Cours de poétique T1 : Le corps et l'esprit : 1937-1940
La sensibilité (18 décembre 1937)
SAMEDI 18 DÉCEMBRE 1937
(4e leçon)
La sensibilité
Valéry développe dans cette quatrième leçon la notion de sensibilité, fondamentale dans sa conception de la poétique, et qui n’a rien à voir avec le sens habituel du terme. Valéry nomme sensibilité la force productrice des sensations et des idées : elle produit tout ce qui arrive à la conscience. Cette capacité n’est pas passive, comme on le croit communément (il s’agirait seulement de percevoir ce qui vient de l’extérieur), mais fondamentalement active : la sensibilité ne cesse de fournir du matériau à la pensée, soit en raison d’événements externes, soit de manière spontanée. Tous les arts s’appuient sur les produits de la sensibilité et peuvent ainsi être envisagés d’une façon purement formelle.
La production des œuvres exige cette production plus générale, si
générale que rien ne lui échappe, et qu’il n’y a sans doute rien que nous
sachions lui soustraire : la production constante, invincible, désordonnée,
immédiate de notre esprit, c’est-à-dire d’une puissance de transformation et
de production qui s’exerce aussi souvent que nous sommes, nous qui ne
sommes pas tout le temps 1.
Si l’on peut parler d’ensemble à propos de notre vie consciente,
l’ensemble de cette vie coïncide avec un ensemble d’émissions. Je
n’entrerai pas dans la philosophie de cette question. Si j’avais à définir la
psychologie : je cherche simplement les données, les ressources, les racines
apparentes de notre activité psychique, et je les trouve dans cette génération
d’événements dont l’observation et l’apparition sont indivisibles, et dont la
diversité successive, dont nous sommes quelquefois surpris (quand en vérité elle pourrait nous surprendre chaque fois), est caractéristique. L’esprit
admet tout et produit tout ; il produit, en particulier, ce en quoi il se
distingue automatiquement de quoi que ce soit, et lui permet ou lui impose
d’être réponse à tout. Rien ne peut être plus divers. Il se produit : c’est là le
moi pur.
Toute excitation d’un certain genre met en train une transformation
toujours différente. Cette production rigoureusement continuelle (puisqu’il
n’y a pas d’instant qui n’en soit une) nous est insensible comme notre vie
même, dont le régime d’échanges et d’adaptation de détails perpétuelle
nous échappe. Les écarts seuls ont affaire à notre sensibilité (comme seules
les accélérations). Nous ne sentons que ce qui se fait sentir.
La « sensibilité » dont je parle n’est pas tout à fait celle que le
physiologiste étudie en profondeur et dont l’étude, dans cette même maison,
fut et demeure si brillamment poursuivie. La physiologie de la sensation
crée en quelque sorte devant elle cette sensibilité précisée et approfondie,
puisqu’elle en fait progressivement le produit de ses méthodes et de son
pouvoir instrumental, de manière que la conception se transforme à mesure
que les moyens se développent.
Mais l’or de l’orfèvre n’est pas tout à fait l’or du chimiste. Et je
n’entends parler ici que de la sensibilité communément connue, sur laquelle
on ne peut en savoir davantage que ce que l’on en sait par l’expérience qui
consiste à vivre, expérience qui est le fait du hasard, sans aucune poursuite
systématique. Même cette circonstance m’est assez importante à retenir.
L’art peut être considéré comme une exploitation de cette sensibilité,
telle que l’artiste la connaît par soi-même et telle qu’il l’imagine plus ou
moins semblable à la sienne chez les autres, et ce n’est pas la sensibilité au
sens du physiologiste. On peut dire que la sensibilité est tout, moins ce que
nous avons pu lui soustraire (chez le primitif, tout est sensibilité) :
l’objectivité, l’impassibilité des choses, la divisibilité, l’égalité. La
sensibilité est essentiellement inégalité. C’est une distribution de la sensibilité, une réaction qui lui appartient, qui nous donne notre moi le plus
identique. Moi est une réponse. Le réveil répond moi présent au choc plus
ou moins prononcé de la sensation.
Quelle que soit la diversité de nos impressions et des réponses de notre
esprit, nous n’en sommes nous-mêmes étonnés (ou plutôt pouvant l’être)
que quand sa production est particulièrement intense, et fait naître la
sensation de contraste. Il arrive alors que nous nous trouvions brusquement
surpris et comme divisés en deux personnages entre lesquels le choix peut
hésiter pendant qu’un phénomène se prononce qui apporte la décision.
Par exemple, le réveil d’un rêve nous fait conclure à une production
d’espèce singulière, que tout nous engage de plus en plus à repousser dans
un domaine spécial de production fermé sur lui-même : plus nous nous
éveillons, plus ce domaine se circonscrit. Nous le circonscrivons en créant
encore la catégorie du rêve, qui est elle-même une réponse, un complément,
une compensation à un déplacement, qui fut le réveil, et cette création de la
notion de rêve, qui enferme la portion de vie que nous venons de vivre dans
un temps qui ne compte pas — officiellement —, répond à la sensation
d’incohérence, de double vie. On peut se demander — ce serait un conte à
faire — ce que serait l’existence d’un homme pour lequel ses rêves auraient
même valeur que sa vie de veille.
Et nous poursuivons, sans nous apercevoir, si ce n’est par à-coups, que
nous produisons encore et toujours sous une forme un peu différente, et en
présence d’objets étrangers, quantité d’événements, de fables, de fantômes
d’actions qui s’accompagnent de sensations organiques incontestables.
L’espoir, la crainte, l’anxiété surtout, les projets, les perspectives, les
théories naissantes, ce sont les noms traditionnels de ces formations, dont je
vous signale sur-le-champ un caractère bien remarquable : elles n’ont par
elles-mêmes ni commencement ni fin, pas plus que le rêve. Elles se
déclarent, s’imposent, prennent quelquefois une sorte de vie autonome,
parfois presque périodique ; parfois aboutissent à des actes, parfois demeurent réservées. Or, si inventives soient-elles — car sous la pression de
l’angoisse, par exemple, ou de la douleur, l’invention atteint une fécondité
et une ingéniosité extraordinaires —, il n’est pas impossible d’observer
certains modes de ces productions, d’entrevoir un certain mécanisme, c’est-
à-dire de quoi prévoir quelque chose de l’évolution et des retours.
Il est à penser que cette production joue un certain rôle fonctionnel,
qu’elle répond à quelque chose. C’est dire que diversité, invention,
modification de l’invention qui riposte à une objection, etc., sont, d’autre
part, sous la dépendance de quelque action très simple cachée. Un souffle
sur le front du rêveur suffit à lui faire faire le voyage du pôle. Un petit point
douloureux dans un corps engendre à l’esprit de ce corps d’épouvantables
poèmes pathologiques, et plus l’homme sera instruit de choses médicales,
plus se développera le drame qu’il compose, avec ses objections, ses coups
de théâtre, et ses reprises ; car les reprises sont ici (comme nous l’avons
observé) caractéristiques. En somme, l’étendue et la richesse de cette
production dépendent uniquement de la richesse des matériaux : le germe
produit selon la teneur du terrain. 2 Lauda Sion : Quantum potes, tantum
aude (ose autant que tu peux oser).
Ainsi, simplicité du point de départ, infini du développement : caractère
éminent de la production passive de l’esprit.
(Ici, note sur association.) Je dois à présent rechercher les états les plus
élémentaires de ces phénomènes. En ces matières, ce sont les plus chargés
de souvenirs et de combinaisons qui sont les plus frappants et qui donnent
l’impression de spontanéité la plus forte, car nous ne sommes pas tentés de
donner une origine insignifiante à des productions fortement significatives
et organisées.
(L’image et le besoin.) Voici un premier degré vers la simplicité : un
homme produit nécessairement l’image des choses qui satisferaient un
besoin physiologique qu’il ressent. La soif engendre des boissons. Tantale
se rassasie l’esprit. Ici la périodicité apparaît en toute naïveté : l’image vient en quelque sorte se heurter à la perception du manque de sa réalité. Elle se
renouvelle ; il arrive qu’elle se renforce et même, débordant le seuil
indéfinissable qui sépare normalement ce qui donne la sensation d’être par
soi et de posséder une durée propre de ce qui ne se sépare jamais de ma
sensation vitale, elle peut devenir ce qu’on nomme hallucination. (Valeur.
D’ailleurs, toutes ces productions peuvent prendre toutes valeurs.)
Voici un autre cas, plus simple encore, mais d’une importance
particulière pour la suite de notre étude. Ce sont les productions par le vide,
les créations de l’ennui. Je ne mentionne que pour mémoire la production
d’images de personnes ou de choses absentes, que la notion de cette
absence rend si puissamment présentes. Dans ce cas, du reste, existe un
élément figuré positif. Mais le mur vide, la page blanche, les journées
désertes sont créatrices. Les nuits d’insomnie, les tâches monotones et quasi
mécaniques excitent une production plus ou moins organisée, comme
l’animal condamné à l’immobilité ou enfermé dans une enceinte piaffe, se
meut en rond, se dépense comme il peut. (Mensonges : un mur vide, un
vase d’argile nue appellent une sorte d’action.)
Une dépense de cette espèce s’effectue, presque toujours, par des actes
périodiques. Nous en possédons un témoignage remarquable dans les
développements de figures semblables qui constituent le décor le plus
fréquent et le plus ancien des objets : l’ornement élémentaire de murs, de
vases, de nattes. Dans cet exemple élémentaire, on trouve presque tous les
caractères essentiels d’une production de la sensibilité. On y trouve surtout
cette propriété même, si souvent omise dans l’idée de sensibilité : sa nature
productive. Sensibilité fait généralement penser à réception. J’espère
montrer que la production est en elle indivisiblement liée à réception.
Sentir, c’est produire, et si l’idée de recevoir a masqué ce caractère
productif, c’est que la production de la sensibilité est dans la plupart des cas
offusquée très rapidement par un développement de notions qui se
substituent à elle, et nous renseignent (et tendent à nous renseigner) sur le monde extérieur ; or, ce monde extérieur est par définition ce que nous ne
produisons pas — ou plutôt ce que nous ne sentons pas produire.
Mais il est des cas où l’on saisit sur le fait la fonction de la sensibilité ;
et je vais en citer un des plus significatifs et d’ailleurs des plus importants
pour notre objet. Je veux parler du phénomène des couleurs
complémentaires. Toute impression de couleur assez intense et assez
prolongée est suivie de la production d’une autre couleur, qui répond à la
première et semble s’y opposer. C’est une tache souvent si puissante qu’elle
gêne très longtemps la vision normale et fait obsession.
On observe d’ailleurs cette loi remarquable : à une couleur ou nuance
donnée correspond toujours la même couleur ou nuance réponse.
L’ensemble des valeurs colorées s’organise ainsi en couples dans chacun
desquels la sensation de l’antécédent provoque la sensation conséquente
produite. La couleur, qui pour le physicien n’est qu’une fréquence située
dans une échelle indéfinie de fréquences, se manifeste ici en ensemble
fermé. Ce n’est pas tout. Quand le choc rétinien a été très intense, la
complémentaire produite reçoit une réponse à son tour, réponse qui est une
altération de la première couleur, qui est virée généralement vers le plus
sombre ; et le phénomène se reproduit par oscillation de complémentaires
qui vont se dégradant et s’obscurcissant progressivement, de manière à
rappeler la loi du pendule amorti.
Ce phénomène montre avec une netteté tout à fait rare et précieuse la
production par la sensibilité pure (« pure » = sans mélange de
significations) ; c’est un fait à méditer que celui-ci : si une personne n’avait
jamais vu la couleur rouge, il suffirait qu’elle regardât un objet vert
fortement éclairé pour acquérir la connaissance du rouge et de ses valeurs
vers le violet. De plus, la couleur ainsi produite ne se place plus dans le
monde extérieur ; elle le masque. Elle est cependant extériorisée ; elle
n’appartient pas au domaine des images mentales ; possède une durée et
une existence propres et gênantes ; elle nous impose une attention.
Dans tous les sens, on trouve des propriétés comparables à celle-ci, en
ceci qu’elles montrent, entre les valeurs ou états, des relations de
production.
Ce phénomène nous donne l’idée d’un mouvement, ou plutôt d’un
processus de substitutions par contrastes, qui nous fait parcourir tout le
groupe de la couleur ; peut nous donner ce que nous ne possédions pas ;
nous montre une périodicité naître d’un seul événement initial (comme l’est
le choc sur le pendule ou la décharge d’un condensateur) ; nous montre
aussi l’existence d’un monde qui s’interpose entre le monde dit « réel »,
lequel est le lieu de nos actes, est ajusté sur nos pouvoirs de mouvement,
d’effort, qui peuvent le modifier, et le domaine des images mentales, des
impulsions, etc. (Supposé que l’on puisse définir ces trois mondes par les
transformations caractéristiques de chacun.)
Certains faits, d’ordre tout différent, peuvent avec une certaine
approximation être rapprochés de celui-ci. La production par contraste
s’observe en bien des occasions : elle intervient en particulier dans le
langage [page manquante]
À côté des contrastes, il faut placer les similitudes et la combinaison des
uns et des autres dans les symétries. (Aucune opération sur V donne R. Pas
de géométrie.)
... (proportions ?) et (compléments...)
Tout ceci montre l’existence de propriétés de la sensibilité pure,
lesquelles constituent des groupes ou des univers définis, et sont à la fois
réception et production. Tous les arts qui ne sont pas voués à l’imitation
sont des exploitations de ces propriétés. C’est d’ailleurs leur excitation qui
définit ce qui appartient véritablement à l’art.
Dans les arts d’imitation, il y a un juste point entre la valeur
significative et illusionnante (trompe-l’œil) et la valeur pure sensorielle, qui
est le point de perfection de ces œuvres. Elles offrent ainsi une double
puissance d’existence. Une certaine tache de couleur joue comme arbre ou visage et comme élément chantant faisant sa partie ; tel mot porte une idée
et des syllabes dont l’ajustement au reste du vers fait de ce vers une figure
phonique et articulaire inoubliable. (On peut lire sans égard au sens, et se
demander si la suite des syllabes... On peut faire l’inverse.) Ainsi toute
œuvre est comme à double entrée, et son effet est en quelque sorte le
produit de ses deux facteurs : l’un, qui s’analyse dans le détail en
similitudes et contrastes élémentaires ; l’autre, qui nous communique une
excitation d’événements connus, où ce que nous savons est mis à
contribution, tandis que dans le premier cas notre savoir ne joue aucun rôle.
*
Les pages suivantes, qui proposent également un développement autonome sur la notion de sensibilité et sur l’incommensurabilité des causes et des effets, donnent lieu à des considérations plus personnelles sur la puissance de l’amour et la peur de la mort.
SENSIBILITÉ 3
Une erreur est de donner à la sensibilité, à l’intensité des sensations et
des émotions, une valeur ou importance significative. La sensibilité a
précisément le caractère contraire.
Elle est telle qu’une cause très petite peut la mettre en jeu tout entière.
Elle est telle par sa nature qu’elle renverse à chaque instant la
proportionnalité des effets aux causes. Une sensation très vive ne signifie
pas une action très puissante, ni une sensation très faible une action très
faible. Et davantage : la relation entre la cause et l’effet sensible est
quelconque, variant d’homme à homme et de jour à jour. Il en résulte que
c’est une absurdité de bâtir une métaphysique sur la sensibilité.
L’amour est une émotion très intense, qui s’accompagne de désordres
intellectuels, de ravages graves — et ce n’est après tout qu’un détail d’un
mécanisme reproductif. Ce détail pourrait être tout autre, et les enfants se
feraient aussi bien. (On pourrait extraire d’un mort tout récent quelque
goutte et féconder artificiellement une femme.)
Mais ce détail a enrichi étrangement l’histoire humaine. Ce sentiment
qui, chez les animaux qui s’en servent, est seulement périodique, presque
instantané, est devenu moteur de millions d’idées, d’actes, de philosophies,
de livres. Toute une religion s’y appuie. Et ceci suppose que de
transformations, de transcriptions, d’ambiguïtés, d’« épurations ».
Décantez, filtrez — obtenez le souverain bien.
Pour s’assurer de cette non-valeur de la sensibilité, il suffit de rappeler
qu’un mal de dents, une brûlure superficielle peuvent torturer plus qu’une
maladie mortelle, déprimer l’intellect plus violemment, faire entendre des
cris d’une acuité insupportable. De même, une simple idée, sans
conséquence physique, ou dont tout le mal disparaîtrait radicalement par le
simple oubli, conduit à se tuer.
Ces intensités ne sont pas signes d’importance, mais la sensibilité ne
proportionne pas. Elle fait souffrir selon des règles particulières et locales
qui étendent à tout l’être sentant la douleur (ou le plaisir) causée par une
affection en un point. Ce n’est que ce point, important ou non pour le tout,
et il agit sur le tout sentant. L’innervation sensitive des organes n’est pas
fonction de leur importance.
Ainsi une douleur très vive peut avoir pour cause une altération locale
sans conséquence, mais elle ne laisse aucun repos, aucune lacune : rien ne
passe librement entre ses rappels acérés. Tout est annihilé par elle.
Le comble ou le chef-d’œuvre de cette étrange nature de la sensibilité
est qu’elle fasse considérer la mort comme un secours, jusqu’à la montrer
quelquefois comme un refuge contre l’idée même de la mort ! Il en est qui
se tuent pour fuir le fantôme de la mort et quittent l’ombre pour la proie.
C’est que l’idée de la mort, l’émotion auguste ou vile, est aussi
puissante et falsificatrice que tout ce qui ne tient qu’à la sensibilité. Elle est
ici maîtresse presque absolue, car l’expérience n’a pas été faite que cette
terreur tenait à une grande cause. Pourtant, nous savons bien que la même
action qui est sans conséquence au point A nous tue si elle se passe au point B. Une piqûre d’épingle, ici ou là. Et ainsi, on peut souffrir horriblement
sans sujet. On peut mourir sans souffrir. On peut venir à préférer la mort
même à l’idée seule de la mort. Pas de règles constantes.
Déduction : donc tout ce qui s’appuie seulement sur la sensibilité a
précisément l’importance que l’on veut. (J’entends l’importance objective,
pour la connaissance.) Remords, regrets, presciences, sollicitations de la
grâce, conscience du devoir, etc., ne peuvent servir de preuves ou
arguments à aucune thèse quelconque. Et leur intensité chez un tel, loin de
leur conférer une valeur non singulière, les déprécie encore d’autant. (Le
« spiritualisme » revient à tout fonder sur la sensibilité.)
Dans le domaine de la sensibilité, la causalité est tout autre chose
qu’une identité. Les actions indirectes des images peuvent se comparer à
des signaux situés hors de l’intelligible. La chose vue ou imaginée et ses
effets ne font pas partie du même domaine d’un seul tenant. L’idée agissant
sur la sensibilité générale ne peut être équilibrée, combattue par une autre
idée.
Mais alors se pose pour l’intellect un problème propre. Savoir : quand il
pourra accepter l’inférence qu’il tire d’un événement sensible, le sensible
étant toujours son point de départ ? Or, parmi les systèmes de sensations, il
en est qui sont avec l’intellect dans un rapport particulier et étroit. Ce sont
les systèmes qui se trouvent liés à une éducation générale, les systèmes
pourvus de correctifs ; et ces correctifs sont relations. Ces systèmes ont un
autre caractère : ils sont presque toujours en action et leur activité presque
incessante constitue un régime normal.
De plus, ils sont toujours multiplicité et composition mutuelle, au lieu
que les autres modifications sensibles sont sans composition intellectuelle et
régulière, mais seulement intensive. Encore d’une façon discontinue. Le
plus, par exemple, abolit le moins, l’altère, etc.
*
Résumé de la quatrième leçon par Georges Le Breton dans la revue Yggdrasill.
Il ne faut pas confondre produits de l’esprit avec la production des
œuvres de l’esprit 4.
L’esprit est fluctuation ; or les œuvres de l’esprit ont pour caractère
d’avoir commencement, milieu et fin ; elles sont le fait de l’esprit allant
contre sa propre nature. Elles tendent à imposer une notion de valeur. Et
aussi à falsifier — par le choix et par toutes les opérations intellectuelles
que nécessite l’action — le cours naturel des choses mentales.
L’œuvre, cette entreprise contre la nature physique, la matière, est en
même temps une lutte contre la sensibilité dont la nature est l’instant. Il faut
ici à l’esprit une modification intime, qui va consister à juger les choses du
haut d’un état de conscience plus complexe, obtenu par un travail
d’immobilisation partielle, par un état attentif opposé à l’état dispersif
naturel.
On pourrait comparer l’état dispersif et l’état attentif de l’esprit,
respectivement, au mouvement de translation d’un corps solide et à celui de
rotation du corps sur lui-même. La rotation est l’image de la fixation de
l’esprit. La fixation est, d’ailleurs, beaucoup plus coûteuse que la translation
de l’esprit.
Revenons à la notion de complémentaire. La sensibilité, disais-je, n’est
pas réceptrice seulement, elle est autant créatrice, mais créatrice
aveuglément, sans but : la couleur complémentaire que nous créons est une
gêne dans l’exercice de la fonction visuelle, la sensibilité créatrice nous
rend aveugles aux choses extérieures.
Je retrouve la notion de complémentaire dans tous les domaines de la
sensibilité et même dans le monde mathématique. Elle est aussi dans la
poésie et en tous les points : par exemple dans la très obscure question du
rythme, par exemple dans la question très difficile des « figures »,
images, etc., notion purement fondamentale. La métaphore est une production naturelle de l’esprit. Capital est son rôle même dans tout le
progrès des sciences.
La sensibilité dont je parle n’est point du tout celle que le physiologiste
étudie en profondeur : l’or chez l’orfèvre n’est pas le même que chez le
chimiste — je me sers de l’or de l’orfèvre. L’idée que j’ai de ce métal ou de
ce bois n’est pas l’idée scientifique. L’idée scientifique est constamment
variable avec les progrès de la science.
En ces recherches, je m’en tiens au groupe stable et fermé des
connaissances immédiates. Je parlerai de quelques-unes des infinies
productions de la sensibilité où j’observerai un certain caractère de
régularité. Je m’attacherai, par exemple, aux phénomènes du rêve. Je dois
dire que je ne suis pas bien certain de l’existence du rêve, car, après tout,
nous ne le connaissons que par le réveil : nous n’avons sur le rêve que des
documents de mémoire, les rêves sont falsifiés en leur substance même par
le réveil, et sans que nous sachions même dans quelle proportion. Le rêve
est pour nous, comme le passé, mais bien plus encore, une croyance. Nous
croyons avoir rêvé comme nous croyons avoir été. Et la falsification ne
porte pas sur tel ou tel point, mais sur la substance même du rêve. Ceci dit,
je constate en nous une sorte de sensibilité entretenue au sens où le
physicien pose celle d’onde entretenue, et qui, constante et presque
inconsciente, forme une sorte de continuo sur lequel tels événements
marquants, comme la douleur, font saillir des altérations très vives de ce
cours naturel des choses. Or imaginons ce que pourrait être le sommeil
parfait : le cours naturel ici, c’est l’inconscience totale, zéro d’existence
sensible. La sensibilité ne donne rien, étant alors à l’état latent. Ceci doit,
sans doute, correspondre à une égalité entre les échanges physiologiques.
Puis survient quelque incident, trouble digestif ou circulatoire, qui nous fait
naître à une certaine vie consciente. Le rêveur réagit en un mouvement
aveugle qui tend à abolir la sensation reçue et à établir je ne sais quelle
condition d’équilibre. Le mouvement du dormeur est un mouvement conservatif du sommeil. Il ne faut d’ailleurs pas dire : le rêveur fait un
mouvement pour rétablir l’équilibre. En ce domaine du sommeil, il n’y a
pas de finalité et de personne. Si je dis : il, je personnifie sans savoir s’il y a
une personne ; si je dis : pour, j’introduis l’idée de finalité, notions
empruntées à l’expérience de la veille.
Ce mouvement est une production de la sensibilité. Il arrive même que
la sensation engendre, du côté de l’esprit, une production d’événements,
production de vie étrange, de vie d’aventures, et qui est de mêmes origine et
finalité que le mouvement. En même temps encore, le mouvement réflexe,
dû à un hasard physiologique, s’accompagne de tout un train de sensations
affreuses, qui peuvent être les moments les plus horribles de notre vie, et
qui se déroulent à partir d’un rien et comme l’équivalent d’un acte
musculaire quelconque. Rêves et mouvements sont des réponses à
l’incident. Puis voici que le rêveur s’éveille. Le réveil est également une
production, production due à une intensité trop grande. Et dès lors tout cela
va devenir un détail insignifiant, qui ne compte plus.
On crée pour cet événement une catégorie qui l’enferme, on sécrète une
sorte de paroi pour l’isoler, pour entourer le monde du rêve, où le rêve a été
et cependant n’est pas : il est mis dans une parenthèse. Ainsi, dans notre
histoire personnelle, il y a des chambres fermées, où nous avons été autres
que nous sommes. Il nous est par là révélé à quel point notre personnalité
(nos habitudes, nos connaissances, etc.) n’est qu’un cas particulier à
l’intérieur d’un système plus vaste qui est nous aussi.
Tout ce que nous avons été est de fragile existence. Tout cela peut se
perdre en quelque accident pathologique.
La vie du rêve enseigne qu’il est en nous de quoi faire quantité de
personnalités différentes.
Le moi se préserve autant que possible contre le passé pour se réserver
le plus possible d’existences ultérieures. C’est la condition essentielle de la
vie ultérieure du créateur, qui a une réserve plus vaste pour faire autre chose que ce qu’il a déjà fait. Le créateur possède une virginité entretenue et
conservée.
La difficulté essentielle pour l’artiste est de se renouveler. À partir d’un
certain âge et d’un certain succès, l’artiste tend à devenir l’effet de son
œuvre, à ressembler indéfiniment à celui qui a fait cette œuvre. L’artiste, en
son éthique intérieure, rencontre d’importants problèmes sur sa liberté à
l’égard de sa gloire : il s’efforce de n’être plus ce qu’il fut, reste toujours
libre. Il doit considérer son passé comme un rêve, en conservant ce qu’il a
cependant acquis de connaissances techniques : il faut qu’il garde son
armement, mais il ne faut pas que le poids de ses armes l’empêche
d’attaquer de nouveaux ennemis.
On voit à quel point tout ce qui touche à la machine de l’esprit touche
de près à la trame de ce qui constitue l’artiste. À chaque instant, d’ailleurs,
l’homme ne vit que par des productions de l’esprit, c’est la grande
différence avec l’animal, l’homme est producteur tout le temps, la lecture
du journal ramène des mêmes cycles d’images toujours perfectionnées, des
gens sont repris par les mêmes idées aux mêmes heures de la journée. Sans
cesse, l’homme est en proie à une faculté d’invention extraordinaire.
La douleur a ce caractère d’être toujours pour l’être une surprise, elle
est toujours quelque chose de nouveau. La douleur est l’une de ces
productions de la sensibilité qui ont la plus forte intensité et qui sont
créatrices en certains êtres, une altération de l’organisme engendre tout un
épouvantable roman pathologique. Plus l’homme sera savant, plus cette
production sera abondante et puissante. L’organisme alors semble suivre le
conseil de saint Thomas : « 5 Quantum potes, tantum aude. » L’homme va
aussi loin, dans l’imagination de son mal, qu’on peut aller, et jamais poète
n’a égalé l’atroce beauté de ce poème pathologique.
1. NAF 19088, f. 178, 185, 179-184. Dactylographie avec ajouts autographes.
2. Séquence de saint Thomas d’Aquin.
3. NAF 19088, f. 237-240. Dactylographie.
4 e . Yggdrasill , 2 année, nº 10 [21], 25 janvier 1938, p. 155-156.
5. Voir plus haut, p. 178.
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