Compère Général Soleil

1955 par Jacques Stephen ALEXIS · Chapitre 50 sur 50 · partie 2/4

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Compère Général Soleil

Troisième partie [

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 4 parties.

Le ciel est là, pâlissant, avec des teintes irisées. Demain il sera bleu, puis multicolore, puis noir, et tout recommencera. Si c'est vrai qu'il y a un Bon Dieu dans le ciel, il ne doit s'occuper que de son ciel celui-là. Les nègres d'autrefois ont vu naître leurs enfants sous les fouets des blancs, puis ils ont chassé les blancs. C'était le vieux rêve de générations de nègres. Fallait-il vivre pour les enfants à naître ? Etait-ce là le vrai sens de la vie ?

*

* *

On disait que le capitaine Arismendi Trujillo, le propre frère du Chacal, était en fuite. Il avait conspiré. La vieille mère du dictateur s'était jetée aux pieds du généralissime fou de rage et avait aspergé ses bottes de larmes pour obtenir la vie sauve pour son fils. Trois colonels avaient été égorgés dans leurs lits par les sbires du Chacal. La police de Trujillo était bien faite. Il faisait épouser aux gradés les plus impor-tants de son armée ses anciennes maîtresses. Ainsi, c'étaient les femmes qui surveillaient les maris et les dénonçaient au besoin. Des enfants, au sortir de l'école, avaient manifesté. L'armée avait tiré à la mitrailleuse, allongeant une cinquantaine de petits cadavres dans la rue.

Paraît-il, le plan d'Arismendi avait été établi avec certains exilés. La révolte devait éclater à Santo-Domingo, tandis que les exilés dé-barqueraient dans la région de Puerto-Plata, non loin de la frontière haïtienne. Mais l'ambassadeur américain avait averti le Chacal que deux bateaux venant du Venezuela et de Cuba, chargés d'une petite ar-mée d'exilés étaient signalés. La police du Chacal avait fait le reste.

Les exilés n'avaient pas débarqué. À Macoris, les murs avaient été recouverts de graffiti contre Trujillo. Sous les portes on trouvait des tracts. Des camions chargés de soldats patrouillaient la ville, l'arme en arrêt.

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*

* *

Les équipes de travailleurs avaient déjà pris les outils quand une voiture lancée à toute allure entra à même le champ. Quatre personnes se trouvaient dans la voiture. Un des occupants de la vieille Ford ou-vrit la portière et se dressa debout sur le marchepied. C'était Paco Torres, le coupeur de cannes qu'on avait renvoyé quelque temps aupa-ravant.

— Compañeros...

Les travailleurs accoururent et entourèrent la voiture. Paco Torres parla. Il dit leur misère, leur faim, les salaires de famine. Il dit les massacres perpétrés dans la capitale. Des cris saluèrent le récit des crimes du Chacal. Paco Torres les arrêta du geste. Le peuple avait les yeux tournés vers les travailleurs du sucre. Déjà les travailleurs avaient déclenché la huelga dans la région de Samana. Il fallait que tous les travailleurs du sucre se dressent pour défendre leur pain, car on parlait de réduire les salaires. On ne leur demandait pas de faire de politique, mais de réclamer pour obtenir des salaires convenables. Le moment était favorable. Trujillo tremblait derrière les vitres de son pa-lais. La huelga pouvait être victorieuse, elle le serait. Ils étaient forts ; les travailleurs des autres plantations les suivraient. Il fallait imposer de meilleurs salaires par leur unité. Cette plantation n'était qu'une par-tie, une faible partie des domaines sucriers, mais elle pouvait devenir le levain qui ferait monter la pâte.

Des remous traversaient la masse compacte des travailleurs. Les watch-men stridulaient l'air de leurs sifflets pour appeler au travail. L'incertitude la plus complète régnait dans les rangs des hommes du sucre. Les travailleurs haïtiens surtout hésitaient. Ils étaient en terre étrangère, et puis, pour le plus grand nombre, ces mots étaient nou-veaux. Hier encore paysans avec un lopin de terre, puis ruinés, ils n'avaient pas un sou vaillant devant eux.

Paco comprit leur hésitation. Le bras dressé, il s'adressa à eux :

— Compañeros haïtianos, vous devez marcher avec nous ! Ici on veut vous faire marcher comme des chiens. Ne vous mettez pas en tra-vers du mouvement, ça permettra à Trujillo de répandre de nouvelles calomnies sur les haïtiens ! Jamais les travailleurs du sucre ne seront divisés, frères dans le travail, nous resterons frères dans la lutte ! Les haïtiens [284] ont maintes fois montré qu'ils n'acceptent pas d'être es-claves ! dominicains et haïtiens unis, nous imposerons aux américains de la compagnie de nous donner le pain de nos enfants .'...

Les watch-men s'étaient retirés à l'écart et se concertaient. Escude-ro, le watch-man portoricain qui avait une grande balafre sur la figure, s'agitait dans leur groupe avec de grands mouvements de bras, comme un diable dans un bénitier.

Les hommes étaient suffoqués par l'audace de Paco Torres. Ils se mirent à crier, à lancer des phrases à l'adresse de Paco :

— Et si on ne nous reprend pas à l'usine ?...

— Hé, Paco, va pour la huelga !

— Avec quoi donnerai-je à manger à mes gosses pendant la huel-ga ? J'en ai sept, moi !...

Paco s'était mêlé au groupe. Devant toutes ces questions aux-quelles il ne pouvait répondre à la fois, il sauta de nouveau sur le mar-chepied de la voiture et arrêtant le tumulte du geste, il s'apprêta à par-ler :

— Compañeros....

Le mot s'étrangla dans sa gorge. Un coup de feu avait claqué. Une petite tache rouge marquait la poitrine de Paco, s'élargissait sans cesse ; elle illumina bientôt la chemise blanche d'un grand soleil rouge. Il essaya encore de parler, le bras droit sur la poitrine, tandis que la main gauche se crispait désespérément sur la capote de toile noire de la vieille Ford :

— Compañeros...

Un sourire erra sur son visage et il tomba, la face contre terre, avec un grand cri. Un homme sortit de la voiture, se pencha sur Paco et le retourna. La bouche béante laissa couler un flot de sang. Les bras en croix, il gisait les yeux grands ouverts. Il était mort.

Des coups de feu claquèrent sur la voiture. L'homme sauta dans la Ford qui démarra dans un grincement.

Les watch-men tirèrent encore sur la voiture, Escudero en tête. Un pneu avait crevé. La voiture brimbalant sur sa patte cassée disparut au tournant de la route.

Les travailleurs étaient silencieux, les yeux rivés au cadavre sou-riant. Escudero les bouscula, avança vers le corps et le souleva à demi.

Un homme bondit vers Escudero et d'un grand coup de pied au vi-sage l'envoya rouler à cinq pas de là, le visage en sang. L'homme prit le corps de Paco sur ses bras étendus, [285] la tête renversée en arrière montrait des dents rouges, les jambes molles du cadavre lui battaient les cuisses.

Les travailleurs du sucre s'avancèrent après lui vers le groupe des watch-men interdits. Ils regardaient cloués sur place, puis se mirent à courir, suants de peur, vers les champs.

Le convoi funèbre tourna alors vers la route. Les hommes, silen-cieux, la tête découverte sous le soleil, se dirigeaient vers Macoris dont quelques toitures sombres marquaient la place dans le lointain. Le sang du mort coulait le long des jambes du vivant en ruisseaux en-trelacés.

 

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Compère Général Soleil.

TROISIÈME PARTIE

 

III

 

Retour à la table des matières

Le cadavre de Paco Torres avait été déposé devant les bureaux de la Compagnie. La direction, un moment affolée, le fit disparaître certes le plus vite possible, mais des centaines de personnes l'avaient vu. Puis une vieille femme avec un grand châle noir alla réclamer le corps. La foule des ouvriers était grondante devant les portes des bu-reaux de la Compagnie. Pris de peur, les américains rendirent le ca-davre.

On fit un enterrement inoubliable à Paco Torres. Le cercueil, porté à bras, était recouvert de fleurs et de branches. Tout au long du cortège les ouvriers scandaient des mots d'ordre.

La police était sur les dents, à l'affût de la provocation. Mais de-vant cette mer humaine venue de tous les coins de tous les faubourgs et des plantations environnantes, les flics se sentaient impuissants. Les officiers rageurs cravachaient leurs bottes. Ils avaient reçu l'ordre de tirer au premier prétexte, mais ils n'osaient, le moindre coup de feu pouvait provoquer l'émeute. Deux fois les trujillistes essayèrent de « disperser », mais ils furent sévèrement corrigés et s'enfuirent comme des lapins, sous les huées. Les hommes du sucre n'avaient pas la main douce !

Les revendications avaient pris corps au cours même de l'enterre-ment, comme naissent les chansons au cœur des foules en liesse.

— Arrêtez les assassins ! scandaient-ils.

— Treinta centavos ! Nos trente centimes !

Les mots d'ordre étaient partis d'on ne sait où, puis les cris s'étaient répercutés, amplifiés, comme l'écho répond à l'écho. Les travailleurs étaient électrisés par ces cris. Pour [288] la plupart, ils avaient déclen-ché la huelga dans un grand mouvement de colère et d'indignation, ils n'avaient pas pu faire autrement. Tout à l'heure encore, leur conscience était trouble, non que la colère se fût éteinte, mais comme l'alcool ca-piteux des îles, elle leur revenait par bouffées, longtemps après qu'elle eut brûlé leur poitrine. Ils ne savaient comment se terminerait l'aven-ture, et, brusquement, tout était devenu clair ! Jusque dans la mort Paco continuait à être l'ami qui guide et qui éclaire. Ils pouvaient mar-cher d'un pas ferme derrière sa dépouille.

En arrivant au cimetière, une pluie fine se mit à tomber. Ce n'était qu'un petit nuage qui passait sur le soleil de cinq heures du soir ; le diable qui battait sa femme. La foule se répandit en silence parmi les tombes et les tertres couronnés de fleurs.

Le curé se faisait attendre. Les fossoyeurs se tenaient appuyés sur leurs pelles au bord de la fosse. Un grand ylang-ylang jetait ses petites fleurs tourbillonnantes comme des parachutes dans le trou. La forte respiration des femmes pleurant accentuait le silence.

Le padre survint en trombe. Il fendait la foule d'un pas vif, suivi d'un gringalet d'enfant de chœur, dans une robe trop vaste, portant la croix crêpée de deuil. Ils avaient hâte d'échapper à cette foule qui dé-gageait une odeur d'émeute. Le duo des psaumes funèbres monta. Contradictoire, implorant. La voix du prêtre courait à toute allure, tan-dis que les répons de l'enfant de chœur traînaient dans l'air mouillé. Le goupillon aspergea trois gouttes sur le coffre, puis les officiants s'en allèrent comme ils étaient venus.

Alors une jeune fille se détacha d'un groupe, sortit de sa poitrine un drapeau rouge qu'elle secoua pour le déplier et l'étendit sur la caisse funèbre. Elle pleurait. Une faucille et un marteau illuminaient la soie écarlate. Elle rejoignit à reculons le groupe. Un chant monta de ses lèvres tremblantes, grave, très haut, et fit tourner toutes les têtes. On chuchotait dans les groupes. C'était Domenica Betances, une jeune peintre qui arrivait de France :

... Tombé à la tâche,

Vaincu, tu terrasses la mort !

Lié et tué par des lâches,

Victoire ! Victoire !

C'est toi le plus fort !...

 

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La foule ne connaissait rien de cette femme ni de ce chant dont ils ne comprenaient pas les paroles, mais les têtes se redressèrent sous la chaleur de l'hymne. Ce chant était venu de l'autre côté de la mer, du vieux continent, mais il gravait dans leurs cœurs une sérénité, une ré-solution inconnues. Il existait donc derrière l'horizon lointain d'autres combats semblables aux leurs. Des combats optimistes.

Il n'y eut pas de discours. Le cercueil descendit lentement au fond de la fosse, dans un silence devenu profond. Les pelletées de terre pierreuse tombèrent brutalement, avec des résonances creuses de plus en plus sourdes. À coups de pelles les fossoyeurs firent un talus sur Paco Torres. La famille s'épuisait en sanglots.

Longtemps après, les travailleurs du sucre parleraient aux enfants à naître de Paco Torres. Les moindres gestes de sa vie seraient auréolés de l'éclat de la légende. De bouche à oreille sa simple et merveilleuse histoire se transmettrait, le vent emporterait la légende aux quatre coins de la terre dominicaine, elle traverserait les frontières avec les hommes. Elle irait fertiliser la poussée libératrice dans les plateaux et les plaines d'Haïti. Les travailleurs, portés par le flux et le reflux de la misère, jusqu'aux plantations de Cuba, l'amèneraient avec eux. Les mots de la légende atteindraient Porto-Rico, la Jamaïque, les îles Turques, Panama, le Venezuela, le Mexique... Le nom arriverait peut-être à être oublié avec le temps, mais il se transformerait en quelque chose de plus vaste, il entrerait dans l'âme des hommes du sucre et de-viendrait un élément de la conscience, une ligne de forces tendues vers la lutte pour la victoire.

*

* *

Souvent passaient des groupes, essayant de former des cortèges vite dispersés, mais toujours renaissants. Le colosse aux bras d'acier avait été provoqué, il était enfin sorti, et ne voulait plus rentrer. De toutes les suburres avoisinantes coulait un fleuve humain en rage, avec des femmes et des enfants déguenillés. Claire-Heureuse ne se consolait pas de ne pouvoir se lever à son gré. La police avait besoin de renforts et en attendait. Josaphat faisait comme tout le monde, mais ça se voyait bien qu'il n'était pas tranquille ; il avait peur. Que voulez-vous, ça ne se fait pas d'un seul coup une conscience de prolétaire ! Ça se travaille, ça se martèle, ça [290] se trempe avant de devenir du bel et bon acier. Il ne comprenait pas que les copains puissent miser tout sur la grève, quitte à tout perdre ! Ça dépassait sa mentalité paysanne, habituée à une certaine sécurité, au bas de laine et au repas quotidien. Lui demandait-on ce qu'il pensait de tout ça ?

— C'est à voir, répondait-il sans se mouiller.

Il était tout le temps à la maison avec le nouveau-né qu'il avait bap-tisé Désiré. Pas Pierre ou Paul, mais un nom qui voulait dire quelque chose. Il était le parrain. Et je te bichonne, et je te dorlote, et je te fais faire dodo !

Conception était là, pour ainsi dire à demeure, tenant la cuisine, la-vant le linge, briquant la maison :

— On a deux sortes de relations, disait-elle. Il y a ceux qui, quand on a quelque chose, viennent vous visiter, s'asseyent, hochent la tête, s'exclament, battent leur bouche pour ne rien dire et à qui il faut offrir à boire par-dessus le marché. Ce sont les gens « comme il faut ». Et puis il y a les autres, ceux qui connaissent la chaleur, parce qu'ils ont l'habitude de tenir la queue du poêle, ceux qui vous aiment vraiment. Ceux-là, dès qu'ils entrent, ils voient ce qu'il y a à faire et se re-troussent les jupes...

Et sa petite personne, vive comme un petit mabouya 103, remuante comme du vif argent, s'agitait sans cesse. Elle était à la fois au four et au moulin, faisait tout. Avec ça, elle dépensait de sa poche et ne vou-lait pas entendre parler d'argent, pour le moment. La huelga la pas-sionnait, la brave femme ! Elle jetait parfois un regard en coulisse vers Josaphat et disait :

— Pourquoi vous n'en faites pas plus souvent ? C'est pas tellement gai, Macoris... La huelga met un peu d'activité dans la ville ! Et

 

103 Mabouya : petit lézard d'Amérique Centrale. comme ça on en met plein la gueule aux flics de Gomez !... De Go-mez, qu'est-ce que je raconte, de Léonidas !... Celui-là je ne le porte pas non plus dans mon soutien-gorge !

Elle ne pouvait se résoudre à appeler Trujillo autrement que Go-mez. À Caracas, le dictateur Gomez avait fait fermer une petite boîte où elle avait un contrat pour toute une saison. Tous les dictateurs étaient donc des Gomez. À chaque fois que passait un groupe de gré-vistes dans la rue, elle courait et criait :

— À bas Gomez !

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Mais poltronne autant que bravache, elle se cavalait aussitôt qu'elle voyait l'ombre d'un flic se profiler. S'il n'y avait que des travailleurs, elle se carrait, voire même se reprenait et lâchait un sonore :

— À bas Léonidas !

Avec ça elle était contente et se trouvait très maline ; les tra-vailleurs la regardaient, lui riaient au nez, en disant :

— D'où qu'elle sort, cette hurluberlue ?...

La réunion avait eu lieu en grand secret à proximité même des plantations, on s'était prévenu de bouche à oreille. Elle s'était achevée sans que les flics ne se doutent de rien. On avait désigné Artigas Gu-tierrez pour déposer les revendications auprès de la Compagnie. Cet Artigas Gutierrez ne travaillait pas aux plantations, mais c'était un vieux travailleur du sucre. Il venait souvent voir les hommes travailler. Il aimait ça et gardait une fidélité à toute épreuve à ses anciens cama-rades. Les travailleurs du sucre étaient pour lui une véritable religion. Il avait bourlingué, beaucoup travaillé, roulé sa bosse un peu partout, à Cuba, à la Jamaïque, à Panama. C'était un dur, un viejo sans peur et sans faiblesse. Tout le monde le connaissait, le loup blanc. On l'avait surnommé « Papa ». Il était celui à qui on demande conseil, un ami, un dictionnaire, celui qui avait une recette pour tout. Si un gars avait eu une jambe de bois qui l'embêtait, on lui aurait recommandé d'aller voir Papa. Il vivait d'un petit bar qu'il avait pu réaliser à force d'écono-mies pour pouvoir finir ses jours à côté des hommes du sucre.

La réunion avait été orageuse. Quelques types voulaient lâcher et avaient mené un potin de tous les diables. Ils avaient péroré, tiré la corde sentimentale, parlé des gosses, proféré des menaces. En fin de compte, il s'était trouvé un grand gars qui s'était dressé et en cinq sets avait mis tout le monde d'accord. Pas de phrases, des paroles simples, drues, directes comme leur rude existence en avait donné l'habitude aux hommes du sucre. D'une seule voix la foule avait choisi, sans vote et sans chichis. Une majorité écrasante. On ne pouvait pas rentrer la tête basse, les américains en profiteraient pour rogner petit à petit sur les salaires, renvoyer des tas de gars et leur faire des tas de misères. On était dans la bataille, fallait tenir tant qu'on pourrait. La fraction sempiternelle des flottants sur lesquels comptaient les patrons et vrai-semblablement leurs moutons, eh bien ! ils avaient marché [292] avec tout le monde. Le cadavre de Paco Torres était encore trop chaud pour que la division pût réussir.

Depuis le début de la grève, Hilarion cherchait à voir ce Santa-Cruz qu'il avait rencontré chez Paco. Dans sa dernière lettre, en effet, Jean-Michel lui demandait de le mettre en contact avec des camarades de là-bas. Il avait bien entrevu Santa-Cruz au cours de l'enterrement, mais avant que de l'avoir pu joindre, il disparut. Il avait demandé à droite et à gauche, personne ne savait. Santa-Cruz lui avait certes dit de chercher à le rencontrer, mais au fond, le poids d'une amitié comme celle de Jean-Michel lui manquait. En vérité, il ne pouvait plus se pas-ser de ces pêcheurs de lune comme il les appelait, véritables moulins à paroles d'optimisme, toujours rabâchant sur l'avenir, toujours suppu-tant le miracle.

Dans la cohue de la sortie, il rencontra Artigas Gutierrez et lui de-manda aussitôt pour Santa-Cruz :

— Un mulâtre très clair avec des lunettes ? répondit Papa.

Papa haussa des épaules. Papa était lent comme un bœuf dans ses pensées. Avec lui on était sûr que la réponse viendrait, mais il ne fal-lait pas être pressé. Il prit une pincée de tabac à priser, la déposa déli-catement dans le petit creux formé à la base du pouce par la superex-tension et l'approchant de son nez, il aspira fortement. La poudre à pri-ser avait également chez lui une grande vertu pensitive et faisait partie du cérémonial. Hilarion refusa la tabatière qu'il lui tendit ; ça lui pi-quait le nez pour rien et il n'en ressentait aucun plaisir.

— Santa-Cruz, un petit maigre très clair, avec des lunettes ?... C'est pas un type d'ici, mais il y vient de temps en temps, il doit avoir de la famille. C'est quelqu'un de bien, je lui ai parlé plusieurs fois, et puis il a voyagé. Enfin, comme toi je l'ai déjà vu avec cette fille qui était là à l'enterrement, la jeune fille au drapeau. Moi, je saurai où habite la jeune fille au drapeau. Ça te va, chico ?...

C'était celle dont on avait dit qu'elle était peintre, Domenica Be-tances. L'image qu'il en gardait était semblable à celle du visage de cette vieille Mater Dolorosa de bois polychrome de l'église. Jamais il n'aurait pensé s'adresser à elle. Non que sa beauté ou son état de femme l'arrêtât, mais il se dégageait de sa personne un air de grande dame qui avait quelque chose de glaçant. Or, s'il avait quelque chose de clair en lui, c'était la conscience des oppositions de classe, une mé-fiance invincible contre une certaine sorte de vêtements, [293] contre la finesse et le soigné de certaines mains, contre les parfums trop va-poreux.

— Je crois que c'est dans la grande villa verte et blanche, juste à l'entrée de la ville, tout droit sur la route, qu'elle habite. Là où il y a la grande plante comme un bananier, l'arbre du voyageur qu'on l'appelle...

Il remercia Papa qui branla la tête en signe d'amitié et il alla re-joindre Josaphat qui marchait en avant. Il n'avait pas envie d'aller voir Domenica, mais en même temps, une vive curiosité l'animait.

*

* *

Les cannas, les tubéreuses, les roses, les hibiscus fraîchement arro-sés scintillaient de gouttelettes, véritables microcosmes du soleil cou-chant. Un ruisseau de gravier marin serpentait à travers les étendues vertes du jardin, ce tapis vert trop cru des fins d'été tropical. Le cra-quement du gravier provoqua la rage d'un énorme berger allemand qui se dressa le long de sa chaîne, toutes dents dehors, comme un de ces épouvantables monstres des boîtes-à-malice enfantines. Un jardinier, sécateur à la main, émergea la tête d'un rideau de bougainvillées vio-lets qui s'enchevêtraient autour des colonnes de la véranda.

— Hé ! l'homme !... On n'a besoin de rien, on n'a besoin de per-sonne, les patrons ne sont pas là.

— C'est pour une commission, répliqua Hilarion.

— Les patrons ne sont pas là, te dis-je, ils sont en voyage, il n'y a que la demoiselle. Si tu veux, donne-moi la commission.

— C'est justement pour Mlle Domenica...

— Elle est occupée, donne ta commission, te dis-je.

— Je dois la voir...

L'homme semblait décidé à ne pas laisser passer Hilarion. Le mau-vais espagnol, sa tenue avaient mis la puce à l'oreille du jardinier. La discussion menaçait de durer quand justement une voix cria du jardin :

— ¿Que pasa, Domingo ?...

Ils discutèrent un instant, puis Domenica apparut, en salopette bleue, un foulard autour de la tête, les mains maculées et pleines de pinceaux. Elle jeta un clin d'œil sur Hilarion, flatta de la main le chien pour le calmer, le saisit par le collier, le détacha et l'entraîna après elle :

— Vamos, dit-elle à Hilarion.

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Il la suivit sur la véranda à travers d'énormes fauteuils de cuir tête-de-nègre placidement accroupis, des divans-balançoires, des bibelots. C'était cossu, très cossu. Puis ils descendirent de la véranda, traver-sèrent un coin de jardin et arrivèrent à un ancien hangar transformé en atelier.

La pièce était éclairée sur toute la longueur par une verrière. Un désordre extraordinaire y régnait, un amoncellement de toiles entas-sées dans un coin, quelques tabourets de bois, des tableaux et des illustrations à foison le long des murs. Beaucoup de livres. Un cheva-let portait une toile en cours d'exécution et à un angle du plafond pen-dait un immense filet noir aux mailles en toile d'araignée. Des bou-quets de pinceaux séchant pointaient leur chevelure dressée en l'air dans des pots vides.

La toile du chevalet était curieuse. Sur un fond gris, tigré de rose se détachaient d'innombrables figures multiformes noires dont le chevau-chement était coloré en violentes couleurs plates : garance, verts vero-nèse, outremers purs et jaunes de chrome féroces. Des cercles entre-coupant des étoiles, des formes d'ailes, des croissants, des hélices, des becs, des sabliers, des papillons parmi une séquence de silhouettes hu-maines en trait. Un enchevêtrement de lignes havanes barbouillait l'ensemble qu'elles illuminaient d'une chaleur un peu sauvage. Un caca surréaliste dans le plus pur style Juan Miro 1924. Hilarion regar-dait, perplexe. Il n'avait jamais regardé de tableaux jusque-là et encore moins vu des choses comme ça. Il tourna la tête à droite et à gauche. Partout des faces grimaçantes, des hybrides d'arbres et de bêtes, des yeux aberrants s'ouvrant avec des regards d'épouvante au milieu d'un sein de femme, d'une tranche de jambon, des figures avec une main à la place du nez. Ça le gêna, il détourna la tête et examina Domenica avec curiosité et déception.

Non, elle avait la bouche et les yeux à la même place que tout le monde. Elle devait avoir dans les vingt-cinq ans. Le teint abricot, un visage d'un ovale presque parfait, une bouche plutôt grande mais bien dessinée, les yeux étaient allongés, amarante, avec de longs cils bleuâtres et cette expression de détresse contenue des vieilles ma-dones espagnoles, enfin le nez aigu, comme en taille douce, faisant vivre tout ça, telle une proue de navire remuant les eaux. Non pas belle, mais indiscutablement pure et saine, auréolée d'une sensibilité voyante, qui la faisait à la fois sereine et tourmentée, enfant et mûrie, facilement gaie et facilement contristée. Le mouvement [295] des pen-sées changeait sans cesse son expression. Fausse maigre, les jambes plutôt longues, elle avait le geste désinvolte et un air de savoir où elle allait.

Elle se jucha sur un haut tabouret et désigna un siège à Hilarion. Elle n'avait pas perdu un seul des regards d'Hilarion.

— Tu es un travailleur du sucre ?

— Oui...

Domenica semblait heureuse de voir d'aussi près un homme du sucre. Elle fouilla dans la poche arrière de sa salopette, sortit un pa-quet de cigarettes, en prit une, tendit le paquet à Hilarion interloqué et lui craqua une allumette sous le nez.

— Il faut m'excuser pour l'accueil de tout à l'heure, mais mes amis ne sont pas ceux de mes parents. C'est une chance que je me sois trou-vée par là...

Elle le dévisagea en silence, essayant de percer la personnalité hu-maine qui se cachait derrière l'écorce de son visiteur. Un de ces re-gards habitués à confronter les formes du modèle avec leur significa-tion humaine, regard rapide mais plus habile à dévêtir qu'une main ex-perte.

— Tu sais qu'il serait intéressant de faire ton portrait, ça te plai-rait ?

Elle remarqua le coup d'œil qu'il jeta à la toile du chevalet.

— Tiens, regarde, je suis en train de faire le portrait de Paco Torres. Alors qu'en penses-tu ?...

Hilarion la regarda, stupéfait. Voulait-elle se moquer ? Pourtant, elle n'en avait pas l'air, et ne l'aurait pas fait à propos d'un mort. De toute façon, il devait lui répondre.

— C'est-à-dire... Evidemment... Comme la figure n'est pas encore faite, je ne sais pas si ça lui ressemblera bien... Mais les oiseaux sont jolis...

Domenica éclata de rire, d'un fou rire qu'elle réprima aussitôt pour ne pas le blesser :

— Mais le portrait est presque fini !... Et puis où vois-tu des oi-seaux ?

À cinq pas évidemment on entrevoyait dans les lignes havanes une tête humaine, qui avait peut-être quelque chose de Paco, le fort men-ton un peu carré, le nez d'aigle, mais le tout écrasé, contrefait comme dans un miroir déformant.

Devant son air déconcerté, elle lui tapa familièrement dans le dos :

— Naturellement, il faut s'habituer à de la peinture comme [296] ça... Je suis sûre que tu finiras par aimer ça... Les choses qu'on voit en rêve, c'est pas pareil à ce qu'on voit dans la réalité... Eh bien ! les ta-bleaux que je fais, c'est pareil à des rêves... Ou encore, si tu veux, comme les fétiches vaudous, les têtes sculptées qu'on voit dans les hounforts, les vêvers ou les masques des houngans...

Un silence gêné s'établissait entre eux. Cette fille était-elle folle ? Elle paraissait malheureuse de ses réactions ; si troublée qu'il s'en émut. Elle devait terriblement tenir à ça pour en être angoissée et vou-loir tellement qu'il réponde. Sa sincérité ne faisait pas de doute. Il s'en voulut presque d'avoir cru trouver une nuance de suffisance, voire de mépris dans son attitude. Domenica, malgré son écorce de luxe, était du même bois que Pierre Roumel, Jean-Michel, Santa-Cruz et tous les autres. Ses yeux ne pouvaient pas mentir, ils brillaient avec un éclat de fièvre, la bouche s'était plissée. Il la revit sortant de sa poitrine le dra-peau rouge, en couvrir la bière, lancer dans l'air humide le chant serein et combattant. Au vu et au su de tout le monde, c'était un acte de haut courage, un geste de lumière tel que seules en étaient parées les hé-roïnes d'autrefois. Il aurait voulu répondre, prendre sur lui-même, ra-masser toutes les énergies que ses amis avaient révélées en lui pour lui répondre d'une façon humaine, pour lui faire sentir les souffles qui passaient sur son âme de fils du peuple, ses préoccupations, ses at-tentes, ses rêves, ses espoirs, et avec son incompréhension foncière, l'émotion qu'avait levée en lui son trouble.

Domenica ramena une mèche qui lui balayait le front, puis se mit à tourner à son doigt une petite marquise ornée d'un brillant jonquille, qui jetait des feux dorés :

— Je n'ai parlé à Paco qu'une seule fois, dit Hilarion, mais je sais ce qu'il avait dans le cœur, comment il a vécu, comment et pourquoi il est mort... Ça, on ne peut pas l'oublier...

Le rude bon sens d'Hilarion, le discret rappel de la vie dure des hommes du sucre, avaient souligné amèrement pour elle l'inconsis-tance et la misère de son entêtement. Elle était gênée de son feu de paille :

T'as une femme ? Des gosses ? Il fit oui de la tête.

Tu es haïtien ? demanda-t-elle.

— Oui... J'ai connu Santa-Cruz chez Paco. Il m'avait dit que je de-vais le chercher. On m'a dit que vous pouviez me [297] le faire trou-ver. Et comme j'ai reçu un papier de Port-au-Prince, comme qui dirait pour lui..., pour vous autres enfin..., alors, je suis venu.

Il tâta ses poches pour trouver la lettre de Jean-Michel et la lui ten-dit. Domenica refusa de la prendre.

— Je le ferai prévenir. Si ce papier est pour Santa-Cruz, il n'est pas pour moi. C'est un ami, c'est tout... Ici, nous n'avons pas encore le Par-ti... Et toi, là-bas, tu étais au Parti ?...

— Je n'étais pas au Parti, dit Hilarion.

— Sympathisant alors ?

— Sympathisant...

Un petit silence s'écoula. Ils s'observaient. Hilarion avait lâché le mot à contrecœur. Etait-il vraiment sympathisant ? Jean-Michel l'avait présenté plusieurs fois à des camarades sous ce vocable. Ce mot im-pliquait dans sa tête une adhésion presque aussi complète que l'appar-tenance au Parti. En tout cas, voilà qu'il était maintenant sympathisant ! Un mélange trouble de perplexité, de crainte et de fierté lui souleva le cœur. Il se leva.

— Tu peux quand même avoir confiance, j'étais au Parti à l'étran-ger. Je suis communiste, dit-elle en relevant la tête. Si tu avais besoin de n'importe quel service, tu peux venir me le demander...

Elle le raccompagna. Ils marchèrent sans parler à travers le jardin jusqu'à la rue. Elle lui serra fortement la main :

— Où habites-tu ? Ce sera plus facile que je passe chez toi...

Cette demande brusque le laissa sans réponse un moment, mais il se reprit et lui indiqua son adresse. Ainsi, elle voulait venir !

Hasta la vista, companero, dit-elle.

Hasta la vista..., companera, bredouilla-t-il...

Il n'avait jamais pensé qu'il pouvait exister des femmes commu-nistes. Maintenant il en connaissait une, qui était peintre par-dessus le marché, et quel peintre !

 

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Compère Général Soleil.

TROISIÈME PARTIE

 

IV

 

Retour à la table des matières

Le volatile s'ébrouait bruyamment dans l'arène. Il détendit l'une après l'autre ses cuisses fuselées, dont la peau déplumée laissait voir, en transparence, un sang vin de Bordeaux et des muscles nerveux, fré-missants. De fins ergots, en lames de faux, se détachaient des pattes bleu mordoré, comme un envol de flèches. Comme tous les athlètes spécialisés, ses membres inférieurs surentraînés paraissaient trop forts en proportion du corps. La coupe du plumage était soignée, le panache de la queue avait été abattu, faisant au coq de combat une sorte de vê-tement d'abbé de cour. Ainsi les ailes bleu de nuit, soutachées de fauve, formaient un haut d'habit crevé d'un jabot de plumes dorées, tandis que l'arrière-train, se dégradant jusqu'en un bleu roi mêlé de vert et de jaune, se relevait en basses sur les cuisses chaussées de cra-moisi. La tête fine, sans crête, s'agitait fébrilement sur un cou nu et musclé, marqué de la cicatrice des fanons coupés. Les petits yeux rouges étincelaient, cherchaient l'adversaire. Piaffant d'impatience, le coq s'échauffait, marquant le pas et sautillant sur place.

Une forte rumeur d'admiration salua le champion qui se pavanait dans l'arène. Ce coq était nouveau, et de toute évidence, c'était une bête de haut lignage, longuement entraînée, préparée de main de maître, pour devenir le tombeur de tous les champions de la région. Les connaisseurs hochaient la tête et pressaient de questions le pro-priétaire qui venait de jeter la bête dans l'arène, un nègre rougeaud, aux narines gonflées d'orgueil, vêtu d'un costume blanc et d'un grand chapeau de paille, relevé en tapageur. Il écarta les féliciteurs, leva le bras et les clameurs s'éteignirent sur un brouhaha [300] confus. Il je-tait défi à n'importe quel champion présent et était prêt à tenir deux contre un le pari.

— Il n'y a pas quatre bêtes ici à pouvoir faire face à cet oiseau-là, chuchota Josaphat à l'oreille d'Hilarion. Il a vraiment belle allure et si Blasco tient un tel pari, il sait ce qu'il fait... On savait bien qu'il prépa-rait quelque chose. Depuis la mort du fameux « Arroyo », un coq dont on parle encore, il n'avait aucune bête de classe...

Les autres propriétaires hésitaient. Quand on connaît le fort et le faible de l'adversaire, on y va, mais devant un inconnu, préparé en grand secret, il y avait de quoi attendre les autres. Les spectateurs commençaient à s'impatienter, les lazzis fusaient de toutes parts :

— Hé ! Emilio, tu as peur de cette bestiole ?...

— Vas-y, chico, « Carioca » battra ce nouveau !

— Hé, les petits maîtres !... Aujourd'hui on ne parle pas fort !... On n'a pas de couilles au ventre !

Tout le public s'électrisa et s'abîma dans une tempête de sifflets. L'arène était un grand cercle de terre battue entouré d'une courte palis-sade en claies, puis d'une ruelle limitée par de courts pieux. Aujour-

d'hui la gaguère 104connaissait la foule des grands jours. Les autres arènes de combat de la gaguère se vidèrent en un clin d'œil. On voyait même, sans tenir compte des marchandes, quelques femmes, des en-fants...

Un vieux nègre s'était enfin décidé et avait sauté dans la ruelle. Le silence se fit. C'était un viejo à la chevelure blanche, à la peau très noire, aux fins traits de nègre bantou. Il s'appelait Jésus Bracho. Jésus paraissait fort ému, mais son honneur de doyen des afficionados était en jeu, il devait relever le défi. Sa tête était mue d'un léger tremble-ment, le grand nez aquilin battait d'émotion, les forts sourcils poivre et sel s'étaient froncés et sa courte barbe en pointe chatouillait les longs fanons mous que faisait la peau du cou. On respectait Jésus Bracho. Il avait tellement vu de coqs et de combats que personne ne pouvait lui en remontrer sur la question. Son coq sous le bras, il brandit un green-

back 105vert et le tendit à Blasco.

104 Gaguère : lieu où se font les combats de coqs. 105 Green-back : billet, coupure de dollar.

Les gageurs commencèrent à mener un bruit d'enfer. Le coq blanc de Jésus Bracho était une bête qui avait fait ses preuves. Et puis, les hommes du sucre étaient aujourd'hui [301] en goguette. A la première démarche, la Compagnie avait cédé sur la plupart des revendications. On n'avait pas obtenu le paiement des jours de grève, mais les trente centimes de dollar par jour avaient été obtenus, Escudero et quelques autres watch-men ne restaient pas en place. Le travail avait repris ça faisait huit jours. Les hommes arboraient de grands sourires triom-phants, ils brûlaient d'une joie enfantine qui avait besoin de s'extériori-ser, une joie qui les rendait aptes à toutes les folies, à tous les excès. Habitués à vivre au jour le jour, ils avaient touché la semaine et une avance. Ils avaient vécu les derniers jours avec la portion congrue et après avoir réglé le boulanger, l'épicière ou quelque autre créancier, ils étaient éblouis de tenir encore un ou deux billets. C'était bon d'avoir quelques sous à perdre, pas beaucoup, seulement quelques pièces, à la rigueur un billet, ça laissait l'impression d'être un homme comme les autres ; ça avait un goût de bonheur !

Des prudents discutaillaient bien sur les chances des deux adver-saires avant que de sortir leur argent, mais l'enthousiasme emportait tout. Le coq de Jésus Bracho était une bête plutôt petite, nerveuse, mais très haute sur pattes. Là était l'avantage qui lui avait rapporté tant de victoires. Et puis il était vicieux, il feignait longtemps la défensive, puis brusquement surprenait l'adversaire par une attaque traîtresse. Si ça ratait, il fuyait sous les huées jusqu'à être coincé, alors le combat reprenait.

Pour le moment, Jésus Bracho donnait le dernier « soignage » à la bête. Il avait tiré une fiole de sa poche arrière, et s'étant rempli les joues avec la mixture qu'elle contenait, il la vaporisait en soufflant très fort sur l'animal à deux mains saisi.

Josaphat était en pleine euphorie et cherchait un parieur pour le de-mi-dollar qu'il voulait risquer sur le coq de Jésus Bracho. Ce coq lui avait si souvent été favorable qu'il s'était résolu pour celui-là et non pour le nouveau. C'était Josaphat qui avait apporté à la maison la nou-velle de la victoire de la huelga. Il était comme fou, avait dansé une bamboula de tous les diables et même s'était envoyé quelques coups à travers le gosier. Depuis on ne le reconnaissait plus.

Les deux bêtes étaient maintenant bec contre bec, frappant et es-quivant dans les assauts furieux, boules de plumes hérissées, tels de vieux plumeaux de ménage. La température de la foule montait.

[302]

— C'est Paco qui serait content de voir ça ! lança une voix à côté d'Hilarion.

De temps en temps, des fusées d'enthousiasme s'élevaient haut dans l'air au-dessus de la gaguère avec un sombre bruit giratoire, puis crevaient au-dessus du faubourg, en ondées de cris, de gloussements, d'encouragements hystériques, d'exclamations désappointées. Puis-santes pièces d'artifice de joie, épanouies dans un bouquet terminal de fleurs multicolores, de pluie d'étoiles et de paillettes lumineuses.

Au centre de Macoris, un manège de chevaux de bois s'était mis à tourner, entouré de grappes d'enfants souriants et grisés.

Les vêpres se mirent à carillonner à l'église paroissiale, appelant les femmes à venir rendre grâce au ciel d'avoir exaucé leurs prières. Endimanchées, radieuses, avec des cierges au creux de la main et des oboles liées dans des pointes de mouchoir, pour la Vierge, leurs saints favoris ou autres puissances célestes qui, dans leur imagination, avaient fait triompher la huelga, elles allaient.

Sur la place municipale, amoureux aux doigts liés promenaient leurs petits bonheurs, autour des marchandes de crème glacée, des sal-timbanques bigarrés, montreurs d'ours ou d'autres amusettes. Des ado-lescents entouraient des coquins, jonglant avec trois cartes crasseuses, à la sauvette : ils appelaient à parier sur l'emplacement de la rouge ou de la noire. Des roulettes où l'on ne gagnait que des brimborions sans valeur. Confiseurs ambulants sonnaillaient.

Un dimanche après-midi, au soleil couchant plus étincelant que ja-mais, parce que l'espérance de jours moins sombres donnaient à la lu-mière plus de vigueur. Une petite fête toute spontanée était née parce que la ville sucrière avait été remuée par les quelques centimes sup-plémentaires qu'avaient conquis les travailleurs. Toutes les petites gens supputaient dans leurs têtes les conséquences de ce pactole. Maintenant on vendrait un peu plus de pain, un peu plus de maïs et de riz, un peu plus de sandales, voire même de chaussures et de plaisirs...

L'orphéon allait commencer son petit concert sur le kiosque à mu-sique. Les lucioles, les petits papillons, les chauves-souris, les chats-huants, les étoiles, les réverbères et autres bêtes de nuit se mirent à luire, à remuer, à voler, à briller dans la splendeur du soir.

Des bals hurlèrent aux quatre coins de la ville.

[303]

*

* *

Claire-Heureuse avait posé la main sur le petit ventre. Hilarion te-nait un pied. Quand Désiré dormait, c'était pour de bon. La chaleur du soir était telle qu'ils avaient transporté dans la cour le panier qui lui servait de berceau.

Le petit ventre remuait doucement en respirant, frémissait contre la main comme la longue vibration d'une guitare aux cordes violemment percutées.

— Ne tourne pas comme ça son pied, tu vas finir par le réveiller...

Au fond ça ressemble drôlement à une petite bête, un bébé. Ça fait exactement pareil que si on tient un chat.

Hilarion haussa des épaules et posa lui aussi sa main sur l'abdomen de Désiré. Ils se sourirent. Dans de tels moments, la vie semblait cou-ler tel un ruisseau d'argent, chantant sur son lit de mousse, ils étaient comme des enfants jouant dans son courant. La joie d'un bateau de pa-pier, voguant sur l'onde, la joie de puiser sans arrêt de l'eau dans le creux de sa main pour la laisser ruisseler, la joie de jeter des cailloux n'était pas différente de leur joie de ce soir. Nos enfants font de nous de grands enfants. Nous voudrions écouter battre leurs cœurs ; leurs petits bras, leurs jambes, le renflement du petit derrière pointant sous la couverture sont pour nous les plus belles choses du monde, les formes les plus pures, les fruits les plus tendres.

Désiré remua la tête de droite à gauche sur l'oreiller, puis poussa un petit grognement-râle mélancolique.

— Il doit rêver, murmura Hilarion.

Claire-Heureuse posa la tête sur l'épaule d'Hilarion et se dodelina. Elle regardait la peau de son cou parcouru par de fins sillons enchevê-trés. Le larynx montait et descendait le long du cou. Elle eut envie de le taquiner. Elle allongea la main et essaya de maintenir le larynx fuyant sous son doigt.

— Laisse-moi tranquille, bougonna-t-il.

Elle ne l'entendait pas de cette oreille. Elle se mit à lui chatouiller le cou à petits coups de dents, avec des petits baisers énervants. Elle riait et ne voulait pas arrêter. Alors, il lui saisit les mains et se mit à son tour à la chatouiller. Ses piaillements ne faisant rien, elle cria, mais il tenait à se venger pour de bon.

— Arrête ! On frappe n'entends-tu pas ?...

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— Ça ne prend pas, mon petit chat, je vais te faire danser le me-nuet !...

— Arrête, te dis-je, on frappe. C'est sérieux, écoute...

En effet, on frappait. Il se leva, courut à travers la maison tandis que Claire-Heureuse arrangeait sa robe et ses cheveux.

C'était Domenica Betances. Il referma la jalousie un peu surpris. En effet, il ne l'attendait pas un soir comme ça...

— Ma dame est dans la cour, bredouilla-t-il, on croyait que c'était quelqu'un du voisinage... Excuses...

— Ça ne fait rien, tu peux me recevoir dans la cour. Ce que j'ai à te faire savoir sera vite dit...

Claire-Heureuse à son tour fut surprise et se leva.

— C'est Mlle Domenica, la personne que j'ai été voir pour Jean-Michel, murmura Hilarion cherchant ses mots pour la présentation.

Il avait oublié de prendre une chaise convenable pour la visiteuse. Il n'y avait là que deux petites chaises de cuisine sur lesquelles ils étaient assis. Il courut en chercher une, mais sur ces entrefaites Dome-nica prit place d'autorité sur la petite chaise et se mit à jouer avec la main de Désiré.

— ¿Como se llama ? demanda Domenica.

Claire-Heureuse ne comprenait pas. Elle iit une mimique de déné-gation et d'incompréhension.

— No hablais castillan ? interrogea encore Domenica.

— No hablo, baragouina Claire-Heureuse.

— Quel est son nom ? redemanda Domenica en français. Claire-Heureuse s'épanouit :

— Désiré... Désiré...

— Excusez-moi d'être venue comme ça, reprit Domenica, je vous dérange...

Hilarion revenait, la chaise dans les bras, mais Domenica ne voulut rien entendre et ne changea pas de siège. Hilarion resta debout, se dandinant sur une jambe et sur l'autre...

— Santa-Cruz va partir, dit Domenica, on le cherche. Peut-être..., non, ce ne sera pas possible que tu le voies. De toutes façons, il écrira de là-bas à Jean-Michel. II m'a aussi demandé d'écrire et de garder le contact avec vous autres. Je suis venue parce qu'on est arrivé à savoir qu'il se prépare quelque chose contre les travailleurs du sucre. On ne sait pas exactement quoi, mais c'est sérieux. Des centaines de gen-darmes sont arrivés aujourd'hui à Macoris par camions. On leur a dis-tribué de grosses rations de rhum et de munitions. [305] Tout ça ne présage rien de bon. Le succès de la grève a été un rude coup pour eux, les grèves éclatent un peu partout, aussi le Chacal a dû décider de frapper un grand coup. Paraît-il, on a envoyé des tas de soldats à Daja-bon aussi. On dit aussi que des soldats ivres se sont vantés de faire couler le sang de ces haïtianos malditos, comme ils disent... On va es-sayer d'en savoir plus, mais il faut être prêt à tout. Ils tenteront la pro-vocation, il faut être prudent, très prudent, et éviter les querelles... Et vous autres, vous n'avez rien entendu ?...

— Non, murmura Hilarion...

— En tout cas, s'il arrivait quelque chose, d'ici demain, il faudrait me prévenir le plus tôt possible, chez moi...

— Mais, on ne peut pas ne pas aller travailler demain ; de puis la grève, ils ne nous passent rien, fit remarquer Hilarion.

— D'accord, mais s'il arrivait quelque chose aux plantations, pré-venez-nous, comme vous pourrez. En tout cas, vous êtes assez grands pour vous défendre, mais soyez prudents...

Ils se turent, angoissés. Ainsi la vie ne voulait pas les laisser tran-quilles ! Qu'avaient-ils fait au bon Dieu pour qu'il s'acharne ainsi contre eux ? Claire-Heureuse se sentit faible, lasse, comme si une im-mense fatigue s'était abattue sur son cœur. Elle effleura de la main le visage de Désiré rendu grave par le sommeil, puis, elle se leva :

— Vous prendrez bien un peu de café, mademoiselle ? C'est tout ce qu'on peut vous offrir !... Il est tout prêt, il faut juste le réchauffer un petit peu.

Domenica ne put refuser. Elle fouilla dans son sac pour chercher des cigarettes. Plus rapide, Hilarion tendit les siennes. Elle était gênée d'avoir dérangé ce petit bonheur familial avec ses mauvaises nou-velles. A chaque fois qu'elle tombait au beau milieu d'une famille de prolétaires, parmi le désordre que créait la marmaille, la tenue négli-gée, les savates traînantes, la simplicité des mains tendues, elle retrou-vait d'un coup toutes les raisons pour lesquelles elle s'efforçait de cou-per les liens qui l'attachaient à la bourgeoisie, pour se lier au sort du peuple. Ces hommes, ces femmes du peuple étaient les premiers te-nants de cette manière de vivre, d'aimer et de sentir, qui serait la base de la culture de l'avenir. Elle se leva :

— Je vais retrouver Claire-Heureuse, dit-elle.

Claire-Heureuse, dans la cuisine, s'énervait. Les charbons étaient presque éteints dans le réchaud, elle essayait de le [306] ranimer en agitant un vieux chapeau sur les braises, mais la flamme ne voulait pas jaillir.

— Attendez, dit Domenica.

Malgré les dénégations de Claire-Heureuse, elle s'accroupit devant le réchaud et se mit à souffler sur les braises. Leurs efforts conjugués firent jaillir la flamme. Elles se sourirent. Claire-Heureuse avait mis trois tasses dans une cuvette d'eau et les lavait.

— Où est le torchon ? questionna Domenica.

A chaque tasse que lavait Claire-Heureuse, Domenica la lui prenait des mains et l'essuyait. La grande cafetière émaillée chantait sur le foyer. Elles revinrent ensemble dans la cour, portant l'une la cafetière, l'autre les tasses.

Ils burent. Désiré s'était réveillé et pleurait. Claire-Heureuse vida sa tasse, la posa par terre, prit Désiré dans ses bras, ouvrit son corsage et sortit un sein turgescent de lait. La bouche-suçoir trouva toute seule le téton et se mit à aspirer goulûment. Ça faisait du bien parce que le sein était gonflé à fui faire mai.

— Vous avez beaucoup de lait ? questionna Domenica.

— De quoi en nourrir trois comme celui-là, et pourtant Dieu sait s'il peut en avaler !

— Pourquoi ne le réglez-vous pas ? Il faut régler les gosses...

Ils discutèrent de tout et de rien. Domenica promit d'emmener Claire-Heureuse voir un ami médecin. Josaphat venait de rentrer. Il la reconnut tout de suite. Il tira sa courte pipe, frappa le foyer contre une pierre et la remplit :

— Quoi de neuf, Josaphat ? demanda Hilarion.

Continuer : partie 3 sur 4