelles encore gonflées de lait avaient sauvé la vie à Désiré. C'était elle qui faisait le guet et qui re-connaissait le terrain.
Ce qui était le plus pénible à voir c'étaient les cadavres déchiquetés par les chiens. Cette mort devait être la plus affreuse. Une fois, ils eurent à éprouver l'attaque des chiens.
Ça s'était passé un soir sans lune, non loin de la rivière de Banica. La route courait à quelque deux cents mètres de la rivière dont les eaux lamées d'éclats frissonnants musiquaient incessamment leur chanson millénaire. Ils étaient dans le fossé de la route, dormants, écroulés après l'accès de fièvre qui les secouait, tous les soirs, depuis deux ou trois jours. La sueur amère du paludisme perlait leur front, coulait le long de leur nez jusqu'à leurs lèvres sèches, fuligineuses. Ils dormaient un sommeil hoquetant de tous les mauvais rêves accumulés qu'ils avaient vécus. La tête entre les pattes, la chienne sommeillait aussi. Brusquement, elle se mit à grogner.
Ces grognements avaient maintenant la vertu de leur couper bruta-lement le sommeil. Ils s'éveillèrent. Les bêtes devaient être au nombre de trois, s'avançant en éventail sur la route. Un instant Hilarion cessa de les voir. Un nuage venait de boucher le ciel.
Claire-Heureuse s'accroupit à côté de Désiré, tous les nerfs tendus, les doigts crispés sur un bâton. Les chiens les avaient repérés. Ils s'étaient arrêtés au bord du fossé et s'étaient mis à aboyer. Il fallait les faire taire le plus vite possible, sinon, ils auraient tôt fait d'alerter les gardes qui les suivaient sûrement à quelque cinquante mètres.
Hilarion bondit, son gourdin s'abattit sur le crâne d'une des bêtes. Elle s'écroula foudroyée. Les deux autres l'attaquèrent. Il faisait des moulinets avec son bâton. Soudain, il sentit des dents se refermer sur son mollet. Il frappa, mais ne trouva que le vide. Il s'arracha et sauta dans la fosse. Les chiens, devenus furieux par le goût du sang, sau-tèrent après lui.
Dans la fosse, ce fut une mêlée sauvage. Claire-Heureuse, Hilarion et la chienne faisaient front aux bêtes. L'une sauta à la gorge de Claire-Heureuse. D'un coup de bâton, Hilarion lui cassa les reins et se retourna aussitôt. L'autre chien était maintenant sur Désiré. Hilarion hésitait à frapper de peur [339] de faire du mal au bébé. Alors, il la larda de coups de poignard.
Ils se précipitèrent sur l'enfant. Il geignait doucement, les vête-ments déchirés, la bête l'avait mordu au bras, aux jambes et au visage. Claire-Heureuse le prit dans ses bras et le palpa. Ses doigts s'humec-tèrent d'un sirop poisseux : le sang coulait du cou.
Les pas des gardes se faisaient maintenant entendre. Hilarion enle-va le cran de sûreté du coït, et ils rampèrent dans un champ voisin.
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Compère Général Soleil.
TROISIÈME PARTIE
VI
Retour à la table des matières
L'enfant mourut le lendemain. Ils ne s'en aperçurent que quand ils voulurent faire halte. Ils ne purent rien dire, ni pleurer, ni crier, tant ils avaient mal. Les yeux étaient restés largement ouverts, déjà de gros moucherons venaient rôder près des cornées devenues laiteuses sans provoquer le moindre cillement.
Us avaient mal par tout le corps. Claire-Heureuse s'était mise à frissonner comme une feuille. Quant à Hilarion, sa tête se mit à battre de résonances sourdes, tel un vieux tambour crevé.
Le petit cadavre brimbalant sur ses bras étendus, Claire-Heureuse reprit aussitôt la route, mâchonnant des patenôtres, comme folle. Les deux mains serrées contre ses tempes pour essayer d'étouffer le tin-touin de sa tête malade, il la suivait, inconscient. La chienne fermait la marche, la queue entre les jambes, la tête basse, deux ruisseaux de larmes éclairaient ses joues creuses de chienne.
Le triste équipage avança ainsi à découvert. Le soleil dardait sur eux une lumière féroce. La nuit n'arrêta pas leur marche furieuse.
La famille à l'enfant mort avançait encore le lendemain à travers le paysage calciné, les cactus géants et les touffes d'herbe « Madame Mi-chel » qui parsèment la savane, nantis d'une force surhumaine, une force que la vie puisait dans la mort même.
*
* *
La frontière était là, à quelques mètres, juste de l'autre côté de la ri-vière. La nuit était très noire.
La rivière du Massacre s'était emportée dans une de ses [342] brèves sautes d'humeur. Il y avait à peine un moment on pouvait voir les cailloux de son lit affleurer la surface. S'ils n'avaient pas traversé, c'était qu'ils étaient juste tombés sur une patrouille. Plaqués au sol, ils attendaient. La patrouille était passée à côté d'eux, sans les voir.
Ils avaient attendu, car les gardes-frontière s'étaient arrêtés à quelques dizaines de mètres plus loin. Leurs voix parvenaient claire-ment aux fuyards comme s'ils étaient à côté d'eux. La nuit tropicale ré-sonnait, étrangement creuse, transmettant le moindre bruit avec une netteté incroyable, une nuit sombre et musicale telle un pur airain.
Ils avaient toujours entendu dire qu'elle était comme ça, la rivière du Massacre, coulant un tout petit filet d'eau, puis l'instant d'après se gonflant brusquement d'une eau noirâtre et bouillonnante. De quoi couvrir la tête d'un grand cheval. Ça ne durait d'ailleurs pas long-temps, un bon quart d'heure ou une demi-heure et puis le filet coule-rait comme à son ordinaire.
Le voisinage de la patrouille rendait la chienne nerveuse. Elle re-muait sans cesse. Hilarion la tenait par la peau du cou pour la retenir. Ils étaient réfugiés dans un creux, derrière un arbuste qui étendait ses branches sur leurs têtes.
Un chat-huant fouetta l'air de son cri-glace. Ils frissonnèrent. L'oi-seau de nuit venait de se poser sur l'arbuste sous lequel ils s'abritaient. La chienne leva la tête. Elle vit les petits yeux rougeoyants du volatile, fixes comme des trous de crâne, luisants, perçants, cuisants. La chienne poussa un hurlement de terreur. Hilarion n'eut pas le temps de lui fermer la gueule.
La patrouille se ramena au trot. Les silhouettes des hommes armés dansaient dans la nuit comme des pantins sinistres. Claire-Heureuse regarda Hilarion. Ils se levèrent d'un bond. Hilarion chargea le petit cadavre sur ses épaules et se lança dans l'eau grondante. La chienne était restée sur la rive, couvrant leur traversée.
Ils eurent de l'eau jusqu'à la hanche. Accrochés de toutes leurs forces, ils luttaient contre le courant. L'eau charriait des branchages et des tas de fatras qu'il fallait éviter.
Pas à pas, ils parvinrent au milieu de la rivière, l'eau maintenant leur arrivait aux épaules. Hilarion mit le petit cadavre sur sa tête. Leurs pieds blessés s'agrippaient de toute la force des orteils aux aspé-rités du fond.
Un arbre lançait justement une branche un peu au-dessus [343] de l'eau, peut-être à trois mètres à leur gauche, à contre-courant. S'ils y parvenaient ils seraient sauvés du tumultueux courant qui menaçait de les emporter.
Un juron sur la rive indiqua qu'ils étaient découverts. Ils eurent le temps dans un dernier sursaut d'avancer encore et de saisir la branche. Sur la rive, la chienne aboyait furieusement, attaquant les gardes-fron-tière.
La patrouille se mit à tirer sur eux.
Ils sortaient maintenant de l'eau.
Ils se laissèrent tomber sur le sol frais de la terre natale et se mirent à ramper.
*
* *
— J'ai froid, murmura Hilarion, les mains, les pieds...
Le sang faisait maintenant un petit ruisseau brillant à côté de lui. Claire-Heureuse se mit à lui frotter alternativement les mains et les pieds, machinalement, inconsciente de ce qui était advenu. Il n'avait pas voulu qu'elle s'éloignât pour chercher du secours. Il savait qu'il avait de toute façon son compte. Il ne voulait pas mourir seul, et puis de lourdes paroles pesaient sa poitrine. Il fallait qu'il se libère avant que l'aube ne se lève, avant que le Général Soleil n'embrase le ciel et n'enchante la terre natale, il aurait fini son calvaire.
Depuis qu'il avait touché le poteau-frontière, frappé aux armes de la patrie, il avait cherché en vain le doux parler haïtien, aux sonorités duquel il avait tant espéré s'abandonner. Pas une lumière à l'horizon, pas une chaumière, pas un drapeau mollement agité dans la tiédeur du soir.
Maintenant, il avait compris qu'il serait insensé d'attendre une pa-trouille de la police frontalière haïtienne : de toute façon, elle ne pour-rait plus rien pour lui.
Il fallait faire son bilan.
Il fit l'effort de s'accouder, pour lire sur le profil de Claire-Heu-reuse quelque chose auquel il était accoutumé. II n'y vit que l'anéantis-sement le plus absolu et encore cet entêtement animal qui leur avait permis, contre toute espérance, d'arriver au port.
Il l'appela doucement pour la rappeler à la vie.
— Claire..., souffla-t-il.
Elle ne bougeait pas, elle ne l'entendait pas, assise, frottant ses pieds d'un va-et-vient d'automate, prostrée, morte à toute parole, les yeux vides.
Il l'appela encore. En vain. Alors il essaya de mettre dans [344] sa voix les sonorités du printemps de leurs accordailles. Il l'appela comme il l'appelait à l'été de leur désir. Elle se réveillerait comme elle s'animait pour vibrer au flux et au reflux de leur amour : le corps avide des rafales de chaleur et de froidure, qui allaient parcourir leur fusion, les sens ouverts à tous les paradis, tendant ses seins tièdes, son corps poli, ses soies drues ; l'âme bourdonnante de leur simple bonheur de pauvres, pleine de rêves puérils pour un pain abondant et des fleurs et des joies fraîches et l'indestructible, le tenace, le vivace espoir d'un travail récompensé.
Aïe ! la vie avait passé comme l'eau courante des montagnes !
Elle tourna lentement la tête vers lui. Dans ses yeux fuyaient les nuées qui obscurcissaient sa raison. Son visage de petite fille com-mença à réapparaître. Eclairé.
Hilarion se laissa retomber et les mains tremblantes de Claire-Heu-reuse se mirent à chercher la plaie qui lui trouait le ventre. Il commen-ça à parler :
... Du plus loin dont j'essaie de me rappeler, dit-il, je me résignais. Quand ma mère me battait, je me résignais, je courbais le dos, je rece-vais les coups sans rien dire... On disait que j'étais comme une rosse et que je ne sentais pas les coups... C'est pas qu'elle était méchante, mais elle pensait, dur comme fer, que rien ne valait mieux pour « régler » un petit nègre... On m'a « réglé » à coups de bâton, pour que je ne vole pas dans le garde-manger, pour que je n'aille pas vagabonder, pour que je ne « réponde pas » aux grandes personnes... C'est comme ça que la vie a commencé pour moi... Je me suis résigné très vite, la vie pour les autres petits nègres va-nu-pieds comme moi était pareille... On a comme ça appris à se résigner à la faim, à la pluie qui nous mouillait, au grand soleil qui nous séchait, à tout ce qui nous arrivait. Les choses avaient toujours été comme ça, il ne pouvait en être autrement...
— J'ai froid, murmura-t-il encore.
Ses pieds n'étaient plus, en effet, que des blocs insensibles, ses mains de la glace. Le froid lui gagnait maintenant les bras, les cuisses ; sa bouche était sèche, mais il n'osait demander à boire. Elle devait peut-être l'entendre comme à travers un matelas d'ouate. Elle semblait aux confins mêmes de la folie. Elle craignait peut-être qu'il ne meure, mais s'il le lui faisait clairement comprendre, sa raison ne tiendrait peut-être pas. Toutefois ses paroles ne pouvaient pas ne pas se [345] graver dans sa mémoire. Il le fallait pour que son message lui survive, coûte que coûte, pour que dans l'air, les arbres, la terre et ceux qui viendraient après lui il restât, ne fût-ce qu'une parcelle de ce qu'il avait été, désiré, voulu être.
Elle continuait à lui frotter les mains et les pieds. Elle allait très vite, de l'un à l'autre, avec des gestes machinaux. Les yeux hagards, grands ouverts sur des horizons incertains. Seules ses mains s'achar-naient. Elle écoutait cependant. Assise sur une fesse, les jambes re-pliées contre sa cuisse, elle semblait une très ancienne forme magique des âges précolombiens : toute stupeur, toute burinée par une sorte d'extase, intérieurement ravagée, extérieurement glacée.
— ... Et puis vint un temps où mon cœur commença à se gonfler de chimères, de splendeurs et de rêveries. Je n'étais pas plus haut que trois pommes et je me sentais le plus brave et le plus généreux, le plus inventif... Ah ! combien de batailles n'ai-je pas livrées et gagnées dans ma folle imagination ! Les villes s'ouvrant devant moi, Hilarion Hila-rius, vêtu de costumes de féerie, chevauchant à la poursuite d'armées en fuite, à la tête de mon peuple, traversant les mers, prenant d'assaut les unes après les autres les villes des blancs... Ah ! Que de vent dans ma tête, que de désirs impossibles !... Et puis, survenait une bande de copains qui venaient se moquer du perdu dans ses rêves. Si je regim-bais, une bonne raclée me faisait retomber dans la réalité...
Une sorte de déchirement traversa sa poitrine pour s'achever au sommet du sternum en un bouquet de crispations en coups d'épingle. Il commençait à se sentir faiblir. Son sang faisait maintenant un petit lac mordoré, miroitant sous les étoiles.
— J'ai très froid, dit-il... La chienne. Fais coucher la chienne sur mes pieds...
La main de Claire-Heureuse guida la chienne qui s'allongea sur ses pieds, obéissante, prenant garde de bouger. Il tâtonna ; sa main, comme une main d'aveugle, chercha la main de Claire-Heureuse et la posa sur sa poitrine. Elle battit des yeux effarés, sentant la cadence fu-rieuse du cœur. Il lui sourit.
— ... Puis vint le temps des gifles... Un jour, je vis mon père cou-ché dans un lit tout blanc, dans le vieux costume d'alpaga noir qui lui venait de son père et qu'il ne mettait qu'aux grandes circonstances... Il avait aussi ces souliers-bottes de cuir, aux tiges de velours, qui de-vaient dater de dix-huit cent quatre... [346] On me dit qu'il était mort et qu'il ne me battrait plus... Alors nous partîmes pour la ville... Ma mère se plaça comme cuisinière et nous mit comme « enfants-qui-res-tent-avec-les-bourgeois »... C'était le temps des gifles... et de la haine... Dieu ! ce qu'elle me brûlait cette haine ! Je n'avais pas dix ans ! Et avec ça un véritable bois de balai, haut comme le cercueil de mes douleurs, un petit museau triste et pointu, une tête folle comme une
banane-mûre 113! J'arrachais du mur, en tapinois, en chat, les écailles de maçonnerie acides et salées pour les sucer... Quand je pense à ça, tout mon corps en tressaille encore ! Si je ne m'étais pas sauvé de chez ces Sigord, je crois que j'aurais fini par devenir assassin. Chaque fois qu'ils ouvraient la bouche pour vous parler, c'était comme un soufflet. Quand ils devinaient une plaie dans mon cœur, ils riaient, ils ap-puyaient dessus avec une joie sauvage. J'étais celui qui n'a pas de jeu-nesse, celui qui ne peut pas souffrir, celui qu'on nourrit de rebuts et de déchets, le vidangeur de pots odieux, le macaque, le clown et pire que tout cela ensemble ! C'est là que j'ai appris à connaître la vie. Aupara-vant la seule chose que je savais, c'était qu'il fallait se résigner pour vivre, mais jamais je n'avais pensé que l'homme pouvait être méchant pour rien, sadique, vicieux, qu'il pouvait se vendre, corrompre ce qu'il touche, trahir sans vergogne et tout ça avec une vanité sans bornes ! J'appris peu à peu à dissimuler, à mentir, à m'aplatir, à flatter... Heu-reusement que mes maudits rêves ne me lâchèrent jamais. J'allais du
113 Banane-mûre : appellation de l'oiseau-mouche. pain trop dur au ciel trop bleu, ravagé de haine et pétri de tendresse, je flottais très haut, très loin au-dessus du quartier luxueux, mais sordide, sans âme. Le fouet, les gifles, rien ne put jamais rien contre ma tête d'oiseau, ma joie était une plante vive, mes tristesses des accès de fièvre glacée ! Poussé par le sang rétif de l'adolescence, un soir, je n'en pus plus, je me sauvai...
Claire-Heureuse tremblait comme une feuille. Maintenant la flaque de sang menaçait d'atteindre l'enfant mort aux membres roidis qui des-sinait une croix sur le sol. Elle le prit doucement et le posa à distance, prise d'une peur soudaine. La voix d'Hilarion avait en effet des réso-nances lointaines, comme si elle se détachait de ce monde, des réso-nances d'outre-terre. Dans l'état de conscience crépusculaire contra-dictoire, dédoublée dans lequel elle baignait, — vision [347] som-meilleuse, à peine consciente, s'abîmant par éclipses en des plongées cauchemardesques, vertigineuses, — elle fut soudain transpercée par la crainte que le cadavre ne lançât sur Hilarion ses contages et des miasmes de mort.
Hilarion parlait toujours :
— ... Je n'avais pas quinze ans quand commença la vie d'aventures. Chapardeur, flâneur, fouineur, lanceur de pierres dans tous les man-guiers et autres arbres du voisinage, insolent, acide, amer et malgré tout rieur ! Ce fut le port où les grues, comme des géants scorpions métalliques, agitaient leurs croupions articulés, secouaient leurs mâ-choires rouillées s'ouvrant et se refermant sur la proie avec des tinte-ments aigres et des sons de pleurer. Il fallait porter les colis, décharger les grands voiliers caboteurs, ou bien dormir au soleil, en attendant l'aubaine. A chaque fois que les grands vapeurs mugissaient dans la rade, toute une bande d'adolescents déguenillés accourait de toutes les directions vers le Fort l'Islet. Jamais je n'eus le cœur de mendier aux touristes américains fifty cents comme d'autres. Mais quand, de la poupe, des grappes de marins lançaient des pièces dans l'eau, j'étais parmi la bande de gars, dressés comme des chiens, autour du bout de viande qui allait leur être jeté. Les yeux allumés, oscillant de tout notre corps, à chaque mouvement de la main qui allait abandonner la pièce. Dès qu'elle avait commencé sa trajectoire, nous plongions à qui mieux mieux, hargneux, se bousculant sans merci. Sous la mer, il fal-lait livrer des batailles furieuses pour se détacher de la meute des
autres petits divers 114, à coups de talon, à grands battements de bras il fallait arriver à atteindre la petite lune blanche que fait la monnaie... On remontait pour cracher l'eau salée, les yeux rouges, les tempes bat-tantes, la bouche en sang, le souffle coupé ! Une fois, il y en eut un qui ne remonta pas ; on ne replongea pas de trois jours, chacun se sen-tant le cœur charcuté par la pensée qu'il l'avait peut-être lui-même as-sommé... Une autre fois, je rencontrai sous l'eau, une grande tête à la lèvre inférieure rentrée, aux petits yeux glauques, fixes, sans expres-sion, c'était un requin. La grande nageoire argentée, coupante comme un rasoir qu'ils portent sur leur dos bleu me frôla presque... Parfois nous vendions aux touristes des images de femmes nues, des préserva-tifs et autres objets, nous racolions pour les bordels, nous ouvrions les portes des taxis. [348] Un jour, sur le Fort l'Islet, une énorme caisse, échappée d'une grue, tomba au milieu de notre groupe. Quand on en-leva la caisse, il y avait sur le quai une sinistre tache de velours écar-late à forme humaine... Lorsque, plus grand, je trouvai mon premier vrai travail et que je quittai ce quartier terrible qui étouffait implaca-blement tout ce qui était bon en moi, je n'étais pourtant pas pire qu'un autre. C'est de ce temps que j'ai commencé à mal dormir la nuit, me cassant la tête pour comprendre pourquoi notre vie était comme ça et pas autrement. Depuis lors, tout en moi, mes rêves, mes cauchemars, mes jours et mes matins se sont mis à chercher le pourquoi...
Tout à coup, il eut un pétillement devant les yeux, une effloraison de comètes blondes, aux grandes eaux rayonnantes, qui inondaient le ciel.
— ... Claire, cria-t-il, est-ce le soleil ? C'est le vieux Compère So-leil qui vient me voir ! Il a toujours été avec moi...
Elle tourna les yeux et ne vit qu'un léger liséré blanchâtre au-des-sus de l'horizon dentelé d'arbres, de l'autre côté de la frontière, toute sombre.
— Hilarion ! glapit-elle, d'une petite voix perçante comme une ai-guille...
— Je te vois encore, Claire, dit-il, doucement. Je me sens bien, il y a comme une douceur dans tout mon corps, je me sens léger, je me
114 Diver : mot anglais qui désigne les plongeurs. sens comme si je flottais dans l'air... C'est le soleil ! Le jour ne devait-il pas venir ?...
Délirait-il ?... Elle cessa de lui frotter les mains, se pencha et le re-garda. Son visage semblait inondé de joie. Elle se rassit et parut de nouveau retombée dans une prostration profonde ; le nez pincé, les lèvres tombantes, les yeux plissés. Elle se remit à lui frotter les mains. Maintenant la voix d'Hilarion faiblissait par saccades. Il l'entendait pourtant résonner dans sa tête comme l'écho dans une cathédrale.
— Le soleil ne m'a jamais manqué... Quand je devins bœuf-à-la-
chaîne 115, il me brûlait les yeux tout au long des routes, sur le toit du camion où j'étais assis. Quand je fus corroyeur à la tannerie, c'est lui qui m'aidait à supporter l'odeur des peaux vives ; lorsque je tournais la roue à la tournerie de bois, près de la cathédrale protestante, ensuite souffleur de forge à la fonderie, puis aide-ferblantier, et tant [349] d'autres choses encore, dans toute ma vie il a été là. Je crois que j'ai commencé à craindre le soleil le jour où il m'aveugla sur le manguier et que je tombai ; mes crises de mal caduc commencèrent peu après. De même que quand on dort sous la lune, on raconte qu'elle vous tourne la bouche, je crois en effet que, sans le dire, sans me l'avouer, je pensais que mon mal était un maléfice du Compère Soleil. Pourtant le Général Soleil est un grand nègre, c'est l'ami des pauvres nègres, le papa, il ne montre qu'un seul œil jaune aux chrétiens vivants, mais il lutte pour nous à chaque instant, et nous indique la route. De même qu'il gagne sans cesse contre la nuit, de même qu'il arrive à arracher à l'année une saison qu'il domine, les travailleurs peuvent changer les temps et arracher une saison de vivre sans misère... Oui, ma vie aura passé comme les oiseaux sous l'orage ! Sans arrêt, mes mains se sont usées sur les outils, mes yeux se sont épuisés à regarder la vie, ma cer-velle s'est acharnée à comprendre... J'ai payé cher ce que je sais et voi-là que si je ne le donne pas maintenant à toi, tout ça s'en ira avec moi sous la terre, tout ça ne deviendra même pas un peu de vent chanteur de musiques, même pas une petite luciole dans les nuits, même pas un peu de douce poussière sous les pieds des pèlerins !
— ... La grande vérité, c'est que le soleil d'Haïti nous montre ce qu'il faut faire. Pierre Roumel, Jean-Michel, Paco, tous les autres sont arrivés à comprendre ça. Moi, je n'ai pas voulu comme eux devenir
115 Bœuf-à-la-chaine : appellation de l'employé aux bagages des autocars. soldat dans l'armée du Général Soleil, j'ai cru partir très loin, pour échapper à la misère et ce sont encore les hommes du Compère Soleil qui ont dû me ramener ici... J'ai toujours été un nègre à la tête dure, un" nègre mauvais, un nègre raisonneur !...
Il sentait maintenant que le moment n'était pas loin. Il se débattit furieusement pour s'accouder. Ce fut Claire-Heureuse qui le soutint et l'adossa au grand acajou presque centenaire, sous lequel il reposait. Il sentait son cœur lancé au grand galop, comme un poulain emballé. Des rivières de sang lui battaient les veines des tempes, devant ses yeux des embrasements soudains succédaient alternativement à des voiles opaques, il sentait comme une marée picotante monter en co-lonne au milieu de sa poitrine. Il se cramponna, enfonçant les ongles dans la terre molle, pour arracher à son corps d'ultimes paroles :
— Il faut aussi dire qu'il y eut des petites joies, les premières pas-sades de l'adolescence, les tocades du faux-amour, [350] les plaisirs sans lendemains, les plaisirs aigres-doux, les voluptés vides, les vani-tés aux réveils amers. Mais c'est l'amitié et l'amour qui m'ont transfor-mé. Au début, je n'osais presque pas y croire, tellement leurs mer-veilles étaient nouvelles. Maintenant, il faudra que tu oublies, il faudra que tu vives comme si tout ça n'avait jamais été. Le matin où nous nous sommes rencontrés est mort, le jour de la Saint-Jean où je t'ai emmenée est mort, les soirs de la rue Saint-Honoré sont morts, nos nuits, Désiré, ma vie sont bien morts... Tout à l'heure tu devras t'en al-ler toute seule, va ton chemin, sans tourner la tête. Il faut que tu crées un autre Hilarion, d'autres Désiré, toi seule peux les recréer... Va vers d'autres matins d'amour, vers d'autres jours de la Saint-Jean, vers une vie recommencée... Maintenant, tu sais comme moi ce qu'il y a dans le ventre de la misère, ce qui fait que toutes les merveilles que donne notre terre ne sont pas aux nègres et aux négresses comme nous, tu sais pourquoi les blancs américains sont les maîtres, pourquoi il y a chaque jour de nouvelles eaux dans les yeux, pourquoi les gens ne savent pas lire, pourquoi les hommes quittent la terre natale, pourquoi les maladies ravagent notre peuple, pourquoi les petites filles de-viennent des filles...
—... Tu diras à Jean-Michel que j'ai vu clair le jour où, sous mes yeux, un grand soleil rouge a illuminé la poitrine d'un travailleur qui s'appelait Paco Torres... Tu lui diras de bien suivre la route qu'il vou-lait me montrer, il faut suivre ce soleil-là.
—... Le Général Soleil ! Qu'est-ce que j'ai cherché, Bon Dieu !... »
Maintenant l'aube rosissait tout le coin. Il se dressa et se mit à crier :
— Le Général Soleil ! Tu le vois, là, juste sur la frontière, aux portes de la terre natale ! Ne l'oublie jamais, Claire, jamais, jamais !
Il s'affaissa, lâcha quelques souffles courts, ses yeux tournèrent vers l'orient, puis vers les étendues interdites, en deçà desquelles pal-pitaient les villes, les villages et les champs de la terre d'Haïti, le do-maine de « d'Haïti Tomas ». Il ferma les yeux et sourit.
Elle était seule.
[351]
ACHEVÉ D'IMPRIMER SUR LES PRESSES DE L'IMPRIMERIE MODERNE, 177, AVENUE PIERRE -BROSSOLETTE, A MONTROUGE (SEINE), LE VINGT-HUIT MARS MIL NEUF CENT CINQUANTE-CINQ.
Dépôt légal : 1er trimestre I955
No d'édition : 4711 — No d'impression : 3068
Imprimé en France
FIN
Quatrième de couverture
JACQUES STEPHEN ALEXIS
COMPÈRE GÉNÉRAL SOLEIL
Hilarius Hilarion, jeune nègre infortuné de Port-au-Prince, vole pour manger. La police l'attrape et le rosse. Il se retrouve en prison, où il fait connaissance d'un militant communiste qui lui apprend que les maîtres américains privent les nègres de toutes les bonnes choses de la terre. À sa sortie de prison, Hilarion est communiste. Il se marie avec Claire-Heureuse qu'il a connue sur la plage, et qui lui donne un enfant. Hilarion connaît enfin la joie.
Pas pour longtemps, hélas ! Des assassins fascistes le tuent. Il meurt en plein soleil.
Ce roman de Jacques Alexis, qui est Haïtien, est profondément marqué par le style des "tireurs de contes" haïtiens. L'art de ces "ti-reurs de contes", solidement branché sur la symbolique africaine, nourri de diverses influences, dont la première est l'influence fran-çaise, prolonge l'art des "sambas", trouvères indiens de Haïti. De là Jacques Alexis a abouti à un romanesque proprement haïtien, ne re-niant rien des traditions haïtiennes et françaises. Compère Général So-leil, large fresque des années 1934-1938 (l'après-crise et l'avant-guerre), réussit en même temps à être une mignature d'une mer-veilleuse aventure individuelle.
Fin du texte
Vous avez terminé Compère Général Soleil
1955 par Jacques Stephen ALEXIS