Cours de poétique T1 : Le corps et l'esprit : 1937-1940
La pensée et le grain de poussière (14 janvier 1938)
VENDREDI 14 JANVIER 1938
(7e leçon)
La pensée et le grain de poussière
Après avoir repris et développé les réflexions des leçons précédentes sur les productions spontanées de la sensibilité, sur les couleurs et sur les sons, Valéry en vient à insister sur l’incommensurabilité de la sensibilité, de la pensée ou de l’esprit, d’une part, et de l’action, d’autre part. L’action met en œuvre d’autres organes, d’autres systèmes, qui obéissent à une logique propre. « Toute la pensée du
monde est impuissante à déplacer un grain de poussière 1 », trouve-t-on dans des notes préparatoires, et la formule apparaît sous une forme voisine dans la leçon. De là une réflexion sur la différence fondamentale entre corps, esprit et monde, triade récurrente dans les analyses des Cahiers. Au passage, la leçon s’intéresse également aux difficultés du roman, sinon à son aporie constitutive, consistant à vouloir reproduire le réel et à donner son illusion, tout en intégrant ce trompe-l’œil dans une structure et une forme venues a posteriori, après l’observation directe. L’argument s’étaie d’une comparaison originale de l’art du romancier avec le spectacle des panoramas.
Mesdames et Messieurs,
Quelques-uns de mes auditeurs m’ont demandé de reprendre un peu
avec plus de détails une question dont j’ai déjà beaucoup parlé, qui est celle
des complémentaires colorées 2. J’ai hésité quelque temps à déférer à leur
désir, parce que je crois que j’ai déjà beaucoup parlé de la question, mais
d’autre part cette question me paraît tellement importante comme modèle
type des productions de la sensibilité, et aussi par les conséquences que je
puis en tirer, que je m’en vais, je crois, en faire encore l’objet d’une partie,
au moins, de cette leçon.
L’un des grands intérêts de cette question est le suivant : c’est qu’elle
met en opposition, au moins momentanée, la manière de penser physique, et
la manière de penser — comment dirais-je ? — la manière de concevoir la
sensibilité. Il y a opposition sur cette question-là, la physique ayant
considéré les couleurs en fonction de la lumière et ayant considéré ces
couleurs simplement comme des indices d’un état de la lumière à ses
diverses valeurs d’énergie, de fréquence, et au contraire la sensibilité est
tout à fait autre chose.
Vous savez que la découverte déjà ancienne de la décomposition de la
lumière blanche en ces couleurs — qu’on a énumérées exactement dans un
alexandrin : « Violet, indigo, bleu, vert, jaune, orangé, rouge » — a été
l’objet de travaux des physiciens, à commencer par Descartes, peut-être
même avant lui, et que Newton a considéré de plus près la question, a
reconnu que la lumière blanche était produite par une sorte de combinaison
de ces diverses couleurs pures, qu’on retrouvait par le spectre. Là-dessus, la
physique s’est séparée de la physiologie, ou plutôt de la sensibilité, pour
accomplir sa carrière ; et elle a vu, dans le fait de la couleur, un simple
indice, comme je vous le disais, un repère sur une échelle qui s’étend
— comme on le sait depuis, et comme on l’a beaucoup recherché, n’est-ce
pas ? par tous les moyens possibles de la physique — qui s’étend depuis les
plus basses longueurs d’ondes jusqu’aux plus hautes. En descendant du
rouge, on va vers l’infrarouge et de là vers les basses fréquences ; au
contraire, en s’élevant vers les aiguës, on trouve le violet et l’ultraviolet
— et ceci, vers une série de valeurs croissantes de fréquences, dans laquelle
s’insère, comme une octave, une partie qui est purement visible, qui est la
partie colorée. Et là, la physique encore a opéré et a recherché, sur cette
partie comme sur les autres, les valeurs diverses qui pouvaient l’intéresser.
Par conséquent, questions d’énergie, etc.
Cet examen des couleurs a conduit Newton à figurer l’ensemble des
couleurs visibles par un disque qu’il a divisé en sept parties, qu’il a même, je crois, faites inégales pour justement tenir compte des valeurs d’intensité
lumineuse reçues, et il a fait un disque qui porte dans l’ordre indiqué toutes
les couleurs en question. Ce disque de Newton est insuffisant, à mon avis,
pour représenter la partie ou l’aspect physiologique et subjectif de la
sensibilité à la couleur. En effet, pour les physiciens, comme je vous l’ai
expliqué, les couleurs se distinguent du blanc et du noir par ce fait que, pour
eux, le blanc est une combinaison d’autres couleurs. Le disque de Newton
était monté sur un axe, on le faisait tourner, et l’œil percevait non pas à la
vérité un blanc — moi, je ne l’ai jamais vu —, mais un gris. Au contraire,
dans l’absence de la lumière, c’était ce qu’on appelle le noir qui apparaissait
à l’œil, c’est-à-dire que le corps qui nous paraît noir est pour le physicien un
corps qui ne renvoie rien, qui absorbe tout. Le type même du noir, à ce
point de vue-là, est une cavité pratiquée, un trou pratiqué dans une enceinte
entièrement fermée. Par exemple, rien n’est plus noir qu’une porte de cave
ouverte au soleil.
Mais il ne faut pas se faire d’illusion sur le noir des physiciens. Ils ont
inventé ce qu’on appelle le corps noir, qui est simplement une enceinte dans
laquelle les radiations sont contenues sans pouvoir s’en échapper, et qui, par
conséquent, quoi qu’elle reçoive, ne rend plus rien 3. Pour le peintre ou l’œil
ordinaire, le blanc et le noir sont des couleurs qui ne s’opposent pas du tout,
sinon en un caractère que je vais indiquer, aux autres couleurs. Le peintre
prend de l’encre de Chine, il prend du noir d’ivoire, il prend du blanc
d’argent, et les traite exactement comme d’autres couleurs.
Comment représenter ceci ? Étant donné le caractère suivant, qui est
assez intéressant à relever, puisqu’il va nous conduire à une complexité
nouvelle dans l’ordre de la sensation colorée : si vous classez des couleurs
comme Newton l’a indiqué, c’est-à-dire en faisant un cercle, et si vous
marquez sur ce cercle des secteurs correspondant aux diverses couleurs,
vous pouvez faire une observation. La première, c’est que vous passez d’un
ton à un autre ; vous prenez, par exemple, une certaine partie de ce secteur, qui sera, mettons, le rouge ; eh bien, il y aura ici un rouge particulièrement
reconnaissable et vif, qui sera du rouge pur ; ici, nous aurons un orangé,
nous aurons également un orangé pur ; mais, entre ce rouge pur et cet
orangé pur, nous aurons une série de dégradations, de mélanges, qui nous
permettront de passer d’une manière insensible, continue, du rouge à
l’orangé, et ainsi de suite dans un sens ou dans l’autre.
Première observation : nous avons observé sur nous-mêmes l’existence
des complémentaires. Par conséquent, nous avons renoncé à l’existence de
ce malheureux indigo, que je supprime, parce qu’indigo, cela fait sept
couleurs, et il m’en faut un nombre pair, puisqu’il faut qu’à chacun des tons
ou des couleurs que j’ai là-dessus, je trouve une couleur diamétralement
opposée, qui ici sera le vert pur, et ainsi de suite. L’indigo me donne sept
divisions de mon cercle, quand il m’en faut seulement six : il me faut un
nombre pair. Par conséquent, j’ai ce disque avec ces valeurs diamétralement
opposées, qui sont les complémentaires les plus nettes, et ici des valeurs
correspondantes intermédiaires, formant continuité. Je puis donc passer
d’une couleur à une autre en suivant une voie insensible, et mon œil ne
percevra pas de différence. Par exemple, on observe quelquefois, dans des
couchers de soleil extrêmement purs, des passages qui vont du rose au bleu
supérieur, tout à fait insensibles ; on ne sait pas à quel moment on est dans
le bleu, à quel moment on est dans le vert exactement, comme avec des
solutions colorées, par exemple : on peut les étager, de façon à aller du
blanc au rose, sans aucune transition sensible, par une voie de modulations
insensibles.
D’autre part, nous avons un passage tout à fait remarquable, c’est celui
où il y a production du rouge par le vert ou du vert par le rouge ; par
conséquent, un passage brusque de contrastes. Mais la question du blanc et
du noir reste réservée, et je ne sais pas où les placer là-dessus. Voici, par
exemple, un élément coloré 4. Chacun d’eux a une propriété particulière :
c’est qu’en partant du rouge, je puis foncer mon rouge ou l’éclaircir et, par conséquent, de chacun de ces tons-là, rouge ou autre, passer par voie
continue du rouge au blanc en éclaircissant, du rouge au noir en fonçant ; et,
me trouvant alors dans le rouge au noir, je puis, par un procédé inverse,
aller de ce noir à n’importe quelle autre couleur. Peu à peu, je puis changer
mon noir en n’importe quelle couleur, je puis changer mon blanc en
n’importe quelle couleur. Par conséquent, il y a là une nouvelle connexion,
un nouveau moyen de passer d’une couleur à une autre, soit en passant par
l’intermédiaire de l’éclaircissement et du blanc, soit en passant par
l’intermédiaire du foncissement, si vous voulez, ou noircissement, pour
passer par le noir. Du noir, je pourrai alors revenir à une couleur
quelconque.
Donc, pour me résumer, il y a plusieurs chemins entre deux tons
quelconques, que je vous ai indiqués : un chemin par complémentaires
directes, un chemin par continuité des couleurs, et ces chemins par le blanc
et par le noir. Or, ceci, géométriquement, est impossible à représenter sur un
plan. Je suis donc obligé d’inventer une figure dans l’espace, qui me
permettra d’aller d’un point à un autre de mon système de couleurs, par
voie continue. Et la seule figure qui me paraît répondre à celle-là, par
exemple, sera ce qu’on appelle un tore, c’est-à-dire une couronne, que je
dessine grossièrement ici. Voilà une projection grossière d’une couronne 5.
La projection du tore est un cercle, et chacun de ces cercles, que je figure si
grossièrement ici, constituera un méridien de ce tore, et en même temps
nous pourrons tracer d’autres cercles de ce genre-ci, qui seront des
parallèles.
Sur ce système-là, nous pouvons alors arriver à constituer, sur un solide,
l’image du chemin qu’on pourra suivre d’une couleur à une autre. Si on
prend en effet une tranche dans cet ordre de couronne — on vend des pains
qui sont de cette forme-là —, si on constitue une tranche de ce genre-là, que
je vais agrandir ici — voilà la tranche en question, voici l’axe formé par ce
cercle-là —, je marquerai sur cet anneau, je pourrai marquer ici que ceci sera du rouge, qui ira du rouge pur en se dégradant pour arriver peu à peu à
un blanc, si vous voulez ; le blanc nous permettra de passer par le gris
jusqu’au noir insensiblement et, d’ici, je reviendrai à mon rouge, si je veux.
Mais si je ne veux pas, je puis suivre cette ligne, qui est ce que j’ai appelé
un des parallèles du tore, et aller à n’importe quelle autre couleur. J’aurai
insensiblement franchi la distance entre mon rouge et le bleu, en descendant
du rouge, en éclaircissant jusqu’au blanc et en suivant mon chemin, ou bien
par le noir de l’autre côté. J’aurai ainsi pu représenter tous les chemins
possibles entre ces huit couleurs, dont deux sont privilégiées, puisque le
blanc et le noir permettent de passer par éclaircissement ou par
obscurcissement de l’une à l’autre. Mais là-dessus ne figure pas la propriété
complémentaire : elle est seulement représentée par ce fait que j’aurai, en
construisant ma figure, placé diamétralement opposées les zones rouges et
les zones vertes, par exemple.
Eh bien, cet exemple-là, que j’ai développé déjà plusieurs fois, me
paraît extrêmement important à cause justement de sa différence avec la
théorie physique des couleurs et du fait qu’il constitue un système fermé.
En d’autres termes, tandis que les couleurs physiques vont croissant en
fréquence, du rouge vers le violet, ici mon anneau se rejoint et se ferme, et
je n’ai pas de raison de choisir un sens ou l’autre, je puis dans un sens
quelconque opérer mes déplacements. Et ceci est très important, parce que
cela prouve l’existence, dans la sensibilité, de cette propriété de fermeture
d’un système complet en lui-même, qui pour les arts a une énorme
conséquence.
Nous pouvons, par exemple, pour faire une analogie un peu sommaire,
un peu rapide aujourd’hui, comparer ceci à d’autres groupes qui se trouvent
dans notre faculté sensible, par exemple, le groupe des sons. Les sons
— vous savez comment la musique est constituée ? Elle est constituée par
un prélèvement, sur l’univers des bruits, de l’univers des sons. Là où des
bruits se présentent comme choses irrégulières, accidentelles, etc., et inclassables ou inclassées, car nous ne pouvons pas les classer, et d’ailleurs,
je vous dis, avec un caractère accidentel de chaque instant, on a pu depuis
déjà des siècles, des millénaires, on peut dire, prélever sur cet ensemble un
choix, un ton de bruits particulièrement remarquables, qu’on appelle les
sons.
Ces bruits ont plusieurs caractères importants, dont le premier est que
l’oreille peut les classer ; le second, c’est qu’on peut les reproduire. On a
pu, par conséquent, construire des instruments qui permettent de reproduire
à volonté un son déterminé. Apprendre la musique, comme exécutant, c’est
apprendre à exécuter des actes. Ces actes correspondent à des émissions de
sons. Eh bien, ceci posé, vous concevrez qu’une fois qu’on a organisé
l’intérieur de ce système, quand on a pu étudier les manières de passer d’un
son à l’autre, comme nous avons passé d’une couleur à l’autre, on a pu
créer tout ce qu’on a appelé plus tard la gamme, et ce qu’on a pu appeler,
savamment, les modulations.
Je ne m’engage pas dans cette théorie, car je ne connais pas la musique,
mais je me doute bien qu’il a dû y avoir là des recherches tendant à classer
et à jouer sur la classification. On peut dire, en un mot, que toute pièce
musicale est un dérangement d’un ordre initial. Si vous faites une gamme
ou écoutez une gamme, vous ferez une mélodie par un certain dérangement
de cette mélodie initiale et typique, qui est un ordre déterminé. Et ceci est
vrai dans tous les ordres possibles. Il y a toujours au fond de nous, en
matière de sensibilité surtout, une notion de classification fondamentale, qui
se fait peu à peu, qui dans quelques cas est donnée d’avance, mais qui dans
la plupart des cas est créée par l’homme à la suite d’expériences de sa
sensibilité, qu’il peut plus ou moins maîtriser et fixer, parce que les
instruments, les moyens sont plus ou moins aptes à le faire, mais qui lui
permettent, une fois cette détermination initiale créée, de jouer sur elle et de
chercher les combinaisons intérieures à ce système. Et c’est ainsi que toute
la musique n’est pas autre chose, en somme, que l’exploration de l’univers
des sons 6, qu’on pourrait presque comparer, si vous voulez, à l’exploration
de l’espace que fera un géomètre armé de l’algèbre. On lui donne un certain
nombre de variables, et c’est en combinant qu’il trouvera peut-être des
propriétés intéressantes là-dessus.
Des deux côtés, il y a un problème curieux qui se pose, mais je
n’entrerai pas dans ce problème, que je suis incapable de traiter. Mais on
peut penser : est-ce qu’il y a une infinité de mélodies possibles ? Et ceci
conduirait à chercher à définir ce qu’on appelle une mélodie, en l’opposant
à la suite de notes prises au hasard. Je n’entre pas dans ces questions, que je
ne connais pas assez pour en parler davantage. Notre intérêt de la question
des complémentaires, c’est de nous présenter d’une façon simple,
immédiate, une très grosse affaire dont j’ai déjà parlé assez souvent ici :
c’est toute la question de la complémentarité, c’est-à-dire de la production
par la sensibilité de n’importe quoi en réponse à n’importe quoi. Dans
certains cas, on peut vraiment trouver que ma formule, n’importe quoi en
réponse à n’importe quoi, s’applique assez bien : c’est ce qui arrive
constamment dans la psychologie. Mais il y a des cas spéciaux où ce n’est
pas n’importe quoi qui répond, où il y a une relation intéressante.
En somme, comme je vous l’ai exposé il y a deux leçons 7, je crois, nous
sommes une virtualité. L’être vivant ne peut pas être considéré dans un
instant donné. Lorsqu’on fait de la mécanique, on considérera un système
matériel à un instant donné, à l’heure H, si vous voulez. Mais, lorsqu’il
s’agit de l’être vivant, il est absolument impossible de le décrire en se
bornant à ce qu’on peut constater sur lui, ou à ce qu’il peut constater en lui
à l’instant donné. Il faut le considérer comme devant être décrit
progressivement, et en quelque sorte considérer que sa définition et sa
description sont l’effet successif des événements extérieurs, des événements
qui arrivent. Vous ne savez pas de quoi vous êtes capables, vous ne savez
pas ce qui peut sortir de vous, ou, si vous le savez, vous ne savez pas à
quelle heure, à quel moment, dans quelle conjonction de circonstances cela sortira de vous. Et je vous ai dit l’autre jour qu’en somme on pouvait
considérer cet être comme une virtualité, comme une possession virtuelle de
capacités diverses, de souffrances, de douleurs, d’idées, d’actes, etc. ; de
modifications qui sont toutes à la merci d’événements extérieurs. Et parmi
ces extérieurs, le point nodal, l’objet le plus important, est celui qu’on
appelle notre corps. Je ne parle pas du corps tel qu’on le voit dans les livres
d’anatomie et de physiologie, ou que l’on connaît par l’anatomie ou la
physiologie : ceci est une manière extérieure de s’en rendre compte. Mais il
y a un autre corps, qui constitue un de ces deux ou trois grands objets que je
vais vous énumérer et qui sont constitutifs de notre connaissance la plus
immédiate.
En somme, nous avons affaire à trois grands objets, dont l’un peut
s’appeler le monde, l’autre peut s’appeler notre corps, et le troisième peut
s’appeler esprit 8. Notez que je ne veux pas du tout faire ici autre chose que
de marquer ce qui est d’usage et d’observation immédiate. Ce n’est pas de
la philosophie, c’est une simple constatation : c’est que nous nous y
reconnaissons d’abord par ces trois mots. Par exemple, lorsque l’homme
s’éveille, la première chose qui se produit, c’est une sorte de division, de
segmentation, de l’état confus du réveil, par une distinction de ces trois
grandes masses de choses, d’événements non donnés, mais virtuels, qu’il
commence à percevoir, et qui vont peu à peu se dessiner et s’amenuiser et
établir entre eux des connexions, et enfin, dès son réveil, se posent à lui 9. Il
sait qu’il a un corps, il voit son corps, il y a d’autres choses qui ne sont pas
son corps, d’autres choses se produisent en lui qui sont des impulsions, qui
vont mouvoir ce corps, et voilà le troisième chef, le troisième objet, grand
objet dont je parlais. Ceci n’est pas de la philosophie, ce n’est pas de la
science : c’est une constatation aussi simple que j’aie pu la faire, et surtout
vous l’exposer en paroles.
Je reprends maintenant le point où j’avais laissé la dernière leçon. Je
crois que nous avons parlé de ces diverses productions, si importantes, qui sont le moi, d’une part ; qui sont, d’autre part, la production des questions
par l’esprit. Et dans tous ces cas, sauf un cas du moi, qui est à part, et dont
je reparlerai plus tard, il y a dans la sensibilité de quoi interrompre tout ce
qui se prolonge, de quoi prolonger quelquefois tout ce qui semble inachevé,
au point de vue de la sensibilité, de quoi remplir les vides de notre attente,
de l’état où nous sommes, de quoi couvrir un mur vide, de quoi couvrir un
temps vide avec des idées ou des images, de quoi fournir aussi toutes ces
fameuses images de satisfaction de nos besoins ou de nos impulsions, dont
je parlais il y a quelque temps.
Je vous disais que la sensibilité donne des aliments à ceux qui ont faim,
des boissons à ceux qui ont soif, de la vengeance à ceux qui ont été injuriés
ou blessés ; elle donne de la justice à ceux qui se plaignent de l’injustice ;
elle fournit, en somme, tout ce qu’il faut pour nous compléter et pour tâcher
de nous remettre à cet état de disponibilité, de liberté générale de notre être,
duquel, d’ailleurs, elle s’empressera de nous faire sortir, car c’est là une
propriété capricieuse par excellence.
Et en même temps nous observons ceci, qui a une très grosse
importance : c’est que cette sensibilité productrice de toutes sortes de
choses et qui vient s’opposer constamment à ce qui est, cette sensibilité a
une production de plusieurs sortes à la fois, indifférentes. Par exemple, la
même idée ou la même réponse à un désir quelconque produit des
modifications physiologiques souvent extrêmement marquées. Par exemple,
l’homme qui rêve, que je prends souvent comme exemple, quoique je ne
sache pas si le rêve existe 10, obéissant à une sensation extérieure qu’on
produit sur lui, ou qui se produit accidentellement sur lui, fournit d’abord de
quoi expliquer, expliquer à sa façon, c’est-à-dire en créant, expliquer la
sensation, par exemple, de froid ou de contact qu’il éprouve sur son corps,
et il inventera tout un roman. Le roman peut tourner mal. Par exemple, cet
homme est gêné pour respirer ; alors, cauchemar ; dans le cauchemar,
mouvement réflexe, il va se retourner dans son lit. Il s’éveillera à force de se retourner, il arrivera, en se secouant, à s’éveiller. Et il s’éveillera en
sueur, avec un battement de cœur. Par conséquent, battement de cœur,
sueur, mouvements réflexes, images, etc. : tout ceci a été fourni
instinctivement et même avec des relations internes d’échanges certains,
parce qu’il est possible que le battement de cœur à son tour réagisse sur la
formation d’images, que les mouvements réflexes transforment la situation
à un point que nous ne pouvons pas prévoir ; par conséquent, à partir de
cette simple atteinte initiale, de ce petit point sur lequel on aura pressé,
l’individu pourra produire une multiplicité, une variété remarquable de
phénomènes qui agiront ou réagiront les uns sur les autres.
Parmi les effets de sensibilité, de production, dont j’ai parlé, il en est un
que j’ai en dernier lieu retenu, et qui est la possibilité de la question. Si la
sensibilité répond, c’est qu’elle est interrogée, c’est qu’il y a interrogation,
et l’homme est naturellement porté à mettre des points d’interrogation un
peu partout — quelquefois, il en met trop. La question, comme je vous l’ai
dit l’autre jour, est un sujet très vaste, que je développerai plus tard, quand
nous serons à même de pouvoir nous occuper de notre mieux de ce qu’on
appelle intelligence. Car l’intelligence peut être considérée comme un
réseau de questions. Avant tout, l’homme intelligent est un homme qui a la
question toujours présente, toujours prête à se dresser devant les choses les
plus simples, comme nous l’avons vu par l’exemple classique de la pomme
de Newton : la question pousse dans son esprit, et elle se complique par un
réseau de relations internes qui produisent d’autres questions. Et la question
sert à sortir à chaque instant de l’état d’équilibre, de l’état d’inertie mentale
dans lequel nous serions sans cela. Nous sommes très portés, vous le savez,
à suivre ce que j’ai appelé le cours naturel des choses, c’est-à-dire à faire un
petit échange demande-réponse avec les choses qui nous entourent, même à
négliger complètement ces choses, à ne pas les percevoir ; nous l’avons
également observé. Et c’est de cette région des choses peu observées,
négligeables, qui ne sont pas utiles ou qui nous frappent de moins en moins, parce que nous les voyons tout le temps, que les hommes les plus
remarquables ont tiré leurs idées les plus fécondes.
Notez que, d’ailleurs, il y a au fond une probabilité en faveur de cela :
parce que la quantité, le nombre des choses négligées que nous laissons
tomber, pour employer une expression très vulgaire, est immensément plus
grand que celui des choses que nous retenons au passage. Le nombre des
choses que nous voyons et que nous ne retenons pas, que nous ne voyons
même pas, tellement nous les voyons, est infini, tandis que le nombre des
choses que nous voyons est toujours fini. Par exemple, notre connaissance
est évidemment beaucoup plus restreinte que notre perception. La preuve,
c’est que nous pouvons difficilement décrire des choses qui ne sont pas
dans les choses prévues, et que, si nous mettions en comparaison le nombre
des impressions que nous recevons, en une seule minute, avec des mots du
dictionnaire, par exemple, nous verrions quelle immense différence il y a,
parce qu’on peut creuser une impression qui ne dure même pas une minute
et en tirer une infinité de propositions qui n’arriveraient pas à employer
toutes les combinaisons des mots du dictionnaire. Il y a là quelque chose de
très particulier.
C’est cependant dans cette réserve négligée, en général, mais infinie,
que la pensée, que la question, se produisant, peut chercher, prendre,
trouver des nouveaux motifs d’intérêt. Et la plupart des découvertes, les
plus grandes découvertes ou littéraires ou scientifiques, sont dues à ces
remarques, qui paraissaient d’abord absolument oiseuses, qui ont été faites
par des hommes suffisamment naïfs.
Ces productions de questions, ces productions d’images, etc., sont
immédiates. Si elles n’étaient pas immédiates, je n’en parlerais pas
aujourd’hui dans cette partie du cours, puisque je suis dans la sensibilité,
qui est essentiellement chose instantanée. On peut cependant, dans cet infini
de productions, soit de questions, soit de perceptions, trouver quelques
indices qui nous permettraient de mettre à part des caractères spéciaux plus ou moins importants et, je crois, très importants pour les actes. En
particulier, il y a, dans nos observations sur les variations de la sensibilité,
certaines variations sur lesquelles il faut maintenant que je m’arrête un peu.
Parmi ce que produit notre esprit, productions immédiates, ne l’oublions
pas, et instantanées, deux catégories peuvent se remarquer. L’une est ce
qu’on peut appeler des productions insignifiantes, non significatives,
comme, par exemple, l’exemple que j’ai pris, complémentaire à celui-là : la
production d’un rouge après un vert ne signifie absolument rien, tant qu’on
n’y prête pas attention de la façon que j’ai faite pour une question
théorique ; c’est une gêne pour l’œil ; elle nous empêche de voir les choses ;
ce fait est produit par nous, il nous appartient, mais ce n’est qu’un fait.
D’autres productions, au contraire, sont essentiellement significatives,
du moins elles en ont l’air : productions d’images, productions qui semblent
impliquer, dans leur virtualité, une participation possible de tout notre être.
Ici, il n’y avait que l’œil en jeu. Dans le second, il n’y a que l’oreille
d’abord en jeu, mais il y a des productions qui sont plus complexes, du
moins en apparence, et qui sont des productions où nous semblons nous-
mêmes, en somme, engagés, ou dans lesquelles nous pourrions être
engagés, qui sont en quelque sorte à notre échelle. Et de ces productions-là,
l’histoire, le roman, le théâtre, le conte sont autant de productions
apparentes. Je dis apparentes, parce que la représentation des choses, la
signification, n’est pas seule à jouer dans ces œuvres-là.
Vous allez voir que les lois élémentaires de sensibilité se retrouvent
masquées par les apparences de la représentation des choses elles-mêmes,
telles que nous les connaissons, par la connaissance. Nous voyons des
personnages, nous voyons des situations, nous voyons des paysages, tout
ceci est à notre échelle ordinaire, et on ne dirait pas, à première vue, que la
sensibilité, qui cependant les soutient, que la sensibilité est là, présente. Et
cependant examinons ces œuvres, quoique ce ne soit pas encore le moment
de le faire. Examinons ces œuvres, et nous trouverons que l’histoire, le roman, le théâtre, le conte, etc., sont au fond des résultantes de deux ordres
de faits, et nous allons vous le montrer tout de suite en vous disant : mais
qu’est-ce donc que composer une œuvre, si ce n’est combiner avec cette
représentation, avec cette ressemblance, des choses qui seront les
personnages, etc., avec certaines lois de la sensibilité ? Cela sera combiner
presque toujours inconsciemment, d’ailleurs, la représentation immédiate
des êtres, des situations, de la causalité banale des actes, qui ont toujours un
si grand rôle dans l’histoire, dans le roman, etc., de manière à satisfaire à
des conditions qui, elles, ne font pas partie du tableau, à des conditions qui
ne sont pas observées, à des conditions qui sont simplement imposées,
désirées par les fonctions de la sensibilité, ou bien du producteur, qu’il s’en
doute ou non, ou bien chez le consommateur de l’œuvre.
Ainsi un incident, un personnage, un objet matériel placé ou du moins
évoqué par ces œuvres-là seront à la fois ce qu’ils sont, comme des signes
de choses réelles, et en même temps ils auront des valeurs particulières à
l’égard de la sensibilité générale. Il en résultera qu’il y aura des
modifications, des déformations du tableau, des déformations du conte ou
du récit qui seront dues à l’intervention de la sensibilité ou du producteur ou
du consommateur. Et alors il arrivera que, pour satisfaire aux deux camps,
l’artiste en devienne conscient ; et même sans être très conscient, il en
arrivera à quoi ? À torturer, à simplifier, à déformer des figures, et en même
temps il résistera à cette déformation, assez, dans une certaine mesure aussi,
pour que la ressemblance demeure. Et il en résultera, par conséquent, qu’il
s’en doute ou non, toute une sorte de politique, de diplomatie avec lui-
même ; il y aura des ménagements et parfois des décisions brutales dans sa
construction, et vous la trouverez dans tous les arts représentatifs.
En effet, ces arts se meuvent entre deux extrêmes : d’un côté, le trompe-
l’œil absolu, le panorama ; de l’autre, l’œuvre purement ornementale. D’un
côté, le trompe-l’œil aussi parfait que possible, et qui, en somme, recherche
une vérité, laquelle exige le sacrifice total — et même délibéré, quelquefois —, le sacrifice de la vérité sensorielle, de la vérité de sens qui
recevra l’œuvre ou du sens qui la produit. Par conséquent, l’auteur sera
conduit à dépenser, pour la fabrication de l’œuvre, des durées, des
attentions, des limitations quelconques qui viendront contre sa sensibilité du
moment de la production. Il dépassera son point de fatigue, il accumulera
ses travaux. Et nous aurons, par conséquent, une production falsifiée. Il sera
très difficile de reconnaître dans un grand roman, par exemple, tous les
apports successifs qui sont des instants du producteur, qui sont des heures
de travail, qui se sont superposées, qui se sont combinées avec plus ou
moins d’art, et il faudrait évidemment un œil ou une subtilité que nous ne
possédons pas pour dire : « Mais ceci, ce mot a été changé à telle époque,
ce chapitre a été surajouté, ce personnage a été modifié, cette considération
technique de langage ou de couleur a changé son mouvement, a changé
cette attitude. »
Il y a cependant là un point délicat, parce que c’est à ce moment-là que
la sensibilité est violée, en quelque sorte, et altérée par la nécessité de faire
face à la représentation exacte, à l’image ressemblante des choses. Et il
arrive que dans certains arts — c’est vrai du roman, par exemple — il y ait
un mélange très curieux des procédés. On peut comparer cela, sans
inquiéter, à ce qui se passe dans un panorama 11, ce panorama où le
spectateur surgit au centre d’une plateforme, et il voit à ses pieds, devant lui
— supposez que le panorama représente, comme il arrive souvent, une
bataille —, il verra à quelques pas de lui des cadavres, des mannequins de
cadavres, des mannequins de chevaux qui sont de véritable grandeur, des
canons brisés, et tout ce qui s’ensuit, et, à mesure qu’on s’éloigne de ce
centre-là, les objets deviennent de plus en plus des objets simulés pour
arriver enfin à une toile peinte.
Eh bien, quand vous faites un roman et que vous insérez un mélange
d’observations directes, que vous avez notées d’après la nature, si vous ne
faites pas une simple représentation, un récit, un rapport, un procès-verbal des événements — et même en le faisant, car il est très difficile et même il
est impossible de décrire par le langage exactement les choses —, mais
quand vous ferez votre description des choses que vous aurez vues, vous
mêlerez des observations immédiates, directes, souvent absolument
fraîches, prises sur le carnet de notes, avec toute une structure qui, elle, ne
sera plus vraie, qui sera un travail venu après et qui consistera à mêler,
comme en un panorama, des instants absolument saisis sur le vif, des mots
qui vous auront frappés, sortis de la bouche humaine tout frais et tout
vivants ; vous les mêlerez avec des considérations qui appartiennent à
divers états de votre individu. Le travail matériel de l’écrivain aura ainsi
consisté à créer ce trompe-l’œil, qui serait un trompe-l’œil s’il n’avait que
ce qu’il a saisi sur le vif, et qui d’autre part ne pourrait pas être ce qu’il est
si vous n’aviez pas ajusté l’ensemble suivant les règles que vous avez cru
devoir suivre.
Toutes les formations de sensibilité qui interviennent peuvent constituer
des arts purs, ce que l’on appelle les arts purs, comme l’ornement pur,
comme la musique pure, qui ne doivent rien à la ressemblance extérieure et
qui ont ce caractère remarquable : c’est qu’étant produites par nos
organismes, par nos organes des sens, qui, je vous le rappelle, ne sont pas
des organes de réception seulement, mais des organes de réception-
production — il ne faut jamais dissocier ces deux mots : il y a autant de
production, et nous ne savons même pas où est la limite —, eh bien, il est
remarquable que ces productions de ces organes sensoriels, profonds,
ressemblent en bien des cas à des productions de ce qu’on appelle la nature,
à des formations naturelles 12. En particulier, tous les phénomènes physiques
qu’on observe par le retour à un équilibre qui fut troublé, ou bien par les
mouvements d’un corps, ou d’un système de corps, qui tendent à revenir à
l’équilibre, s’opèrent de façon à produire en général des figures très
régulières. D’ailleurs, nous avons observé, il y a quelque temps, en parlant
déjà des complémentaires, que, dans les cas intenses de production de complémentaires, le retour à l’équilibre, c’est-à-dire à la vue naturelle,
s’opérait par une oscillation entre complémentaires décroissantes. Ainsi, on
passait d’un rouge à un vert, mais de ce vert à un rouge cramoisi, du
cramoisi à un vert bleu, etc. Eh bien, c’est là une figure régulière : c’est
assez comparable à la figure ou du moins au mouvement du pendule amorti,
qui pourrait, en somme, s’écrire avec la même équation mathématique.
Dans la nature, vous trouvez une foule de cas dans lesquels la nature
produit des figures régulières. Rien ne ressemble plus à ces figures que les
produits de la sensibilité, comme on le remarque en considérant les
ouvrages d’ornement d’art le plus simple.
Que fait l’ornemaniste primitif ? Il tracera sur la panse d’un vase une
ombre. Ou bien il tressera des pailles, des brins d’osier de couleurs
différentes, de manière à obtenir un dessin régulier. Ainsi on trouve dans la
nature même, sous l’influence de forces extrêmement simples, en général,
des effets comme ceux qu’on trouve aussi, par exemple, sur les plaques
vibrantes, ou bien ceux qui se produisent par l’action d’événements sur une
plaque où on manie de la limaille de fer : on voit apparaître des figures
régulières, souvent très jolies. Eh bien, ces figures sont des figures que vous
trouverez dans tous les ornements.
Comment se fait-il qu’un être aussi complexe qu’un homme, guidé par
une sorte de loi interne de sensibilité, préfère assembler les éléments de son
travail, associer ses gestes entre eux, ce qui est très compliqué au fond,
associer tous ces gestes entre eux de manière à produire cette périodicité,
ces figures facilement reconnaissables, qui se trouvent dans les objets
physiques dont je vous parlais ?
Ainsi la sensibilité semble être tout, jusqu’à un certain point. Et la
difficulté que je rencontre maintenant devant moi serait plutôt celle de
savoir ce qui n’est pas sensibilité, de ce qui est sensibilité. Il y a cependant
quelque chose qui fera l’objet d’une leçon suivante, qui semble se soustraire
au moins provisoirement, au moins relativement, à cette production de sensibilité ; et ce sont là des actions, ce que nous apprécions comme actions
mutuelles des choses entre elles.
Nous arriverons à en parler plus au long et à essayer de dégager une
théorie de ce qu’on peut appeler l’objectivité. Je crois que j’en ai déjà un
peu parlé ces jours-ci, quand j’ai parlé des conditions de la veille et que je
vous ai dit que la science était pour moi presque définissable en tirant, de
l’observation que nous pouvons faire de l’état de veille, certains traits
particuliers qui sont en somme des obstacles à la production immédiate par
la sensibilité, qui sont des précautions contre la sensibilité que nous
connaissons comme souvent trompeuse, et nous espérons trouver, en nous
restreignant aux actions mutuelles des jours 13, nous espérons nous
soustraire à cette action directe de la sensibilité sur nous et à la réponse que
nous lui donnons en produisant des images ou autre chose.
En somme, ce que nous appelons le monde extérieur, un de ces trois
grands objets que j’ai cités tout à l’heure, si on précise sa notion, du moins
la notion que nous en avons à l’état brut, à l’état ordinaire, eh bien, ce serait
évidemment un ensemble de perceptions, un ensemble issu de nos
sensations, mais de sensations dans lesquelles nous ne pouvons pas, à un
instant donné, reconnaître, facilement du moins, nos fonctions de
sensibilité. Nous reconnaissons difficilement, dans les objets, que ces objets
sont pétris, sont construits de fonctions de la sensibilité ; que la vue, le tact,
les imaginations qui en découlent, les habitudes que nous avons à ce sujet,
nous donnent une notion dans laquelle il faut une certaine analyse, celle que
je fais devant vous, pour essayer de retrouver les éléments de sensibilité. Et
il y a des modifications que notre sensibilité reconnaît difficilement comme
siennes. Elle peut quelquefois produire ce qu’il faut pour que la
modification ait lieu, mais ce qu’il faut pour que la modification ait lieu
n’est guère qu’une correspondance ; ce n’est pas une explication, au
contraire ; cette correspondance est encore plus inexplicable que le phénomène lui-même, et d’autre part nous reconnaissons que cette action
que nous avons faite, cette modification, a une importance essentielle.
Je m’explique, car ceci vous paraîtra peut-être un peu abstrait : toute la
sensibilité du monde — du moins c’est l’opinion générale, il y a des
exceptions —, toute la sensibilité du monde est incapable de déplacer un
fétu de paille, de déplacer un grain de poussière. Toute ma sensibilité est
absolument incapable à faire déplacer un pendule. Je sais qu’il y a des gens
qui prétendent le contraire, mais en général nous admettons que nous avons
beau regarder un pendule et dire : « Je veux qu’il se déplace », le pendule
ne bouge pas ; et il n’y a pas de raison, après tout, pour que, déplaçant ainsi
un pendule, nous ne déplacions pas un train de chemin de fer. Toute la
production de la sensibilité réduite à soi seule ne peut absolument rien dans
ce domaine intérieur.
Et, mon Dieu, c’est encore assez heureux qu’il n’en soit pas ainsi, car je
ne sais pas ce que serait le monde et ce que seraient les hommes, si des
désirs pouvaient s’accomplir avec cette facilité. Il est clair qu’alors le
moindre de nos besoins serait satisfait au grand dommage, évidemment,
d’autrui, et qu’il faudrait que seule la satiété nous prévînt de nous arrêter
dans l’accomplissement trop facile de nos désirs. D’ailleurs, il y a des cas
où ceci se produit, et il y a un exemple, d’ailleurs très mystérieux en soi, de
ce que l’on appelle en biologie, je crois, les tropismes. On voit les oiseaux
se jeter sur les phares et se casser la tête à toute vitesse. Leur sensibilité les
contraint à se briser la tête contre les phares. Et nous, nous sommes souvent
attirés vers des lumières dans la nuit : on marche à la lumière, on va vers un
point qui semble très éclairé parce qu’on sent que c’est une fête — ou bien
on le fuit, mais c’est toujours le tropisme négatif, voilà tout. Sans cela, sans
la résistance que nous opposons à ces effets brutaux, à ces effets
inconsciemment puissants, nous obéirions à toute espèce d’incursion. Toute
lueur nous attirerait, tous nos tropismes se justifieraient. Mais nous ne pouvons pas tout de même reconnaître que cette action s’étende en dehors
de ces quelques cas que je vous ai cités chez l’homme.
Nous pouvons agir, évidemment, mais nous pouvons nous retenir d’agir.
Ceci suppose un mécanisme extrêmement compliqué, un mécanisme spécial
qui nous permet d’opposer, aux productions de la sensibilité, d’autres
productions. Ici intervient la grande affaire, le grand point de
l’antagonisme, qui est une question capitale. Sans antagonisme, nous
obéirions à toutes les pentes de la vie, nous suivrions absolument les
moindres impulsions, car nous sommes nous-mêmes un pendule
extrêmement léger, et nous trouvons ici ce que j’ai indiqué, je crois, dans la
première leçon, un aspect de ce cours qui vous montrera pourquoi et
comment j’ai suivi le plan que j’ai suivi, en essayant, avant d’arriver aux
œuvres de l’esprit, d’entamer d’abord la production pure de l’esprit, qui est
cette sensibilité dont je parle et qui nous montrera que c’est un schéma qui
s’imposait à moi, d’autant plus que dans l’organisme, le sensitif et le moteur
sont deux aspects, deux penchants, deux versants de l’être, dans lesquels
presque tout se résout quand il s’agit de ce qu’il produit.
La sensibilité, quand elle semble agir sur le monde extérieur, se borne à
mouvoir quelques éléments du système moteur, elle ne peut pas
directement, comme je vous le dis — le désir ne peut pas mouvoir le
pendule, il faut par conséquent aller le mouvoir avec la main. Et ce système
moteur obéit comme il peut et comme il sait, avec des conditions à lui.
Quand nous arrivons au système moteur, quand c’est le muscle qui entre en
jeu, ce personnage extraordinaire du muscle, un des plus grands mystères de
l’organisme, dont vous connaissez toutes les propriétés étonnantes,
comment se fait-il que, dans ces fibres de tissu, tant d’énergie soit
concentrée, dont on ignore la nature, et qu’il puisse se prêter à modeler
toutes les formes, comme il fait, de façon à produire non seulement les
biceps ou les grands couturiers 14, qui meuvent les grands leviers, mais
encore des choses aussi délicates que l’iris de l’œil, qui est un muscle. Cet iris est sensible à la lumière, il se dilate, se contracte avec une rapidité qui
tient du prodige, pendant que d’autres muscles sont beaucoup plus lents.
Lorsque la production de sensibilité se produit, de l’attention se produit
et nous pousse à quelque chose ; nous entrons dans un nouveau domaine,
dans un domaine qui est caractérisé par des temps de nature différente. Et
alors chaque muscle agit avec son temps particulier, avec son degré de
précision qui lui appartient, avec sa puissance mécanique qui est variable,
suivant les circonstances, et suivant sa section, et avec cette rapidité de
réaction qui est caractéristique. Mais ce pauvre muscle ne sait faire qu’une
chose : il ne sait que se raccourcir ou s’allonger. Par conséquent, toutes nos
combinaisons, tous nos actes, toutes nos œuvres, tout ce que nous faisons
est donc à ce moment-là soumis à cette espèce de loi spéciale, nouvelle, et
c’est par quoi on peut dire que l’action se distingue du rêve, en ce sens. Là,
c’est un monde nouveau, un monde dynamique tout à fait nouveau, qui se
présente.
Seulement, il arrive — c’est encore très heureux pour les arts et le
théâtre — que cette musculature, qui fournit la mimique, puisse dans
beaucoup de cas, pour les actes volontaires, se produire soit à vide, soit en
charge. Je puis faire semblant de soulever un poids, et je puis soulever un
véritable poids. Évidemment, j’ai des réactions et des sensations différentes,
mais c’est un grand point que nous puissions ici imiter. Songez à
l’importance qu’a la mimique dans tous les arts et dans la pensée elle-
même, qui pour une très grande part est une mimique intérieure, et la
représentation interne d’une mimique. Tout ceci a cela de remarquable,
c’est que le muscle peut à vide faire le même mouvement qu’il fait ou du
moins donner l’apparence du mouvement qu’il fait quand il fonctionne à
plein, en charge. Ainsi, parfois le muscle agit, le muscle — j’entends, les
muscles volontaires, je ne parle pas du cœur ou des muscles de l’intestin —,
mais le muscle qui sert à des mouvements volontaires peut faire bien des
choses : il peut, par exemple, suivre un modèle, quand il dessine, faire le pantographe, et c’est un cas très important aussi, et il peut dépenser son
énergie sans signification ; il peut aussi s’appliquer à une tâche particulière,
qui sera de chercher quelque chose avec une pointe sur un cuivre, ou bien
de chercher sur un papier à dessiner quelque chose.
Dans toutes ces expériences-là, les sensations et les liaisons de
sensations qui s’ensuivent sont des acquisitions du plus haut prix. Et ces
acquisitions des muscles volontaires et des muscles qui leur sont adjacents
s’anastomosent, en quelque sorte, entre elles dans notre esprit, et elles
constituent ce capital de connaissances qui est l’espace, qui est le temps, qui
est le monde extérieur, tel qu’il se présente à notre pensée.
Je continuerai la prochaine fois cette analyse avant d’arriver à celle de
l’action elle-même.
*
Notes préparatoires de la leçon.
Toute la pensée du monde est impuissante à déplacer un grain de
poussière 15. Du moins, la probabilité d’obtenir ce résultat doit être bien
faible. On n’ose plus dire qu’il soit impossible à produire, car la physique
statistique laisse aujourd’hui quelque espoir à toutes les imaginations. Il
suffit d’écrire que la probabilité de l’arrivée du fait le plus invraisemblable
est égale à l’inverse d’une puissance énorme de dix, et nous n’avons ni
affirmé ni nié positivement la possibilité de voir ce fait. Le mot impossible
se trouve par là plus ou moins rayé du langage scientifique, et nous avons
fini par admettre que les lois ne sont que l’expression du déjà-vu.
Ces lois, et avec elles toutes nos habitudes de concevoir et de prévoir,
nos attentes ordinaires, notre régime d’imagination utilisable, prêtent
d’ailleurs à certaines difficultés subtiles, auxquelles il n’y aurait pas lieu de
s’arrêter si le progrès dans la finesse et la petitesse des choses, dû aux
moyens nouveaux d’observation et de mesure, ne rendait la subtilité de plus
en plus riche et précieuse.
Ainsi, la proposition de tout à l’heure, qui interdit à la pensée tout effet
immédiat sur un grain de poussière, enveloppe sans doute quelque idée de
la pensée et quelque opinion sur les grains de poussière. Elle exprime une
observation : on n’a jamais constaté que la pensée, même la plus
concentrée, la plus soutenue, la plus chargée des puissances du désir, du
besoin, de la vie suspendue à un vœu, ait amené deux fois de suite une porte
à s’ouvrir, une pierre à se soulever, une horloge à accélérer ou à retarder son
allure (je dis deux fois, car une fois est toujours niable). Mais il se peut que
l’expression, très simple du reste, de cette observation introduise à notre
insu dans notre idée bien des choses qui, dans la pénombre ou dans l’ombre
de notre esprit, nous orientent dans un certain sens, nous lient plus que nous
ne le percevons, nous engagent dans une voie que nous croyons unique et
nécessaire, car nous avons dépassé le carrefour sans nous en apercevoir.
C’est là un des nombreux tours que nous joue le langage, combiné avec la
promptitude de substitution d’idées ou de semblants d’idées qui est de son
essence même, qui fait sa vertu et son vice. Le langage, par exemple, a
besoin de substantifs. Il ne peut s’en passer — nous ne pouvons nous en
passer. Mais peu de personnes se doutent de toutes les obligations qu’elles
contractent, de toutes les affirmations qu’elles assument, de toutes les
questions qu’elles tranchent, en opérant sur des substantifs. Nous y
reviendrons un jour ou l’autre.
Reprenons ce grain de poussière, insensible à nos injonctions
« intérieures ». Essayons d’abord (par goût de la symétrie) de former une
proposition réciproque de celle que j’ai énoncée. Essayons de dire que si
toute la pensée du monde est impuissante à déplacer un grain de poussière,
toute la puissance mécanique du monde est incapable... de quoi ? Quelle est
l’observation qui va nous donner la réponse à cette forme interrogative ? La
question est singulière — j’avoue qu’elle est mal déterminée, que c’est
peut-être par simple « raison de symétrie » qu’elle s’est présentée à moi. Mais il se peut qu’elle me donne quelque résultat. Dans notre genre
d’études, un embarras nouveau est un résultat.
Je ne me sens ici que pour exercer notre pensée. Il faut à présent que je
choisisse ce qui dans l’expérience ordinaire est interdit à la puissance
mécanique connue. Il me semble que toute la puissance mécanique du
monde est incapable de déplacer son point d’application — qu’il lui est
interdit de changer d’avis, de différer...
Mais la pensée non plus n’est pas capable de se différer. Il y a donc
quelque chose qui nous permet cependant de différer — la même, sans
doute, qui nous permet d’imprimer à un corps des mouvements de
trajectoires et de vitesses différentes, de le mouvoir parfois comme
réversiblement, c’est-à-dire sans lui communiquer une vitesse sensible.
Cette étonnante propriété, à laquelle nous découvrirons bien des vertus,
semble valoir à la fois dans le monde des corps et dans celui des esprits...
(pour parler un vieux langage).
C’est là l’action, ou plutôt l’un des éléments du mystère de l’action. Il
n’est pas d’acte, si minime soit-il, dans lequel un peu de connaissance
paraisse, qui n’ouvre à la curiosité de l’esprit une perspective de recherches
infinies. La seule considération de ce petit acte suffit, doit suffire à modifier
profondément nos idées sur la production des œuvres, et nous permettre de
dégager les conditions élémentaires et organiques des fabrications les plus
complexes de l’esprit.
1. NAF 19088, f. 232.
2. Archives Gallimard. Dactylographie transcrivant une sténographie complète de la leçon par Fernande Sergent.
3. C’est à partir d’une analyse du rayonnement du corps noir que les physiciens Max Planck et Albert Einstein posèrent au début du e XX siècle les bases de la mécanique quantique.
4. Valéry dessine alors au tableau.
5. Valéry désigne le dessin qu’il vient de faire au tableau.
6. Voir « De l’enseignement de la poétique au Collège de France », p. 75 : « la littérature est et ne peut être autre chose qu’une sorte d’extension et d’application de certaines propriétés du langage ».
7. Leçon du 7 janvier 1938.
8. Triade récurrente dans les réflexions des Cahiers, où elle apparaît souvent sous le sigle, regroupant les trois initiales, C E M.
9. Tel est le thème du poème initial de Charmes, « Aurore » (Œ1, p. 111-113 ; LP1, p. 626-629).
10. Selon Valéry, nous n’avons affaire qu’à de prétendus souvenirs ou récits de rêve, au mieux reconstruits a posteriori, et jamais au rêve lui-même (C, V, p. 489 ; XVII, p. 697).
11 e . Valéry désigne ici les spectacles, populaires au XIX siècle, consistant à créer un effet de trompe-l’œil en plaçant le spectateur au centre d’une toile peinte circulaire.
12. Voir L’Homme et la Coquille (1937, Œ1, p. 886-907 ; LP3, p. 726-748).
13. Mot sans doute mal transcrit.
14. Le muscle couturier, ou sartorius, sert à fléchir la jambe.
15. NAF 19088, f. 232-234. Dactylographie avec ajouts autographes.
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